Archives quotidiennes : 5 avril 2012

Les sondages d’opinion auront-ils raison du mouvement de grève étudiante?

Par Benoit Décary-Secours | Université d’Ottawa

Dans son texte « Argumentation 101, avec Richard Martineau », Normand Baillargeon révélait lundi dernier la nature anecdotique des thèses et arguments que Richard Martineau opposait au mouvement de grève étudiante lors de son dernier passage sur les plateaux de Tout le monde en parle (sur YouTube : première partie, deuxième partie). Chroniqueur au Journal de Montréal, Martineau est reconnu pour ses opinions tranchées, parfois peu nuancées, souvent controversées. Pas très étonnant de voir ce dernier fonder des analyses politiques sur la généralisation d’expériences anecdotiques. Le ton devient toutefois plus alarmant lorsque l’on retrouve ce même schéma au sein de sondages qui, grâce à une fine maîtrise de l’art sophiste, se donnent les allures de vérités incontestables.

Qu’est-ce qu’un sophiste, dites-vous ? Le sophiste désigne, dans la Grèce antique, un orateur d’éloquence, passé maître dans l’art de mettre sur pied des raisonnements dont le but unique est l’efficacité persuasive plutôt que la vérité. Si la philosophie s’érige contre ces derniers, c’est que leurs raisonnements, soumis à l’unique but de convaincre l’auditoire, comportent souvent des vices logiques, bien qu’ils apparaissent à première vue cohérents : les « sophismes ».

Les deux principaux sondages d’opinion menés depuis le déclenchement de la grève étudiante nous serviront d’exemples concrets permettant d’illustrer (et de démasquer) un sophisme utilisé par Martineau, mais cette fois-ci recouvert de l’apparente rigueur des chiffres du statisticien.

Le premier est un sondage Léger Marketing, réalisé pour le compte du Journal de Montréal et publié en date du jeudi 22 mars, journée de la manifestation monstre à Montréal en soutien au mouvement de grève étudiante. Les étudiants auraient le soutien de 39% des Québécois contre 53% en faveur du gouvernement. Le second, publié le 31 mars dernier, est réalisé par CROP au compte de La Presse. Cette fois-ci, on note une progression des appuis au gouvernement : 61% des Québécois seraient en faveur de la hausse des frais de scolarité.

Le lecteur attentif peut apercevoir, dissimulé en note de bas de page, en caractères miniatures, l’énoncé suivant à propos de la méthodologie adoptée pour le sondage CROP-La Presse : « Compte tenu du caractère non probabiliste de l’échantillon, le calcul de la marge d’erreur ne s’applique pas. » Faute d’être familier avec le jargon de la statistique, il laisse tomber l’entreprise de faire sens de cette phrase.

Par définition, un échantillonnage non probabiliste limite de manière importante la portée des analyses qui peuvent être faites des chiffres ainsi obtenus : les résultats du sondage ne peuvent être dits représentatifs de l’ensemble de la population.

Une image vaut mille mots. Imaginons une pièce sombre où sont assises 100 personnes ayant chacune une lumière au-dessus de la tête. Nous voulons connaître leur opinion à propos de la hausse des frais de scolarité, mais il nous est impossible de sonder l’opinion de chacune d’entre elles. En fonction d’un échantillon probabiliste, lorsque nous entrons dans la pièce, les lumières individuelles de 30 de ces 100 personnes s’allument : les individus éclairés doivent nous donner leurs opinions sur la hausse. Dans un échantillon non probabiliste, lorsque nous entrons dans la pièce, 50 des 100 lumières sont allumées : nous demandons à ceux qui ne sont pas intéressés à répondre à nos questions, ou qui ne lisent pas La Presse, de fermer leur lumière et nous récoltons l’opinion de ceux dont la lumière demeure allumée. Dans le premier cas, chacune des personnes a une chance égale d’être sélectionnée. Cette méthode d’échantillonnage permet d’obtenir des résultats représentatifs de l’opinion de l’ensemble des gens qui sont dans la pièce (population). Dans le second cas, les répondants forment un groupe que l’on peut supposer plus homogène (internautes, lecteurs de La Presse, etc.) de manière à empêcher de pouvoir généraliser les résultats obtenus à l’ensemble des individus de la population.

Si l’unique manière intellectuellement honnête de rendre compte des résultats du sondage CROP-La Presse serait de dire que « 61% des 800 internautes ayant voulu répondre au sondage appuient la hausse », l’énoncé que l’on retrouve est pourtant le suivant : « Les Québécois appuient massivement le gouvernement dans sa volonté de hausser les droits de scolarité. » Le sondage Léger Marketing-Journal de Montréal, pour sa part, révèle son caractère non probabiliste de façon beaucoup plus subtile. Nous pouvons y lire : « La présente étude a été réalisée par Internet auprès de 613 Québécois […]. Des échantillons probabilistes de 613 répondants auraient une marge d’erreur de ± 4 % dans 19 cas sur 20. » À noter l’utilisation du conditionnel auraient : si les 613 répondants avaient été sélectionnés de façon aléatoire (probabiliste), et que les résultats avaient donc pu être dits représentatifs, nous aurions une marge d’erreur de ± 4% dans 19 cas sur 20. Or, ce n’est pas le cas. À partir d’un échantillonnage non représentatif de 613 répondants, dont 53% (environ 325 internautes, lecteurs du Journal de Montréal) se sont dits en faveur de la hausse, on ose affirmer que les appuis au mouvement étudiant sont en baisse.

Il s’agit, dans ces deux cas, d’un sophisme connu (faux raisonnement logique), celui de la « généralisation invalide ». À titre d’exemple, il peut s’énoncer comme suit : « Tous les Anglais sont trilingues : j’ai rencontré un Anglais, et il parlait trois langues. » Ce sophisme est également celui que maîtrise Martineau, dont les thèses et arguments, tel que l’a démontré Normand Baillargeon, se fondent sur la généralisation d’observations anecdotiques (« anecdote » : détail, aspect secondaire sans portée qui ne permet aucune généralisation). Les opinions peu nuancées de Martineau ne risquent pas de tromper un lecteur au regard critique. Toutefois, l’apparence d’incontestabilité des chiffres permet d’appliquer ce même sophisme avec beaucoup plus de subtilité, tout en risquant de guider l’opinion publique dans le sens même de cette fausse généralisation. En période de crise politique ou sociale, n’oublions pas que l’« opinion publique » devient l’objet d’enjeux cruciaux et sert souvent à légitimer l’action du gouvernement.

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« N’incitez pas au terrorisme civil! » Petite perle twittosphérique

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Dans un échange avec l’écrivain Jean Barbe qui débattait de son côté avec le chroniqueur de droite bien connu Éric Duhaime – dont le nom sur Twitter est @EnDroiteLigne –, on a pu lire sur sur le fil du gazouillement cet étrange réplique, provenant d’un compte nommé @LaDroiteLigne (que j’ai longtemps pensé être une parodie d’Éric Duhaime, comme le pseudonyme catalano-joualisant de @EnDretteLigne) :

Étonnant! On connaissait déjà le « terrorisme socialement acceptable » de l’ATSA – qui se voulait et se veut toujours, on l’aura deviné, une formulation humoristique –, nous apprenons désormais l’existence du « terrorisme civil »! Que signifie donc cet oxymore? Ou plutôt : quel était l’intention de l’« auteur » (entre guillemets, car on sait toute la difficulté conceptuelle associée à ce terme…) en le formulant? D’où vient l’idée de mettre en relation – de manière assez singulière – les mots « terrorisme » et « civil ». L’auteur faisait sans doute référence à l’expression bien connu de Henri David Thoreau, « désobéissance civile » (ce que proposait peut-être Jean Barbe, on le verra plus loin), lecture philosophique collégiale bien connue et peut-être seule et unique référence intellectuelle commune de la gauche libertaire et de la droite libertarienne (fait intéressant…). Dans la tête de La droite ligne, « terrorisme » agissait sans doute comme une hyperbole pour une nouvelle formule. Ici, le « terrorisme civil », ça voulait dire « c’est de la désobéissance, mais en pire ».

L’effet ne fonctionnera pas, on s’en doute bien. Dans « désobéissance civile », civil vient mettre l’accent sur le caractère pacifique de l’action (par exemple refuser de payer ses impôts si ceux-ci sont utilisés pour un usage militaire, c’était le cas de Thoreau qui a refusé de payer ses impôts pour protester contre la guerre des États-Unis contre le Mexique, 1846-1848). Remplacer désobéissance par terrorisme ne sert à rien, il s’agit d’une répétition de la même signification, c’est civil qu’il aurait fallu soit faire disparaître, soit remplacer par un autre terme (par ailleurs le « socialement acceptable » de l’ATSA joue sur le même plan sémantique et avec la même figure de style que la « désobéissance civile » de Thoreau).

À moins que l’auteur eût une toute autre intention? À cet égard, il faut regarder du côté du champ sémantique de civil, qui vient du civis latin, du « citoyen », translation, si je puis dire, de la polis grec. Le « civil », c’est le civilisé, celui qui est primairement soumis aux lois de la cité (civitas) et qui y participe grâce à la politique (à savoir aux débats qui ont lieu à l’agora). Il ne s’oppose pas au militaire (comme aujourd’hui – l’organisation de la guerre était politique dans l’Antiquité), mais à ce qui se formule, de manière langagière, à partir d’une extériorité. Il s’oppose donc à l’incivilité, à l’impolitesse, et au-delà, au barbare (barbaros), au sauvage, à l’« étranger » et l’« étrangeté » : l’incompréhensible, l’insignifiant, l’intraduisible, en bref, le sans-parole ou l’aphone (l’animal). Ce sans-parole, c’est celui qui ne participe pas à la chose politique, ou comme le disait Périclès dans son Oraison funèbre, rapportée par Thucydide (La Guerre du Péloponnèse, livre 2, chapitre 40, section 2) : μόνοι γὰρ τόν τε μηδὲν τῶνδε μετέχοντα οὐκ ἀπράγμονα, ἀλλ’ ἀχρεῖον νομίζομεν : celui qui ne prend pas part aux discussions collectives, celui qui ne participe pas à l’action citoyenne de la parole politique, celui-là n’est pas un oisif, c’est un inutile. Ce petit détour dans les profondeurs du concept de « parole politique » nous renseigne peut-être mieux sur l’intention du gazouilleur , que l’on pourrait traduire ainsi : « N’incitez pas à une action qui aurait pour conséquence un refus de la chose politique, qui n’appartiendrait pas à l’ordre du politique, qui refuserait d’agir en faveur de la cité. »

Or, il est tout à fait possible de penser que c’était exactement ce que proposait Jean Barbe au départ. Le premier tweet de toute cette affaire était un hyperlien qui renvoyait à un article de Radio-Canada intitulé « Un juge ordonne la fin du piquetage à la Faculté d’anthropologie de l’Université Laval » et qui relatait le jugement concernant la demande d’injonction d’un étudiant pour faire lever les piquets de grève des étudiants de l’Université Laval afin que cet étudiant puisse accéder à un cours nommé « Anthropologie des conflits et de la violence » (rarement aura-t-on vu une telle ironie…). Or, ce que nous dit cette histoire et, peut-on le supposer, l’intention première de Jean Barbe, c’est que le « juridique » peut très bien être compris (et plus souvent qu’autrement, doit être compris…) comme un refus du politique, comme une manière d’aller à l’encontre de la nature adversoriale du politique. (L’étudiant en question l’a peut-être appris dans son cours?) Voilà que le sens du gazouillis devient plus clair, et le voile de la confusion est levé : La droite ligne ne voulait pas défendre Éric Duhaime contre Jean Barbe, mais au contraire il montrait en quelque sorte son accord avec l’opinion de Jean Barbe! Les deux propositions avaient un seul et unique sens : agissez politiquement, préférez toujours le conflit à la facilité consensuel du juridique!

En fait, il n’est pas exagérer de le dire, La droite ligne venait remettre à l’ordre Éric Duhaime avec sa fausse opposition (une incitation à la violence ou un outrage au tribunal, les deux s’annulent du point de vue politique, puisque c’est le discours juridique qui fait violence à l’action politique en refusant l’amphibetesis de la scène démocratique, la rivalité des prétentions politiques). Contre une diversion juridique, il faut réactiver en parole (mais la parole est action) le politique dans le discours sur la hausse des droits de scolarité.

Paradoxalement – ou peut-être pas –, c’est Twitter qui aura servi à brider le discours juridique à l’intérieur du politique, ce qui peut avoir comme conséquence, avec un peu d’effort, de le régénérer, et ce, contre le langage juridique mortifère. Twitter est politique, et les discours qui y ont lieu, parce que dialogiques et antagonistes, rétablissent le rôle politique de la parole et nous indiquent que, non, ça ne s’arrêtera pas là.

Pour un résumé et une contextualisation de cette petite affaire Twitter, voir le Storify.

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Classé dans René Lemieux