Archives quotidiennes : 7 avril 2012

La stratégie du pourrissement

Par Jean François Bissonnette, Ottawa

Que l’on ne s’y trompe pas. L’annonce faite au matin du 5 avril par les ministres de l’Éducation et des Finances n’a rien d’un gain pour le mouvement étudiant. À l’approche d’un seuil que d’aucuns jugent critique, au-delà duquel la session d’hiver risque de se trouver sérieusement compromise, en faisant mine de prendre enfin en compte l’enjeu de l’accessibilité aux études, le gouvernement québécois poursuit la même stratégie qui consiste, depuis l’amorce de la grève étudiante, à laisser pourrir la situation.

Il importe de rappeler un fait que tend à voiler la poussière soulevée au cours des dernières semaines par les pas de dizaines de milliers de manifestants. Quoi qu’en dise la ministre Beauchamp, la hausse des droits de scolarité ne répond à aucune nécessité réelle. Elle n’émane de rien sinon du fantasme de recteurs obnubilés par leur ambition et leur mégalomanie, fantasme repris et magnifié par Charest et consorts au nom de l’importance pour les universités québécoises d’être « compétitives » et « performantes » devant le tribunal inflexible de « l’international », cette entité aussi fictive que tyrannique qui nous aurait soudain imposé le sacrifice d’une valeur fondamentale, celle de l’accès universel à l’éducation.

En invoquant ces motifs on ne peut plus douteux, qui reposent sur le sable d’une appréhension strictement comptable des enjeux éducatifs contemporains, le gouvernement cherche à faire oublier la responsabilité politique qui lui incombe d’avoir provoqué la crise actuelle. La hausse des frais de scolarité est une initiative politique, non une fatalité. Et ce choix délibéré, qui attaque frontalement une certaine conception du bien public dont rien, pas même la « lucidité » de certains, n’a jusqu’ici démontré l’inviabilité, s’inscrit dans le projet plus large de liquider l’héritage de la Révolution tranquille.

Le principe de l’« utilisateur-payeur », si cher au ministre Bachand, enterre sans cérémonie toute justification substantielle de la provision des services publics, au son d’une antienne célébrant le seul intérêt individuel de qui « consomme » ceux-ci pour mieux « investir » en lui-même. Cette conception fallacieuse, qui dénature complètement ce qu’est censé être le rapport éducatif : don, transmission, appel à la créativité des nouveaux venus à ce monde, imprègne la rhétorique de la « juste part » que l’on ne cesse de nous asséner depuis des semaines, sans avoir jamais pris la peine de définir en quoi consiste la « justice » de cette partition. Autre signe de l’indigence intellectuelle des membres du gouvernement, à travers lequel se trahit leur mépris pour la vie de l’esprit et leur méconnaissance de ses conditions, la justice n’est pour eux qu’une question de pourcentage et de dollars constants.

Historique, le soulèvement des étudiantes et des étudiants québécois était prévisible.  Or, arguant de ce que la discussion avait déjà eu lieu fin 2010, le gouvernement est resté de marbre face à cette vague. Les arguments, nombreux et réfléchis, au nom desquels les étudiants ont pris le risque de la grève, leur appel incessant à une reconsidération profonde des orientations de l’éducation publique, ont tous échoué sur le rivage de l’indifférence gouvernementale. Pire, Charest et ses sbires ont tout fait pour diviser l’opinion publique, pour opposer des étudiants présentés comme des malfaiteurs irresponsables aux « contribuables » que les premiers sont pourtant appelés à devenir, s’abaissant ainsi à susciter au sein de la « classe moyenne » les affects les plus vilement réactionnaires.

Depuis les premiers jours du mouvement, le gouvernement parie sur le pourrissement de la situation. Tout comme il a voulu enfoncer dans la gorge des étudiants une hausse injustifiée, il tente depuis de les acculer au pied du mur, comptant sur d’éventuelles dissensions que la mise en scène des étudiants soi-disant « socialement responsables », puis les récentes injonctions accordées par les tribunaux, sont enfin parvenues à matérialiser. La plus grande manifestation de l’histoire canadienne n’a pas suffi à faire reculer ce gouvernement qui semble escompter on ne sait quels bénéfices partisans à laisser se détériorer le climat social de la province.

Seuls défenseurs du bien public dans toute l’affaire, les grévistes ont eu raison de s’obstiner dans leur mouvement, en suivant les leçons de l’expérience victorieuse de 2005. Pour mémoire, le même gouvernement avait entrepris, à l’époque, de sabrer dans les prêts et bourses, pour finalement reculer devant la colère populaire. C’est dire combien la mesure annoncée aujourd’hui, la tardive et timide « bonification » de ce même régime de prêts et bourses que l’on voulait couper hier, témoigne de la cohérence politique de nos dirigeants. Remarquez que la « logique » sous-jacente est restée la même, cependant : favoriser l’endettement des étudiants, ce que l’on nous présente aujourd’hui comme la preuve d’un souci pour l’accessibilité aux études.

Machiavelli conseillait jadis aux princes « de ne pas trop appréhender le renom d’avare », puisqu’à la longue, ils finiraient bien par acquérir « celui de libéral », la moindre concession apparaissant soudain comme un sommet de prodigalité. Nos « libéraux » à nous s’en inspireraient-ils, eux qui démontrent tant d’ignorance de la valeur des études humanistes? Chose certaine, la « porte ouverte » avec laquelle Line Beauchamp tente de faire illusion pour masquer sa complète intransigeance constitue l’ultime affront fait à un mouvement auquel elle a sans cesse dénié tout sérieux et toute légitimité. Pour avoir attendu la toute dernière minute avant de jeter aux grévistes quelques méprisables miettes, le gouvernement révèle combien peu ses membres ont le sens de l’État. Le fruit a tant pourri au fil des semaines que le fait de le concéder aujourd’hui trahit un désir assassin. Gare à ceux qui, en désespoir de cause, s’aviseraient d’y goûter!

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Le droit, la grève et la « dissociété »

Par Éric Martin | Collège Édouard-Montpetit

Ces derniers jours, les demandes d’injonctions contre les piquetages étudiants se multiplient : Université Laval, Cégep d’Alma, UQAM, à tel point que Le Devoir titre « La grève se judiciarise ».  Il est préoccupant de voir des gens recourir aux tribunaux pour contourner ce qui devrait faire plutôt l’objet d’un débat politique. Mais surtout, il faut voir là un signe de plus de la mise en place d’une logique contractualiste et marchande proprement libérale au sein du système d’éducation public.

En entrevue, l’étudiant de l’Université Laval qui a obtenu une injonction contre ses camarades explique qu’il a subi un préjudice parce qu’il n’a pas obtenu un « service » pour lequel il a payé et « signé un contrat » avec l’Université, mais aussi parce qu’il a un emploi assuré dans un bureau d’avocat qui serait compromis par la grève étudiante. Ici, le respect du droit de l’individu entre en porte-à-faux avec l’intérêt collectif, c’est-à-dire la préservation du caractère accessible et public du système d’éducation.

Qu’on décrive l’acte d’apprendre comme un rapport contractuel et comme un service commercial témoigne déjà d’une importante perte de sens. Si l’éducation est un bien marchand qu’on se procure par contrat, avec de l’argent, on ne voit pas, effectivement, pourquoi tel ou tel individu devrait être empêché de se le procurer. En adoptant une telle logique libérale, cependant, nous procédons par fausse analogie, en assimilant une institution de culture et de science avec un commerce de détail.

Le philosophe Hegel disait que le droit individuel, l’échange marchand, les contrats, la magistrature, bref, les relations dans la « société civile » ne suffisaient pas à fonder un rapport social éthique. Ce qui évite que la société ne s’autodétruise dans une lutte à mort entre intérêts concurrentiels, c’est justement la reconnaissance qu’il existe un lien social qui dépasse la transaction et le contrat. Ce lien s’incarne notamment dans l’éthique professionnelle et la norme du « travail bien fait » des corporations de métier. Mais c’est ultimement dans la Loi, incarnée dans l’État éthique, et plus largement, dans la culture (Bildung), que la société trouve une règle qui élève son comportement au-delà de l’intérêt étroit.

C’est justement à la transmission de cette culture qu’est sensée être dédiée l’Université. Or, le modèle idéal de Hegel se trouve bien vite renversé dans le développement capitaliste de la modernité. Désormais, c’est l’accumulation infinie de la valeur qui remplace la transcendance de l’éthique et de la « vie bonne ». Mais alors, le rapport d’échange et le rapport contractuels contaminent toute la société, de sorte que les institutions éthiques elles-mêmes sont pénétrées par l’esprit de la concurrence et la recherche du gain.

C’est alors qu’on peut considérer la société comme un agrégat de porteurs de droit atomisés qui déboursent et signent un contrat avec un « fournisseur » pour acheter un savoir-marchandise dans le but d’augmenter la part de richesse collective qu’ils pourront capter en exerçant leur emploi futur dans la société civile, non pas au service quelque éthique professionnelle, mais d’abord au service d’eux-mêmes et de l’argent.

C’est donc dire que la judiciarisation de la grève étudiante est extrêmement cohérente avec la réduction du lien social au Droit et au Marché dans toute la société, suivant le libéralisme juridique, économique et politique. Cette forme de rapport social est celle qui est la plus apte à subordonner tous les rapports sociaux à la « contrainte à la croissance » infinie de la valeur. C’est encore la même logique qui détourne les institutions universitaires de leur mission fondamentale pour les marchandiser. Et au bout, comme disait Thatcher, il n’y a plus de société, il n’y a que des individus, ou plutôt, pour prendre le mot de Jacques Généreux, il n’y a plus qu’une dissociété.

Ce n’est donc pas un hasard que les demandes d’injonctions se multiplient contre les grévistes. Ici, deux esprits s’affrontent. D’un côté, celui qui veut conserver l’idée de l’éducation comme bien commun et institution publique. De l’autre, celui de ceux qui considèrent déjà que l’éducation n’est qu’un investissement individuel carriériste, et qui prendront tous les moyens pour écarter ceux qui voudraient leur barrer le chemin. Ceux là ne parlent plus que de la procédure, des droits individuels, de la forme que prennent les votes étudiants, etc. Dans leur langage formel, il n’y a plus aucune place pour le débat de fond sur le contenu : qu’est-ce que l’éducation, doit-elle être privatisée, la connaissance est-elle une marchandise ? Ce sont les questions les plus importantes, mais ils ne se les posent déjà plus, et refusent que les étudiants en grève et leurs professeurs ne les posent, puisqu’ils sont déjà les enfants de la dissociété libérale.

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Classé dans Éric Martin