La stratégie du pourrissement

Par Jean François Bissonnette, Ottawa

Que l’on ne s’y trompe pas. L’annonce faite au matin du 5 avril par les ministres de l’Éducation et des Finances n’a rien d’un gain pour le mouvement étudiant. À l’approche d’un seuil que d’aucuns jugent critique, au-delà duquel la session d’hiver risque de se trouver sérieusement compromise, en faisant mine de prendre enfin en compte l’enjeu de l’accessibilité aux études, le gouvernement québécois poursuit la même stratégie qui consiste, depuis l’amorce de la grève étudiante, à laisser pourrir la situation.

Il importe de rappeler un fait que tend à voiler la poussière soulevée au cours des dernières semaines par les pas de dizaines de milliers de manifestants. Quoi qu’en dise la ministre Beauchamp, la hausse des droits de scolarité ne répond à aucune nécessité réelle. Elle n’émane de rien sinon du fantasme de recteurs obnubilés par leur ambition et leur mégalomanie, fantasme repris et magnifié par Charest et consorts au nom de l’importance pour les universités québécoises d’être « compétitives » et « performantes » devant le tribunal inflexible de « l’international », cette entité aussi fictive que tyrannique qui nous aurait soudain imposé le sacrifice d’une valeur fondamentale, celle de l’accès universel à l’éducation.

En invoquant ces motifs on ne peut plus douteux, qui reposent sur le sable d’une appréhension strictement comptable des enjeux éducatifs contemporains, le gouvernement cherche à faire oublier la responsabilité politique qui lui incombe d’avoir provoqué la crise actuelle. La hausse des frais de scolarité est une initiative politique, non une fatalité. Et ce choix délibéré, qui attaque frontalement une certaine conception du bien public dont rien, pas même la « lucidité » de certains, n’a jusqu’ici démontré l’inviabilité, s’inscrit dans le projet plus large de liquider l’héritage de la Révolution tranquille.

Le principe de l’« utilisateur-payeur », si cher au ministre Bachand, enterre sans cérémonie toute justification substantielle de la provision des services publics, au son d’une antienne célébrant le seul intérêt individuel de qui « consomme » ceux-ci pour mieux « investir » en lui-même. Cette conception fallacieuse, qui dénature complètement ce qu’est censé être le rapport éducatif : don, transmission, appel à la créativité des nouveaux venus à ce monde, imprègne la rhétorique de la « juste part » que l’on ne cesse de nous asséner depuis des semaines, sans avoir jamais pris la peine de définir en quoi consiste la « justice » de cette partition. Autre signe de l’indigence intellectuelle des membres du gouvernement, à travers lequel se trahit leur mépris pour la vie de l’esprit et leur méconnaissance de ses conditions, la justice n’est pour eux qu’une question de pourcentage et de dollars constants.

Historique, le soulèvement des étudiantes et des étudiants québécois était prévisible.  Or, arguant de ce que la discussion avait déjà eu lieu fin 2010, le gouvernement est resté de marbre face à cette vague. Les arguments, nombreux et réfléchis, au nom desquels les étudiants ont pris le risque de la grève, leur appel incessant à une reconsidération profonde des orientations de l’éducation publique, ont tous échoué sur le rivage de l’indifférence gouvernementale. Pire, Charest et ses sbires ont tout fait pour diviser l’opinion publique, pour opposer des étudiants présentés comme des malfaiteurs irresponsables aux « contribuables » que les premiers sont pourtant appelés à devenir, s’abaissant ainsi à susciter au sein de la « classe moyenne » les affects les plus vilement réactionnaires.

Depuis les premiers jours du mouvement, le gouvernement parie sur le pourrissement de la situation. Tout comme il a voulu enfoncer dans la gorge des étudiants une hausse injustifiée, il tente depuis de les acculer au pied du mur, comptant sur d’éventuelles dissensions que la mise en scène des étudiants soi-disant « socialement responsables », puis les récentes injonctions accordées par les tribunaux, sont enfin parvenues à matérialiser. La plus grande manifestation de l’histoire canadienne n’a pas suffi à faire reculer ce gouvernement qui semble escompter on ne sait quels bénéfices partisans à laisser se détériorer le climat social de la province.

Seuls défenseurs du bien public dans toute l’affaire, les grévistes ont eu raison de s’obstiner dans leur mouvement, en suivant les leçons de l’expérience victorieuse de 2005. Pour mémoire, le même gouvernement avait entrepris, à l’époque, de sabrer dans les prêts et bourses, pour finalement reculer devant la colère populaire. C’est dire combien la mesure annoncée aujourd’hui, la tardive et timide « bonification » de ce même régime de prêts et bourses que l’on voulait couper hier, témoigne de la cohérence politique de nos dirigeants. Remarquez que la « logique » sous-jacente est restée la même, cependant : favoriser l’endettement des étudiants, ce que l’on nous présente aujourd’hui comme la preuve d’un souci pour l’accessibilité aux études.

Machiavelli conseillait jadis aux princes « de ne pas trop appréhender le renom d’avare », puisqu’à la longue, ils finiraient bien par acquérir « celui de libéral », la moindre concession apparaissant soudain comme un sommet de prodigalité. Nos « libéraux » à nous s’en inspireraient-ils, eux qui démontrent tant d’ignorance de la valeur des études humanistes? Chose certaine, la « porte ouverte » avec laquelle Line Beauchamp tente de faire illusion pour masquer sa complète intransigeance constitue l’ultime affront fait à un mouvement auquel elle a sans cesse dénié tout sérieux et toute légitimité. Pour avoir attendu la toute dernière minute avant de jeter aux grévistes quelques méprisables miettes, le gouvernement révèle combien peu ses membres ont le sens de l’État. Le fruit a tant pourri au fil des semaines que le fait de le concéder aujourd’hui trahit un désir assassin. Gare à ceux qui, en désespoir de cause, s’aviseraient d’y goûter!

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