Une question de principe? Faire la guerre des idées…

Par Frédéric Mercure-Jolette | Cégep Saint-Laurent

Un consensus plutôt intrigant règne dans les mouvements contre la hausse des droits de scolarité. Si vous êtes contre cette hausse et que vous assistez fréquemment à des réunions et des manifestations contre celle-ci, peut-être avez-vous remarqué la manière idéaliste et dichotomique avec laquelle s’expriment les porte-voix du mouvement : « Ici, deux esprits s’affrontent. D’un côté, celui qui veut conserver l’idée de l’éducation comme bien commun et institution publique. De l’autre, celui de ceux qui considèrent déjà que l’éducation n’est qu’un investissement individuel carriériste, et qui prendront tous les moyens pour écarter ceux qui voudraient leur barrer le chemin », a affirmé Éric Martin sur ce blog. Nous faisons donc face à une question de principe ou, autrement dit, à une guerre des idées. Deux modèles de société s’affrontent – ou une autre manière de le dire : ceux qui veulent une société affrontent ceux qui n’en veulent pas. Dans le coin droit, les méchants néolibéraux, tous ces riches, patrons, économistes, entrepreneurs, recteurs, politiciens qui ne veulent que trouver des nouveaux moyens de reproduire leur enrichissement et, dans le coin gauche, tous ceux qui veulent défendre l’éducation comme un bien commun et qui pensent que la poésie, la philosophie et la culture c’est beau et bon. En résumé, les représentants d’un fonctionnalisme crade et de l’enrichissement individuel s’attaquent à l’idéal du bien commun, nous empêcher de rêver et de vivre notre véritable humanité (médiatisée par du social). Bref, c’est la dèche… et nous devons nous battre pour nos idées.

Nous sommes tous des sophistes

Premier constat, il est extrêmement paradoxal de voir dans un même discours une opposition manichéenne entre les critères de « rentabilité » et de « culture générale » et, un peu plus loin, une jérémiade contre la mauvaise gestion des universités. Comment questionner la gestion des universités si on se retire complètement dans un nuage de principes idéalistes ? À la limite, même si on accepte que les Universités soient des services publics qui n’ont pas à être rentables, n’a-t-on pas besoin d’une politique fiscale sur laquelle adosser ces services déficitaires ? Politique qui devra être calculée et gérée. Je doute que les universités soient aussi sous-financées que le clament les hauts salariés qui les gèrent. Cependant, il faut quand même faire fonctionner la patente, payer les profs, entretenir les infrastructures, etc. Un professeur de cégep comme moi est payé à même le trésor public : j’échange mon enseignement contre un salaire. Je peux toutefois, dans mes temps libres, lire Marx, m’enthousiasmer et me proclamer contre le salariat et le fétichisme de la marchandise. Je peux même enseigner à mes étudiants les arguments marxistes contre le salariat et les raisons de se révolter. Reste que si j’ai eu du temps libre, dépensé à la manière du loisir aristotélicien, c’est parce que j’ai reçu un salaire et ai pu aisément subvenir à mes besoins. Partiellement sophiste, aimant le verbe socratique irrévérencieux, mais n’étant pas (encore) prêt à y laisser ma peau, je vis une série de problèmes angoissants dont il est extrêmement difficile de s’extirper. Et, ayant tant de difficultés à vivre tout cela, les intellectuels sûrs d’eux-mêmes, simplifiant trop rapidement les problèmes concernant l’éducation à des dilemmes de principe afin de galvaniser les foules, me refroidissent plus qu’autre chose.

De la secte à l’intellectuel organique

Un autre principe pour lequel se bat le mouvement étudiant actuel est la défense de la recherche fondamentale. À l’opposé, leurs adversaires ne reconnaissent, comme production légitime de savoir, que ce qui est appliqué et commercialisable. Pour le dire franchement, je ne sais trop ce qu’est la recherche fondamentale, mais, pour le peu que je comprends de cette expression, je trouve étrange qu’elle soit coiffée d’une défense du bien public dans un sens démocratique. En quoi la recherche fondamentale est-elle reliée à la vie démocratique? On m’a plutôt enseigné, en histoire des idées, que la recherche fondamentale en Occident a été historiquement une affaire d’élite sectaire, c’est-à-dire qu’elle a été habituellement l’affaire de cercles d’initiés vivant un bonheur exclusif. La recherche fondamentale est habituellement mue par une curiosité individuelle désintéressée, amenant du plaisir d’abord et avant tout à celui qui l’effectue. On a beau me dire que ces recherches participent à la constitution et la reproduction d’un patrimoine culturel commun, jusqu’à nouvel ordre, ce patrimoine académique des gens se posant des grandes questions reste assez exclusif. À l’opposé, c’est assez récemment, dans les démocraties modernes, que s’est développée la recherche appliquée. La constitution de l’État providence au début du siècle dernier s’est effectuée corollairement à la production de tout un ensemble de savoirs « appliqués » notamment en gestion, en science de la santé et en science sociale afin, par exemple, d’aider et d’éduquer les franges les plus démunies de la population. Il est alors plutôt bizarre d’entendre des défenseurs de la social-démocratie dévaloriser la recherche appliquée. À mon sens, l’idée d’une recherche fondamentale couplée d’une défense du régime démocratique reste encore un rêve un peu idéaliste d’intellectuels se voulant organiques. Je ne crois pas que le problème se trouve dans une opposition ronflante entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée, mais plutôt dans la commercialisation de la recherche ou, disons, l’autonomie (commerciale) de la recherche appliquée.

Néolibéralisme, « nouvel humanisme » et gouvernementalité socialiste

Le néolibéralisme m’apparaît aussi difficile à décrire que de tenir du jello fermement dans une main. Au départ, le terme est apparu dans les années d’après-guerre dans des cercles d’intellectuels et d’économistes argumentant contre la planification économique et pour le libre marché. Une fois l’hégémonie constituée, disons à partir du milieu des années 1970, le terme a changé de côté, le coin droit ne s’autoproclame à peu près plus néolibéral, tandis que le coin gauche s’est approprié ce terme pour qualifier la nouvelle rationalité économique et ses porte-étendards qui mènent le monde depuis. Habituellement, ceux que l’on décrit comme néolibéraux sont des technocrates riches et puissants qui font la guerre au bien commun dans l’objectif de le privatiser et le transformer en source de profit. Par exemple, l’éducation postsecondaire en devenant un terrain d’endettement, tel que le veut la hausse actuelle, est transformée en source de profit pour les grandes institutions financières. Comment combattre ce mouvement (néolibéral) par des actions précises? Bien franchement, je ne sais pas, mais j’ai l’impression qu’armés de principes, nous n’irons pas bien loin. L’hégémonie néolibérale tient d’abord grâce à une élite technocratique, des gestionnaires qui parlent assez peu de principes et ne semble pas vraiment s’en soucier. Ce dont nous avons besoin, c’est peut-être, nous aussi, d’une élite technocratique qui va au front sans trop se soucier des principes. Michel Foucault, dans son cours Naissance de la biopolitique portant principalement sur le néolibéralisme, affirme : « Ce qui manque au socialisme, ce n’est pas tellement une théorie de l’État, c’est une raison gouvernementale, c’est la définition de ce que serait dans le socialisme une rationalité gouvernementale, c’est-à-dire une mesure raisonnable et calculable de l’étendue des modalités et des objectifs de l’action gouvernementale. » (Michel Foucault, Naissance de la biopolitique 1978-1979, Paris, Gallimard, 2004, p. 93.)

Peut-être suis-je un peu de mauvaise foi, mais je n’ai pas l’allégresse facile. Marcher à 200 000 dans les rues de Montréal, j’ai trouvé ça bien, mais la fusion massifiante m’a fait sortir de mon corps et me poser plein de questions en dissonance avec le mouvement. J’ai tendance à garder mes distances avec les grands discours lyriques. Je suis peut-être dans le champ, mais j’ai l’impression que le conflit actuel se joue moins avec des principes que des actions politiques. C’est un problème de pragmatique politique et maudit que quand je marche dans les rues j’ai l’impression que l’écart entre les principes et les actions de la gauche est énorme. Je doute que la guerre des idées se gagne avec des idées…

Comment diable les néolibéraux armés de principes extrêmement minces et sans faire de grandes manifestations ont-ils réussi à réseauter les plus grands think tanks au monde et produire une armée de technocrates ? Sans trop les imiter, on pourrait tout de même prendre conscience que ce dont on a besoin, c’est peut-être moins de grands principes qu’une pragmatique politique… Parfois, je me dis qu’en rejetant le vocabulaire managérial et tout ce qui concerne l’efficience et l’opérationnalisation, nous nous condamnons à rêver et, pour pouvoir continuer à rêver malgré l’inflation, à espérer une petite augmentation de salaire annuelle.

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3 Commentaires

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

3 réponses à “Une question de principe? Faire la guerre des idées…

  1. JP

    Votre billet a le mérite d’être bien rédigé, si ce n’est de ce solécisme apparaissant en double :
    « Ce que nous avons besoin, c’est peut-être, nous aussi, d’une élite technocratique qui va au front sans trop se soucier des principes. »
    « Sans trop les imiter, on pourrait tout de même prendre conscience que ce que l’on a besoin, c’est (…). »
    Comme on a toujours besoin DE quelque chose, on parle plutôt de ce DONT on a besoin.
    Outre vos qualités de rédaction et cette maladresse syntaxique, je ne suis pas certaine d’être d’accord avec votre opinion. Je ne suis pas si certaine que la guerre des idées ne se gagne pas avec des idées. Les idées sont des armes essentielles, d’importance capitale, et sans les grands principes auxquels vous voulez substituer un pragmatisme politique, ce pragmatisme ne tient absolument à rien.

  2. Fred

    Il n’a pourtant jamais été question de « substituer ».

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