Archives quotidiennes : 16 avril 2012

(Très) Brève histoire du pouvoir caché du capitalisme à museler l’humanité

Par Marie-Ève Bélanger | Université d’Ottawa

La vague de contestation populaire qui secoue en ce moment le Québec concourt à une meilleure compréhension du monde par les voies les plus étonnantes. Grâce à de nombreux débats sur la pertinence (sic) d’augmenter les droits de scolarité, j’ai par exemple été amenée à réaliser toute la fragilité du capitalisme et à saisir la raison pour laquelle nous n’en sommes toujours pas libérées.

Lorsque je discute du mouvement étudiant avec les gens autour de moi, je constate deux réactions distinctes : un élan de sympathie ou un sursaut de colère. Les positions des uns et des autres ayant été abondamment diffusées, il serait inutile d’en refaire ici un inventaire exhaustif. Attardons-nous plutôt un instant sur le comportement typique du spécimen associé, pour les initiés, au cercle vert.

Une fois ses deux ridicules arguments en faveur de la hausse balayés par une défense des plus élémentaires, le sujet colérique se tait ostensiblement et définitivement. Ce n’est pas qu’il ait choisi consciemment de continuer l’attaque suivant la stratégie d’un silence buté ou qu’il soit en train de peser la valeur de l’exposé qui lui est servi, non. Simplement elle se retrouve invariablement et bien malgré elle emprisonnée dans un dilemme qui la laisse interloquée, c’est-à-dire littéralement sans voix. La parole ainsi coupée, contraint à subir le monde, consigné dans d’inimaginables limbes en dehors du langage, le sujet, au bord de l’implosion, se tait.

Son dilemme est le suivant : s’il ne concède rien et pousse son argumentaire jusqu’au bout, il sera éventuellement contraint de recourir à la défense de l’inégalité, et nous savons tous à quelles extrémités cela mène cycliquement l’humanité. Or, si elle concède quoi que ce soit, elle se rend complice de l’effondrement du capitalisme, car ce dernier, systémique par nature, ne supporte pas la moindre dissension. Ça, personne ne lui a dit dans ces mots-là. Mais petit à petit, discrètement et inlassablement, on le lui a appris, en même temps qu’on lui apprenait à craindre le désordre, à respecter l’autorité et à suivre les consignes.

Ainsi, ne pouvant se résoudre à prôner ouvertement l’inégalité, ni à critiquer de manière trop violente le capitalisme au risque d’avoir raison et d’entraîner la perte du régime et des repères familiers qu’il engendre, la parole du sujet s’étrangle, s’amenuise et s’évanouit. Et c’est cette capacité du capitalisme à bâillonner le monde qui permet sa déshumanisation, car c’est la parole qui seule fait de nous des êtres raisonnables et sensibles, des êtres humains.

J’admets que je n’aime pas spécialement débattre avec des gens qui sont pour la hausse. Leurs arguments me semblent pauvres et tristes et si elles n’ont pas déjà compris l’enjeu, je ne me sens pas la fibre pédagogique de le leur expliquer. Mais je trouve encore plus grave lorsque, pris dans le dilemme illustré plus haut, ils finissent par se taire et que je n’entends plus que l’écho de ma propre voix. Alors, je comprends jusqu’à quel point le capitalisme compte sur « la majorité silencieuse » pour sa préservation et je sais ce qu’il nous reste à faire : se mettre à gueuler.

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Pourquoi Beaudet fait de l’humour et Ygreck n’en fait pas: deux cas de caricature

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Ce matin, Ygreck publie la caricature suivante :

Plusieurs ont comparé cette caricature à celle de Beaudet, publié la semaine dernière, qui, pour certains, allaient aussi trop loin dans le lien entre l’actualité du jour (tant pour la politique provinciale que la politique fédérale) et les images que l’on a retenues du terrorisme islamique :

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Dans les deux cas, certes, il y a une constellation de signes apparentés à l’événement du 11 septembre 2001 (la destruction des tours jumelles du World Trade Center) : le portrait d’Oussama ben Laden, le leader d’Al-Qaïda, et les avions sur le point de percuter la tour. Les deux caricaturistes sont-ils allés trop loin? Je poserai le problème différemment, pas du tout en ce qui a trait au « bon goût » de la caricature (qui m’importe peu), mais à la charge humoristique qui s’en dégage. Car la caricature, c’est d’abord de l’humour, pas tellement au sens où cela doit faire rire (comme si « faire rire » pouvait être normativement prescrit), mais au sens où la caricature déplace nos repères et offre, au même titre qu’un éditorial, un angle d’approche nouveau pour comprendre l’actualité. (Je continue à penser que la caricature apposée à un éditorial ne vient pas l’illustrer, ou encore amuser le lecteur du journal, comme dans un moment de répit ou de pause pendant sa lecture, mais offre un discours aussi important que celui de l’éditorialiste.)

Il y a toute une série d’images mentales et de mots qui peuvent être associés, avec un peu d’effort, aux événements du 11 septembre. Par exemple, chez Beaudet, il y a les avions – lesquels? – les F-35 qui font l’objet actuellement d’une polémique au niveau fédéral. L’image de l’avion est associée aux attentats du 11 septembre grâce à leur approche sur une tour – laquelle? – celle de Radio-Canada, un des symboles les plus reconnaissables de la société d’État, à tout le moins à Montréal. Où est l’humour? Définissons-le le plus simplement en disant que l’humour est ressenti lorsque deux séries divergentes de signification se télescopent l’une dans l’autre : contrairement à l’éditorial par exemple – qui vise à rejoindre deux séries signifiantes par l’ordre du discours (faire des liens… rappeler des faits antérieurs supposés oubliés chez le lecteur, etc.) –, l’humour de la caricature fait correspondre deux séries de sens pour faire éclater la signification première d’une des deux séries (habituellement celle ayant trait à la situation actuelle).

Chez Beaudet, donc, une deuxième série (attentats tragiques du 11 septembre) est associée à une première, celle des choix budgétaires du gouvernement du Canada, actuellement dirigé par le Parti conservateur du Canada, et, de ce fait, lui donne un sens nouveau : alors que les conservateurs procèdent à des dépenses éhontées au niveau du matériel militaire (les F-35), il coupe (s’attaque, ici, littéralement) à Radio-Canada, et métonymiquement à la culture en général. L’effet humoristique vient du fait, d’abord, que l’expression « attaquer » est pris au pied de la lettre, mais plus encore, que l’association entre le Parti conservateur (représenté par le logo du parti) et l’organisation terroriste Al-Qaïda est plutôt inusité et exceptionnel. Ce déplacement – qu’il soit de mauvais goût ou pas, ce n’est pas mon affaire – crée une nouvelle signification : à la fois, le Parti conservateur agit comme une organisation terroriste (par ailleurs, à l’encontre de leur propre gouvernement…), à la fois, sont-ils près de frapper un mur avec leurs F-35…

Qu’en est-il de la caricature de Ygreck? Où se trouvent les deux séries divergentes qu’on ferait se rencontrer dans une intention humoristique? Le portrait de Ben Laden pastiché est proche de celui que le FBI utilisait dans sa liste de « The Most Wanted » : Ygreck veut-il montrer qu’il est exagéré d’associer Gabriel Nadeau-Dubois à un dangereux terroriste, que Line Beauchamp exagère en fait lorsqu’elle le traite de radical, etc.? Bien sûr que non. Visuellement, il aurait fallu faire une mise en scène appropriée à la manière d’une affiche du FBI. Ygreck veut simplement signifier que Nadeau-Dubois est un ennemi à une cause particulière (à une cause qu’il soutient?) au même titre que Ben Laden peut représenter une figure d’ennemi universel dans l’imaginaire populaire (Ygreck introduisant un nouvel argumentum ad benladenum au même titre qu’un argumentum ad hitlerum : dénoncer un adversaire en l’assimilant à une figure historique honni). Il n’y a aucune mise en perspective qui pourrait amener un tant soit peu d’humour. Non, Ygreck n’est pas drôle, aucun humour n’est discernable dans ses caricatures. En fait, il est un peu à l’image de ces caricaturistes que l’on retrouve dans le Vieux-Québec, pour quelques dollars, ils vont vous dessiner avec une grosse face bien comique avec un objet fétiche de votre choix. Par ailleurs, il faut voir les représentations de la grève étudiante par Ygreck : les manifestants étaient auparavant représentés comme des enfants-rois/bébé-gâtés, ce sont désormais de sales barbus. Tant qu’à être de mauvais goût.

On peut, je pense, reconnaître une performance véritablement humoristique à ceci : l’inversion est impossible. C’est-à-dire, chacun des éléments sont sans valeur relativement au tout duquel ils sont comme « relevés », ou mieux « pervertis ». Plus simplement, on ne pourra pas faire dire le contraire à la caricature de Beaudet, elle forme un tout indissociable, en enlevant un de ses éléments, il n’y plus rien. Ygreck, c’est tout le contraire, il faut aller voir les parodies ironique que les étudiants de l’Université de Montréal et de l’UQAM ont su créer, avouons-le, très simplement : on n’a qu’à changer la couleur des pancartes des manifestants des caricatures de Ygreck du rouge au vert, et on obtient exactement l’inverse du discours originel. Si un argument peut si facilement être renversé, c’est qu’il est un mauvais argument – de même pour la caricature. En d’autres mots : une véritable caricature fait corps avec ses éléments, elle ne s’inverse pas, tout comme pour un argument. On pourra maintenant, si on le désire se faire une image mentale de la face de Ygreck avec une barbe – ça restera une mauvaise caricature… comme Ygreck sait en faire.

Mise à jour – 6 février 2013

Aux dires de Ygreck, mise en cause dans ce texte, la caricature de Gabriel Nadeau-Dubois décrite ci-dessus n’a jamais été publiée dans le Journal de Québec, seulement sur son site web personnel.

Une réponse de René Lemieux à ses critiques a été publié sur notre site web le 6 février 2013.

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