Avez-vous bien essuyé vos pieds avant d’entrer?

Par Frédéric Mercure-Jolette | Cégep Saint-Laurent

On ne s’invite pas n’importe comment dans le monde de la gouvernance et de l’économie mondiale. Siegfried Kracauer, avec un humour un peu noir, dans des feuilletons datant de 1929, affirme que le merveilleux monde de la gouvernance économique est une tour kafkaïenne au sommet vaporeux et plutôt inaccessible dans laquelle se trouve des gens au sang bleu et des parvenus qui ont accepté de se discipliner et ont ainsi acquis un « teint moralement rose ». L’appel est donc lancé aux gens de la CLASSE : soignez un peu votre apparence morale si vous voulez entrer.

C’était prévisible, le gouvernement évite les problèmes, ne discute pas des contentieux politiques et préfère faire un débat sur la propreté morale de ses interlocuteurs : qui ne condamnera pas la violence ne sera pas appelé à discuter de la gestion des Universités. Faire un débat sur les conditions d’accès à la gouvernance est une manière assez claire de déplacer l’objet du discours et s’assurer que la gouvernance demeure un country club exclusif, un espace consensuel pour élites et parties prenantes disciplinées. Il est assez difficile de ne pas remarquer l’effort concerté des libéraux en ce début de semaine pour diaboliser la CLASSE. La ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais, avait même peine à cacher son petit sourire satisfait quand, devant son bureau de comté vandalisé lundi matin, elle a eu une excellente tribune pour relayer le message gouvernemental : « Moi je pense qu’un moment donné les associations doivent dénoncer les actes de cette nature pour être en mesure de négocier correctement ou de parler ou d’avoir des conversations en tout cas dans le sens du dialogue avec la ministre de l’Éducation. » Les conditions d’accès à la gouvernance sont donc clairement énoncées : il faut préalablement condamner certains actes jugés violents (et ainsi manifester et corroborer certaines valeurs morales, par exemple le civisme et le respect).

Or, tout le monde sait que ce n’est pas du tout comme cela que ça se passe si vous êtes déjà dans la gouvernance. Un gouvernant ne condamne jamais la violence utilisée en son nom par les forces de l’ordre. Au contraire, la plupart du temps il va féliciter son corps de police. Et, si jamais il y débordement ou abus de pouvoir, il va laisser les enquêtes suivre leurs cours et les tribunaux faire leur travail. C’est exactement ce que fait le gouvernement depuis le début de ce conflit avec ses escouades antiémeutes qui ont parfois été un peu rudes avec leurs matraques et leurs grenades assourdissantes, avouons-le.

Quoi qu’il en soit, retenons la leçon, pour entrer dans la gouvernance, il faut condamner la violence qui se fait contre celle-ci et reconnaître de violence légitime que celle qui se fait au nom de la gouvernance. Et, une fois entré, il ne faut jamais dénoncer moralement cette dernière; ce serait alors remettre en question la gouvernance elle-même, quel blasphème! En résumé, il faut reconnaître le monopole de la violence légitime ou être réduit au statut d’être-sans-parole. S’il est ici question de principes ou de valeurs morales – comme plusieurs voudraient nous le faire croire (par exemple André Pratte et Yves Boisvert pour ne nommer que ceux-là) –, je ne vois que ce principe-là.

Ce texte a aussi été publié par la suite sur le blog Profs contre la hausse.

1 commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

Une réponse à “Avez-vous bien essuyé vos pieds avant d’entrer?

  1. imaginezautrechose

    Excellent billet et très jolie introduction!

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