Le goût du chaos

Par Jean François Bissonnette, Ottawa

En ce jour sombre du 4 juin 2003, jour qui vit l’ineptie promue au rang de premier ministre en la personne de Jean Charest, celui qui allait plonger pour une décennie le Québec dans le marasme de l’affairisme et de la médiocrité, eut ces mots qui résonnent aujourd’hui dans l’écho des matraques : « La démocratie n’est pas une option de notre véhicule collectif. Ce n’est pas un toit ouvrant dont on se sert lorsqu’il fait beau et que l’on ferme lorsqu’il pleut.  Nous respecterons la démocratie beau temps, mauvais temps. »

Face à ce vent tempétueux qui s’est élevé avec le printemps québécois, il y a lieu de se demander si ce qui était encore hier un équipement politique de série, n’est pas devenu, austérité oblige, un gadget superflu et coûteux dont il vaut mieux se passer.  Une sorte de marchepied chromé bien chic et utile pour se hisser au pouvoir, mais dont on n’aurait plus besoin une fois « les deux mains sur le volant ».

Qu’a-t-il à faire de la « démocratie », ce premier sinistre dont la gouverne obtuse et la rhétorique fallacieuse semblent vouées à la miner, comme on creuse des trous dans les rêves mouillés du Plan Nord?  Voilà dix semaines que la rue lui chante sur tous les tons son indignation et sa révolte contre ce qui lui paraît une décision inique et mal avisée.  Qu’a-t-il à répondre à celles et ceux qui lui reconnaissent encore – mais pour combien de temps? – la dignité de l’interpeller?

Rien, sauf son syndrome chronique de l’entêtement. Rien, sinon le venin du mépris.  Rien, hormis les tactiques amères pour susciter la réaction.  Rien, à part la fumisterie de la « juste part ».  Rien, si ce n’est l’arôme exotique des piments de Cayenne, qui se répand dans le ciel de Montréal, de Gatineau, de Sherbrooke et de Québec.

Ayant peine à cacher sa joie morbide de voir la situation se dégrader, qui lui donne enfin le loisir de prendre ses airs de vierge offensée au prétexte de quelques éclaboussures rougeâtres au petit matin, Charest reprend ce rôle de composition qui lui sied toujours si bien, les yeux exorbités, le verbe rustique mais ferme.  Lui et sa ministre jadis si souriante peuvent enfin faire mine d’être ceux dont le brûlant désir de dialogue se voit frustré par la « violence » des seuls à l’avoir jusqu’ici réclamé.  Après avoir attendu patiemment que ça pète, ils ont beau jeu maintenant de faire porter aux étudiants la responsabilité de leur silencieuse intransigeance.

Non, décidément, la démocratie n’est même plus une option de notre véhicule collectif.  Que l’une des mobilisations sociales les plus importantes de l’histoire québécoise soit née de la délibération et qu’elle soit encore nourrie au jour le jour par les décisions collégiales des étudiants, qu’une prolifération inédite de la parole politique, qui bourgeonne avec les érables, soit en train de réviser toutes les bases de l’ordre de chez nous, en signalant un gros estie de malaise collectif, un besoin de nous parler toutes et tous dans le blanc des yeux, rien n’y fait.

Et c’est peut-être mieux ainsi.  Lorsque le principe de la démocratie n’opère plus pour tempérer nos divisions, ne reste plus que la séduisante et dangereuse nudité du rapport de force.  Faisons donc comme Jean Charest : réjouissons-nous du pourrissement de la situation, et qu’à coups d’injonctions et d’escouades paramilitaires sur les campus s’approche le jour où tout ce qu’il représente sera vaincu.

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