Violence et légitimité: les enjeux d’une grève politique

Par Jean François Bissonnette, Ottawa

Le conflit qui oppose depuis déjà onze semaines les étudiantes et étudiants québécois au parti gouvernemental dirigé par Jean Charest semble avoir atteint un degré d’acrimonie et d’animosité tel, que la perspective d’un règlement politique paraît irrémédiablement compromise.  Fâcheux à maints égards, ce constat nous appelle à soupeser les nécessités internes de la lutte collective et les conditions générales de la paix démocratique.

En faisant dévier le débat public soulevé par la grève étudiante sur la question insoluble, parce que trop polysémique, de la « violence », la ministre Beauchamp a peut-être accompli, malgré elle, un effet performatif.  Tout le monde étant sommé de parler de ce seul enjeu pendant plus d’une semaine, on s’aperçut bientôt que la « violence » était déjà tout autour de nous.  Dans celle de quelques casseurs, sans doute, comme dans celle, peu subtile, des soi-disant forces de l’ordre, la violence couvait déjà depuis longtemps.

Ceci témoigne éloquemment d’une réalité fondamentale de la vie politique.  Autour du privilège de décider de ce que sera la loi s’étend un champ de forces antagoniques.  Tendue par des rivalités d’intérêts et des désaccords normatifs, l’opposition de ces forces comporte toujours le risque de dégénérer en un affrontement ouvert.  Si un ordre politique peut s’instituer, c’est dans la mesure où il parvient à étouffer, à défaut de l’apaiser jamais, cette propension à la violence qui habite toute société.

On ne peut donc pas dire, à la André Pratte, qu’il n’y a « aucune raison » dans un pays démocratique comme le nôtre pour qu’une lutte politique emprunte des voies violentes.  La raison en est objective : elle tient de la nature même du conflit social.  On pourrait cependant rétorquer qu’il n’est pas « légitime » pour un groupe social de se résoudre à des moyens violents dans la poursuite de ses objectifs.

D’aucuns reconnaîtront dans cet argument la trace du fameux concept de « violence légitime » forgé par Max Weber.  Celui-ci en tirait une définition de l’État comme désignant le « monopole » de cette violence légitime que se serait historiquement arrogé un certain groupe, ordre ou classe, sur un territoire donné.  C’est ce monopole que revendique la police lorsqu’elle déclare une manifestation « illégale » et suspend par le fait même un droit constitutionnel, qui ne tient plus devant les coups de matraque et les gaz irritants.

Seul l’État, avec Jean Charest à sa tête, disposerait donc du pouvoir d’user de la violence pour faire primer sa volonté politique.  Sous cet angle, hausser les frais de scolarité vaut bien quelques blessés dans les rangs de qui s’y oppose.  Mais cette prétention implicite dans les appels des gouvernants à ce que les étudiants « condamnent » la violence – c’est-à-dire à ce qu’ils plient devant celle de l’État – ne nous dispense pas d’interroger ce qui fait la « légitimité » de ce droit exclusif de contrainte physique.

Le gouvernement est réputé tirer son autorité politique d’une élection, et il profite dans son exercice du pouvoir d’une marge de manœuvre considérable que lui laisse la tradition parlementaire.  Toute décision prise se justifie d’un soi-disant « mandat » reçu de la population, mais malgré des apparences de concertation avec les forces de la société civile, l’arbitraire préside le plus souvent aux orientations collectives, la veulerie faisant le reste.

Si l’on suspend un instant notre préjugé légaliste en faveur du droit de gouverner du parti majoritaire, la question surgit de savoir à quelles conditions celui-ci peut-il maintenir sa prétention à la légitimité?  Jusqu’à quel point peut-il revendiquer l’obéissance des citoyens et la soumission des catégories sociales qui sont l’objet de ses politiques?

Les principes démocratiques à la lumière desquels nous sommes habitués de voir notre régime politique ne se résument pas à la seule onction électorale des dirigeants.   Ils imposent aussi le devoir de veiller à ce que le partage des charges et des avantages soit équitable, et à ce que les points de vue divers sur ce que la « justice » signifie puissent aspirer à prévaloir par la délibération.  Il faut donc, pour que ceux que vise une mesure en reconnaissent la valeur, qu’ils adhèrent aux motifs qui sont invoqués pour la justifier, ou à tout le moins qu’ils soient satisfaits de la manière dont la décision en fut prise.

Le soulèvement massif des étudiants québécois ne pourrait être plus clair quant au fait que ces conditions ne sont pas remplies.  Autrement dit, les étudiants ne reconnaissant pas la légitimité de la hausse des frais de scolarité, la sourde oreille que le gouvernement a opposée à leurs revendications et les faux-fuyants par lesquels il a à toute force maintenu son refus de négocier ont enflé la vague de contestation, au point où c’est l’autorité même du gouvernement qui se voit aujourd’hui radicalement contestée.

Dans ce contexte, le maintien de l’ordre civil ne dépend plus d’une adhésion à des valeurs communes mais tient plutôt à la seule asymétrie des moyens.  Le gouvernement dispose de la police et peut s’en servir allègrement pour mâter les récalcitrants.  Et ceux-ci, qui à tous leurs moyens d’expression constitutionnellement garantis, n’ont reçu pour toute réponse qu’un silence glaçant, se trouvent conduits à investir leur propre mouvement d’une légitimité supérieure à celle de l’ordre qui oppose à eux une violence sans visage.

La rupture est consommée.  Et c’est en cela qu’il faut comprendre la réalité sociologique de ce qui est en train de se passer, et qui nous oblige à reconnaître qu’il ne s’agit pas d’un simple « boycott », appellation conçue pour faire diversion, mais d’une véritable grève politique, vouée à triompher du gouvernement.  Dans les circonstances, la légitimité de l’autorité politique étant compromise, l’État n’apparaît plus comme un arbitre mais comme un adversaire.

On reproche aisément à des étudiants indignés par tant de mépris de « perturber » la société et l’économie, alors que c’est la seule avenue qui leur reste pour persister dans la lutte.  Le gouvernement ayant lui-même mis un terme à sa tentative sans conviction de trouver une issue négociée à la crise, il faudra voir toutefois jusqu’où la situation pourra dégénérer, tandis que se multiplient déjà chez certains « faiseurs d’opinion » les appels à l’armée.

Qui s’élèvera pourtant contre la violence d’un régime qui n’a plus guère que la force pour se maintenir en place?  Qui dénoncera l’odieux pari d’escompter quelques gains partisans au fait de lâcher la meute anti-émeute sur la jeunesse?  Qui ne verra à quel point le gouvernement bafoue sans vergogne les principes dont il se réclame?

Dans la tradition démocratique occidentale, il incombe à l’État d’assurer la paix sociale, et il est effarant de voir avec quelle désinvolture le gouvernement libéral s’est acquitté de cette responsabilité.  Son incurie à elle seule devrait le disqualifier au droit de gouverner.

Voilà où nous en sommes rendus, passé le seuil du désordre civil, à ce moment où la « violence légitime » est descendue dans la rue, et où chacun des adversaires prétend l’avoir pour soi, le corps tendu vers une lutte à finir.  Dans cette « guerre des dieux », il est à craindre qu’il n’y ait plus que la seule force pour décider du vainqueur.

Ce texte a par la suite été publié sur le site des Profs contre la hausse.

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