Quelques remarques sur la narration de la violence et le pacifisme

Par Frédéric Mercure-Jolette | Cégep Saint-Laurent

Vendredi soir, 21h20 environ, je m’assoie sur le bitume froid. C’est ce qu’un manifestant a enjoint la foule à faire, car l’anti-émeute nous barre la route coin Saint-Laurent et Ontario. Dès que nous sommes tournés sur Saint-Laurent vers le sud, mon amie a lancé : « On s’en va en sens inverse, on n’est pourtant pas supposé… ». La réaction du SPVM ne s’est pas fait attendre : au coin de rue suivant s’est rapidement déployée une vingtaine de robocops afin de nous empêcher de continuer. Qu’étions-nous censés faire, cher SPVM, rebrousser chemin ? Nous étions pourtant des milliers engouffrés dans la côte entre Sherbrooke et Ontario et, suite au blocus, la foule ne faisait que se densifier. On s’assoie et on espère qu’il nous laisse passer, qu’y a-t-il de mieux à faire ? me dis-je.

Or, tout près de nous, des manifestants, debout, commencent à scander des slogans affirmant que le pacifisme ne mène à rien et n’a jamais rien changé dans l’histoire. Bon, ils n’ont pas nécessairement tort, me dis-je indécis. Mon amie affirme plutôt que ces gens ont tout faux, pensons à Jésus Christ mentionne-t-elle. Je lui rétorque que le gentil Nazaréen, ses miracles et sa foi ont été popularisés par Constantin et son armée et que, sans ces militaires romains, le christianisme occidental est impensable. Elle consent, la discussion est coupée court. De toute façon, ce n’est pas le temps d’ergoter sur la philosophie de l’histoire : la tension monte rapidement. Les gens se relèvent progressivement au son d’un slogan à propos (« un peuple debout, jamais ne sera vaincu ! »), pendant que des renforts du SPVM arrivent pour continuer à bloquer Saint-Laurent.

Inquiet et tendu, je vois à ma gauche, derrière une voiture, des jeunes filles qui enfilent des survêtements noirs et se masquent le visage. J’ai envie de taper sur l’épaule de l’une d’elles et lui demander : « Mademoiselle, ne pensez-vous pas que votre attirail de coton sera peu efficace face aux armures de ces espèces de robocops ? », mais je me retiens, j’ai des manières, je ne veux pas crever sa bulle. Que de réflexions intempestives. Les manifestants masqués affluent de plus en plus, les invectives pleuvent, la tension est à son comble. J’ai la tête qui tourne. Pendant un instant, j’ai l’impression que c’est l’état d’exception : la légalité est mise entre parenthèses, il ne reste que la force. Or, personnellement, je ne me sens pas l’envie de manger des coups de matraque, du poivre ou de me faire coffrer, mais, même si je voulais reculer et retourner dans la réconfortante légalité ordinaire, la foule est tellement dense que ce serait difficile. Est-ce la peur de la mort ? Ma solidarité vacille : quel est donc ce goût de l’affrontement qui s’exalte présentement autour de moi, qu’est-ce que cela va donner qu’on se fasse matraquer ? Peut-être le pacifisme est une pathologie, comme l’affirme Ward Churchill, mais faut-il vraiment, ici et maintenant, mettre ma santé physique en danger afin de faire entendre mon droit de marcher en sens inverse sur Saint-Laurent ? Est-ce que cet affrontement va nous permettre d’instituer un ordre nouveau ? J’en doute…

Confusion et crainte m’habitent jusqu’à ce que finalement le SPVM décide, plutôt que de nous contraindre à rebrousser chemin et risquer l’émeute, de nous laisser aller sur Ontario vers l’ouest, ce que la majorité de la foule a fait, après que l’anti-émeute se soit déplacée en oblique au milieu du coin de rue. Certains sont restés plus longtemps que d’autres devant ces robocops, la tension y étant encore très vive. La manifestation, quant à elle, s’est poursuivie sans trop d’anicroches. Cet événement, lourd en émotivité, me laisse perplexe, sans mots.

La violence politique racontée en direct à CUTV

Le mercredi soir précédant, un ami m’avait appelé vers 19h30 pour aller à « l’Ostie de grosse manif pour la fin de la trêve », mais j’ai décliné, je ne le sentais pas. Or, quelques minutes plus tard, je le regrettais un peu. Incapable de me concentrer sur mon livre, je pensais à cette ostie de grosse manif. Je me suis donc planté devant mon ordi et me suis mis à la suivre sur le Web, et quelle ne fut pas ma surprise en tombant sur un tweet déclarant que l’on pouvait regarder cette manif en direct à CUTV, ce que j’ai fait immédiatement. Les images étaient spectaculaires : on a pu voir la charge de l’anti-émeute en direct et, quand le poivre a embrouillé la lentille de la caméra, ce fut un moment de télévision saisissant et inoubliable.

Cela étant, ce qui m’a le plus marqué de cette soirée à CUTV, c’est la narration de la violence qui a été faite. Au début de l’intervention de l’anti-émeute, la journaliste affirme : « Charest, comment peux-tu faire cela à ta jeunesse ? » Cette interpellation est aussi inusitée que déroutante ! Les affirmations qui suivirent le furent tout autant. Juste avant de se faire poivrer, la journaliste de CUTV affirma : « Il y a de la brutalité policière juste à côté de moi. » Son cameraman, moins poli, probablement irrité par quelques gaz, cria à la police : « we’re media motherfucker ! » Un peu plus tard, un autre journaliste de CUTV affirmait : « Watch your children getting beaten up by the police. […] We hope that the Quebec spring will wash away those memories of police brutality… » La narration de CUTV était claire : les droits humains sont bafoués et la contestation politique pacifique est matée par de la brutalité policière. Moment de télévision québécoise d’une rare intensité qui a marqué tous ceux qui l’ont vu.

Les affrontements entre la police et les manifestants ont été très fréquents durant les derniers jours dans les rues de Montréal et cela nous ramène inévitablement au problème de l’interprétation et de la narration de la violence politique. Comment raconter des événements violents ? Qu’en dire ? La violence, surtout quand elle est politique, c’est-à-dire quand elle est reliée à des revendications qui entrent en conflit, semble toujours être immédiatement interprétée et racontée; elle est inéluctablement imbriquée dans un horizon discursif. La narration de CUTV jure dans le paysage médiatique québécois. Certains ont reproché à CUTV un trop grand subjectivisme, c’est-à-dire de s’afficher trop directement en faveur des manifestants et des revendications étudiantes – notamment à Radio-Canada. Mais ce reproche venant des grands médias présuppose que ceux-ci seraient davantage objectifs, ou, à tout le moins, qu’il serait possible, voire souhaitable, de l’être.

Or, le langage habituellement utilisé pour décrire les « casseurs », les black blocs et autres anarchistes dangereux, laisse entendre une condamnation sans retenue de ces gestes menaçant la paix publique. Ce langage est loin d’être moralement neutre. La possibilité même de raconter la violence politique sans en faire un jugement de valeur me semble un problème en soi. Peut-être même est-ce un des plus graves problèmes auxquels nous faisons face. La violence politique peut-elle se raconter d’une manière à ce que le jugement moral soit suspendu ?

Être pacifiste, espérer que le cycle de la violence se brise et que le vivre ensemble puisse se réaliser sans violence, c’est peut-être cela que ça implique : être capable de raconter la souffrance, la tension et l’inquiétude, sans excuser ni condamner qui que ce soit. Dans une situation de violence politique, condamner l’utilisation de la violence de certains est peut-être aussi nécessairement en valider une autre. Dès lors, être pacifiste ne voudrait pas dire condamner la violence, ce qui implique trop souvent la punition, mais bien plutôt chercher de nouvelles manières de l’appréhender et de la raconter.

Être ouvert et à l’écoute des sentiments et des messages de chacun, de l’orgueil de la police pensant défendre la patrie à la quête de sens des gens grisés par l’affrontement, sans juger la brutalité ni des uns ni des autres semble quasi impossible dans l’instantanéité de l’action : il faut choisir son camp. Mais parce que l’action est toujours engluée dans un horizon discursif, peut-être le pacifisme n’est pas que pathologie. L’art a probablement ici un rôle crucial : saboter les catégories morales et les positions politiques traditionnelles afin de briser le cycle de la violence. Finalement, la question que l’on peut se poser est celle-ci : comment rapprocher cette entreprise le plus possible de l’action politique concrète ? Une action politique se racontant amoralement est-elle pensable ?

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