Récit de la manifestation de Victoriaville du 4 mai 2012

Par Valérie Provost

Nous avons marché dans les slogans et les trompettes du stationnement où étaient les autobus jusque devant l’hôtel. Là-bas, j’étais proche du camion de son, où ont commencé des discours. Discours de monde du communautaire. Après un discours et quart, bang, du gaz. La foule recule, étonnamment calme, tout le monde marche en toussant, les gens s’entraident, s’encouragent, se partagent maalox et bouteilles d’eau. Je ne sais pas ce qui a servi de prétexte à ce lâchement de (plusieurs) gaz de la part des policiers, mais j’ai entendu dire que c’était parce que quelques personnes avaient réussi à renverser la petite clôture (le genre qu’on met dans les festivals, à la Saint-Jean, etc.).

J’étais donc rendue derrière une petite cabane. Bien vite, on s’est rendues compte que la police avançait à coups de gaz. L’hélico survolait la foule très bas. On lui a fait voir nos majeurs, tout le monde ensemble. Après, on est allées avec la fanfare qui continuait à jouer. Soudain un gars dit « y a un gars inconscient, il faudrait une ambulance, y en a une là-bas ». Il semblait sous le choc. Alors mon amie et moi on lui a dit « retourne avec le blessé, on va aller la chercher, l’ambulance ». On part à la course. En chemin, quelques personnes se tenant devant la police, relançant les canettes de gaz aux policiers.

On n’a pas pu atteindre l’ambulance, car une ligne de polices anti-émeutes bloquait le chemin. On est allé en voir un, on lui a expliqué qu’on avait besoin de l’ambulance, qu’un gars était inconscient, que c’était dangereux pour sa vie. Les polices nous disaient de s’en aller, nous poussaient avec leurs boucliers. On leur a demandé comment faire alors, on avait vraiment besoin de l’ambulance et ils nous bloquaient. Y en a un qui nous a dit « Appelle le 9-1-1 ». (Je crois que CUTV a filmé cet échange avec la police.)

Un des policiers s’est éloigné et a parlé avec un autre de ses collègues habillé en starship trooper. On n’arrivait pas à savoir s’ils allaient finalement faire venir l’ambulance ou pas, alors on est parties vers ce qu’on croyait être une autre ambulance, à l’autre bout. En chemin, du monde qui chante, qui crie des slogans, une manif normale.

On arrive là, ce n’était pas une ambulance, mais un truck de police avec deux policiers pas en anti-émeute. On leur a expliqué la situation. Un a fait mine de vouloir utiliser son CB, puis on a vu l’ambulance qui semblait s’avancer en direction d’où se trouvait le gars inconscient. Alors on a cru que c’était correct et on est allées vers l’attroupement autour du blessé, pour dire que l’ambulance s’en venait. Finalement, l’ambulance s’est immobilisée et j’ai arrêté d’y prêter attention.

Rendues près du blessé, on a appris que des gens avaient appelé le 9-1-1. Le blessé, c’était celui qu’on voit sur la photo qui circule en ce moment, qui a mangé une balle de plastique sur la tempe [il s’agirait soit de Maxence Valade soit d’Alex Allard, NDLR].

On a soudain entendu qu’une ambulance était supposée arriver par la droite, les gens essayaient de faire un chemin pour qu’elle puisse se rendre jusqu’au gars. (À ce moment-là, je ne sais pas s’il était encore inconscient, mais il semblait avoir des convulsions et un liquide blanc sortait de sa bouche. Il était entouré de monde qui prodiguait les premiers secours.)

Finalement, le chemin qu’on tentait de dégager pour laisser passer l’ambulance a rapidement été envahi par du monde qui courait. La police avançait, lançait des gaz. Mon amie et moi (pas équipées, je précise), on s’est mises avec d’autres personnes en chaîne humaine devant le blessé pour pas que le monde coure dessus. Et aussi pour que la police arrête d’avancer et de tirer des gaz. On scandait « y a un blessé, y a un blessé » à la police. Elle continuait d’avancer et de lancer des gaz. Soudain on entend qu’on a déplacé le blessé. On s’en va. Je ne pouvais pas garder les yeux ouverts, j’avais mangé du gaz en estie, ça brûlait. Finalement on arrive proche d’où le blessé a été transporté. Les deux policiers pas en anti-émeute avec qui on avait parlé étaient là, ils semblaient dépassés. Je pense qu’ils avaient peur.

Et puis encore, on se rend compte que la ligne d’anti-émeute nous a rattrapées. Encore une fois, chaîne humaine devant le blessé pour pas que le monde qui se sauve lui coure dessus. Je croise un gars qui pense qu’on lui a tiré une balle de plastique sur le cœur. Il n’est pas sûr, il panique un peu. Je lui dis de rester calme, de respirer lentement, de s’éloigner en marchant, qu’il va être correct. Là, la ligne d’anti-émeute est vraiment devant nous, la chaîne humaine. Un gars des premiers secours, habillé comme les médecins à l’urgence, se met juste devant les polices et fait des signes de « time-out ». La foule scande « y a un blessé, y a un blessé ». Ça parle, il me semble, un médecin qui fait « time-out » et la foule qui crie qu’il y a un blessé. Ben pas assez faut croire, parce qu’un gros épais d’anti-émeute a lancé une autre canette de gaz.

Le blessé a encore été transporté plus loin, sur l’asphalte d’une petite rue. On continuait de le protéger, la police continuait à avancer. Là, j’ai vu pour la première fois une personne lancer une roche aux policiers.

Finalement, on voit que l’ambulance est arrivée sur la petite rue et qu’on prend soin du gars. À ce moment, ça devait faire au moins 20 minutes, même une demi-heure, que mon amie et moi on était allées demander aux policiers de faire venir l’ambulance. Et là on a décidé d’aller plus proche de l’hôtel. On a traversé la foule qui, parfois, était en confrontation avec la police et parfois faisait juste être là, chantait, dansait, criait des choses. La fanfare jouait toujours.

On a retrouvé nos amies avec qui on avait prévu une performance (« Prêter l’oreille »). Elles s’apprêtaient à commencer. On a mis nos écouteurs, on a parti nos lecteurs mp3 et on a commencé à faire la performance. Les paroles de la piste mp3 qu’on répétait se perdaient dans les chants de la foule. Je n’ai pas été capable de le faire plus de deux minutes, j’étais trop nerveuse. Autour de nous, c’était quand même calme. Des gens s’intéressaient à la performance, qui commençait à fonctionner plutôt bien. La police était encore loin de cet endroit. À ma gauche, j’ai remarqué une petite foule qui avait l’air de se faire sa manif à elle, un peu séparée de celle où je me tenais. C’était proche du Pacini. (En regardant les nouvelles le soir, j’ai réalisé que c’est à cet endroit, mais un peu plus tard, quand il a commencé à faire noir, qu’ont été prises les images de confrontation qu’on nous passe en boucle.)

La police anti-émeute qui était proche du blessé avait changé de direction et s’approchait maintenant de l’endroit où nous étions. Quand j’ai voulu reprendre la performance, on a reçu des gaz. On a reculé. On a poursuivi la performance un petit peu. Et soudain, on a entendu du monde crier de joie, qui faisaient des signes de victoire. La rumeur courait que le congrès avait été annulé parce que les gaz entraient dans l’hôtel. La foule était contente et avait décidé que c’était terminé, elle rentrait, s’en allait en direction des autobus. Il était à peu près 20h15.

On est rentrées avec la foule. Moi, je devais attendre mon lift dans le stationnement. Vers 21h, alors que je croyais que tout le monde était revenu, j’ai vu une petite foule qui revenait de l’hôtel. Je ne suis pas sure, mais je crois que c’était celle qui était proche du Pacini.

Ce matin, j’apprends dans les médias qu’un manifestant est « entre la vie et la mort ». Est-ce celui que nous avons protégé? Je n’en sais rien.

Moi, je suis pas mal sûre que c’est lui.

Crédit photo © Marie-Ève Doré

3 Commentaires

Classé dans Valérie Provost

3 réponses à “Récit de la manifestation de Victoriaville du 4 mai 2012

  1. Elise

    C’est moi qui est allée quérir les deux policiers en désespoir de cause. L’ambulance n’arrivant pas, j’ai couru dans le boulevard où ils m’ont interceptée. Je leur ai demandé d’appeler l’ambulance au plus vite. Ils m’ont suivi jusqu’au blessé. Ils hésitaient en premier, mais voyant que les gens dégageaient le passage pour le blessé ils se sont approchés. J’ai fait demi-tour car je considérais que des gens plus qualifiés entouraient le blessé. Quelle ne fut pas ma surprise en faisant demi-tour de voirl’anti-émeute approcher. J’ai essayé en vain de les empêcher d’approcher, leur criant à tour de rôle qu’il y avait un blessé grave, qu’ils ne devaient pas lancer des gaz sans lui porter préjudice. En vain. J’ai subi leur médecine et j’ai appris la suite sur votre site .

  2. Val Pro

    Salut! C’est moi, Val.
    Il faut croire que nous étions plusieurs à être allées demander aux policiers de faire venir l’ambulance. Pendant qu’Élise demandait à ces deux policiers, mon amie et moi nous parlions à d’autres, des anti-émeute. C’est intéressant de découvrir les témoignages, comme autant de pièces du casse-tête qu’a été cette manif.
    Pas de problème pour publier mon texte!
    Pour la photo, je l’ai trouvée en photo de mur sur la page Fb de « Démission de Jean Charest ». On précise « photo: Marie-Eve Doré ».

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