Archives quotidiennes : 6 mai 2012

De l’Amérique latine au Québec: la violence, un débat irréductiblement politique

Par Martin Breaugh, André Corten, Charles Deslandes, José Antonio Giménez Micó, Catherine Huart, Vanessa Molina et Ricardo Peñafiel*

La violence fait peur. Pour beaucoup, objet de cauchemars. Le monde est de plus en plus violent. Les médias sélectionnent l’information à partir d’un critère de violence « accrocheuse », ils la grossissent, mais elle est là. Depuis 2001, la violence est devenue terrorisme. Avec 2001, la violence, c’est le mal. Un mal dont la simple existence (ou désignation) appelle une réaction de l’ordre établi au nom de sa protection. Mais la violence est aussi un mode de lecture de la réalité : c’est légal et pourtant violent, c’est illégal et pourtant pas nécessairement violent ! La grève étudiante au Québec ce printemps, la répression qu’elle subit et la pression qu’elle fait – au Palais des congrès de Montréal lors du discours du Premier ministre aux investisseurs du Plan Nord, au centre-ville de la métropole lors des manifestations nocturnes, à Victoriaville lors du congrès général du Parti libéral – nous force à réévaluer ce que la violence nous dit.

Avant de revenir aux soi-disant « faux débats » de sémantique autour du mot « violence », regardons l’Amérique latine qui s’est transformée par les rues depuis 2000. Dans les années 1990, l’Amérique latine était entrée dans la « transition démocratique ». La légalité, les élections remplaçaient la dictature, les arrestations, la torture, les disparitions. Mais bientôt une conscience émerge dans la population : on se rend compte que la légalité est le cheval de Troie du néolibéralisme. Peut-être le signal le plus emblématique de cette conscience est la « guerre de l’eau » en Bolivie. On est en 2000, le pays a un président constitutionnel, celui-ci privatise l’eau. Durant quatre mois, la population proteste dans la rue. Toujours face à des gouvernements constitutionnels, à la guerre de l’eau succèdent deux guerres du gaz. Malgré la violence répressive couverte par la légalité, la rue impose une autre voix. Les indigènes ne doivent plus porter de cravates ou se faire élire pour se faire entendre. Les « sans titres » parlent, occupent et bloquent les villes. La violence répressive est justifiée par la légalité, la violence de la rue questionne cette légalité. La rue devient le lieu d’une mobilisation qui expose les limites de la démocratie représentative. Mais au fait, qui questionne, qui tente de paralyser l’ordre établi qui a remplacé les dictatures, qui essaie de le faire déborder pour se faire entendre ? C’est la plèbe**, une masse non-monolithique qui ne peut pas être lue en termes de classe, de lobby, ni d’autre groupe d’intérêt. Une masse hétérogène dont le critère de base est l’exclusion persistante de l’ordre social ou, du moins, l’exclusion des instances politiques institutionnelles qui le déterminent, l’exclusion des lieux officiels où « se prennent les décisions ».

Au Québec, comme ailleurs dans l’Occident moderne industrialisé, on n’en est pas à la « transition démocratique » : toute comparaison risque d’être bancale. La démocratie représentative y est relativement bien implantée ; sur le plan de la culture électorale et des droits civiques notamment. Un certain droit à la dissidence a fini par se frayer un chemin en fonction de luttes syndicales, populaires et civiques d’ici et d’ailleurs, au point de se traduire jusque dans les législations nationales et les traités internationaux, légalisant et encadrant les droits d’association et d’expression. Pourtant, ces « droits » – qui ont été concédés pour empêcher que la conflictualité inhérente à toute société hiérarchisée ait à se rendre à des degrés ultimes – se voient aujourd’hui remis en question par un gouvernement qui refuse de reconnaître une quelconque légitimité aux formes extra-parlementaires d’expression publique. Stigmatisant comme violents les actes de désobéissance civile autant que les manifestations dans l’ensemble pacifiques, ignorant leurs interpellations ou lançant sur eux une violence conservatrice du droit, comme s’il s’agissait d’actes de sédition, l’actuel gouvernement place les étudiants (de même qu’un ensemble beaucoup plus large les appuyant) dans une position de « plèbe », de sans voix, de sans titres pour statuer sur le bien-fondé de la loi ou de sa procédure.

Ce qui se produit actuellement au Québec peut ainsi être lu comme l’embryon d’une remise en question plébéienne de la légitimité des décisions prises par le gouvernement élu et, tout autant, de la force d’État qui les applique. Dans le mouvement étudiant et les nombreux appuis qu’il récolte, on peut voir les traits de cette plèbe hétérogène qui tente de faire déborder l’ordre dans lequel elle ne trouve pas de place, dans lequel elle ne se reconnaît pas, ni sur le plan des valeurs, ni sur le plan de la rigidité des procédures qu’on tente de lui imposer. Cette plèbe québécoise remet en cause le fait que la démocratie représentative qu’elle connaît, ou souhaite, se transforme sans qu’elle n’ait à dire mot, passant d’un État social à un système généralisé d’utilisateurs payeurs. Le phénomène ne date pas d’aujourd’hui, mais se généralise en rigidifiant le fonctionnement de la démocratie représentative. On s’adresse au public comme à un marché compartimenté.

Dans la rue, on redéfinit la légalité et la violence. De nouveaux « sans titre » surgissent. Les étudiants ne sont pas des travailleurs, dit-on : ils n’ont pas droit à la grève. En effet, ils ne négocient pas comme les syndicats ; ils font pression sur les hiérarchies y compris à l’intérieur de leur propre organisation. La figure du tribun est contestée : c’est la rue qui parle. En Bolivie, les « sans titre » ont été identifiés aux indigènes, comme au Québec aux étudiants, mais la question déborde des intérêts immédiats du groupe qui devient le symbole de la remise en question d’un système. Tout doucement, au-delà de la question des frais de scolarité, les étudiants se dévoilent comme force de sécession refusant d’être marginale. Ils contestent le monopole que l’État s’accorde pour définir la violence. La violence que la CLASSE refuse de condamner, celle portée contre des symboles de la violence économique, structurelle, symbolique et répressive qu’ils subissent, se présente alors comme légitime. Du moins, elle fait l’objet d’une lutte pour l’établissement de sa légitimité. Et c’est là une lutte politique vivante, qui s’invente au fur et à mesure où elle se fait – qui ne se limite pas, tel que le veut la politique convenue, à négocier des intérêts privés selon des procédures prédéfinies.

También hay una versión en español de este artículo.

There is also an English version of this article.

___________

Note :

* Les auteurs, chercheurs du GRIPAL (Groupe de recherche sur les imaginaires politiques en Amérique latine), ont collaboré à l’écriture d’un ouvrage sur les soulèvements populaires et les actions directes spontanées en Amérique latine : L’interpellation plébéienne en Amérique latine. Violence, actions directes et virage à gauche, Paris/Montréal, Karthala/PUQ, 2012.

** Le terme « plèbe » réfère à une expérience qui consiste à réaliser un projet politique et à assumer la dignité et la responsabilité de l’action politique. « Plèbe » ne désigne ni une catégorie sociale, ni une identité, mais réfère à un événement politique de la plus grande importance : le passage d’un statut infrapolitique à celui de sujet politique dans toute sa plénitude. (Source : Martin Breaugh, The Plebeian Experience, New York : Columbia University Press, sous presse.)

Poster un commentaire

Classé dans Collectif

De Latinoamérica a Quebec: la violencia, un debate irreductiblemente político

Por Martin Breaugh, André Corten, Charles Deslandes, José Antonio Giménez Micó, Catherine Huart, Vanessa Molina y Ricardo Peñafiel*

La violencia da miedo; para mucha gente, es como una especie de pesadilla. El mundo es cada vez más violento. Los medios seleccionan la información a partir de un criterio de violencia “atractiva”, la magnifican, pero ahí está. Desde 2001, la violencia se ha convertido en terrorismo. Desde 2001, la violencia es el mal. Un mal cuya simple existencia (o designación) reclama una reacción del orden establecido en nombre de su protección. Pero la violencia también es un modo de lectura de la realidad: ¡es legal y sin embargo violento, es ilegal pero no necesariamente violento! La huelga estudiantil actual en Quebec nos lleva a reevaluar lo que la violencia dice.

Antes de volver a los presuntos falsos debates de semántica en torno a la palabra “violencia”, observemos Latinoamérica, que se ha transformado desde las calles a partir del año 2000. En los años 1990, América Latina se encuentra en un período de “transición democrática”. La legalidad y las elecciones reemplazan las dictaduras, las detenciones, la tortura y las desapariciones. Pero una consciencia va emergiendo en la población: la legalidad es también un caballo de Troya del neoliberalismo. Quizá la señal más emblemática de esta consciencia es la “guerra del agua” en Bolivia. Nos encontramos en 2000, el país tiene un presidente constitucional, éste privatiza el agua. Durante cuatro meses, la población protesta en la calle. Siempre en contextos de gobierno constitucional, a la guerra del agua suceden dos guerras del gas. A pesar de la violencia represiva cubierta por la legalidad, la calle impone otra voz. Los indígenas ya no deben ponerse corbatas o ser elegidos para hacerse oír. Los “sin títulos” hablan, ocupan y bloquean las ciudades. La violencia represiva se justifica por la legalidad, la violencia de la calle cuestiona esta legalidad. La calle se convierte en el lugar de una movilización que expone los límites de la democracia representativa. Pero de hecho, ¿quién cuestiona, quién intenta paralizar el orden establecido que ha reemplazado a las dictaduras, quién trata de hacer que este orden se desborde para hacerse oír? Se trata de la plebe**, una masa no monolítica que ya no puede ser leída en términos de clase, de lobby ni de ningún otro grupo de interés. Una masa heterogénea cuyo criterio de base es su exclusión persistente del orden social o, al menos, su exclusión de las instancias políticas institucionales que lo determinan, su exclusión de los lugares oficiales donde “se toman las decisiones”.

En Quebec, como en otros lugares del Occidente moderno industrializado, no nos encontramos en ninguna “transición democrática”: la democracia representativa está relativamente bien implantada, sobre todo por lo que respecta a la cultura electoral y a los derechos cívicos. Aquí y allá, cierto derecho a la disidencia se ha ido abriendo camino en función de luchas sindicales, populares y cívicas, hasta el punto de traducirse en las legislaciones nacionales y en los tratados internacionales, que legalizan y delimitan los derechos de asociación y de expresión. Sin embargo, estos “derechos” –que han sido concedidos para impedir que la conflictividad inherente a cualquier sociedad jerarquizada llegue a su paroxismo– son hoy impugnados por un gobierno que se niega a reconocer la más mínima legitimidad a las formas extraparlamentarias de expresión pública. Estigmatizando como violentos los actos de desobediencia civil así como las manifestaciones, en conjunto pacíficas; ignorando sus interpelaciones o abalanzándose sobre éstas como si de actos de sedición se tratara, una violencia conservadora basada en el derecho, el gobierno actual coloca a los estudiantes (así como al conjunto mucho más amplio que los apoya) en una posición de “plebe”, de sin voz, de sin títulos para establecer lo bien fundado de la ley o de su procedimiento.

Lo que se produce actualmente en Quebec puede así ser leído como el embrión de un cuestionamiento plebeyo de la legitimidad de las decisiones tomadas por el gobierno electo, así como de la fuerza de Estado que las aplica. En el movimiento estudiantil y los numerosos apoyos que recibe, se pueden apreciar los rasgos de esta plebe heterogénea que intenta hacer que desborde un orden en el cual no encuentra su lugar, en el cual no se reconoce, ni en el plano de los valores ni en el de la rigidez de procedimientos que intenta imponerle. Esta plebe quebequense no acepta que, sin que se le permita siquiera abrir la boca, esta democracia representativa que conoce o desea se transforme de un Estado social a un sistema generalizado de usuarios que pagan por los servicios que reciben [utilisateurs-payeurs]. El fenómeno no es nuevo, pero se generaliza a medida que el funcionamiento de la democracia representativa se va volviendo cada vez más rígido y el público se va convirtiendo en un mercado separado en compartimentos [compartimenté].

En la calle se redefine la legalidad y la violencia. Emergen nuevos “sin títulos”. Se dice que los estudiantes no son trabajadores: no tienen derecho a la huelga. En efecto, no negocian como lo hacen los sindicatos; presionan a las jerarquías, incluidas las existentes en el interior de su propia organización. Se contesta la figura del tribuno: quien habla es la calle. En Bolivia, los “sin títulos” han sido identificados a los indígenas, a los obreros, a los mineros, en Quebec a los estudiantes, pero la cuestión desborda los intereses inmediatos del grupo, que se transforma en el símbolo del cuestionamiento de todo un sistema. Tranquilamente, más allá de la cuestión de las tasas académicas, los estudiantes se desvelan como fuerza de secesión que se niega a ser marginal. Los estudiantes contestan el monopolio que el Estado se concede para definir la violencia. La violencia que la CLASSE se niega a condenar, la que se dirige contra los símbolos de la violencia económica, estructural, simbólica y represiva que sufren, se presenta entonces como legítima; o, al menos, es el objeto de una lucha por el establecimiento de su legitimidad. Se trata de una lucha política viva, que se va inventando a medida que se va haciendo: que no se limita, como lo quisiera la política al uso, a negociar intereses privados según procedimientos predefinidos.

Une version française de ce texte est aussi disponible.

There is also an English version of this article.

___________

Note :

* Los autores, investigadores del Grupo de Investigación sobre los Imaginarios Políticos en América Latina (GRIPAL, por sus siglas en francés), han colaborado en la redacción de una obra sobre los levantamientos populares y las acciones directas espontáneas en Latinoamérica: L’interpellation plébéienne en Amérique latine. Violence, actions directes et virage à gauche, Paris/Montréal, Karthala/PUQ, 2012.

** El término “plebe” se refiere a una experiencia que consiste en realizar un proyecto político y en asumir la dignidad y responsabilidad de la acción política. “Plebe” no designa una categoría social o una identidad, sino que más bien se refiere a un evento político del más alto grado: el paso de un estatus infrapolítico al de un sujeto político en toda su plenitud. (Fuente: Martin Breaugh, The Plebeian Experience, New York: Columbia University Press, en prensa.)

Poster un commentaire

Classé dans Collectif

Chronologie sur Twitter de l’offre gouvernementale du 5 mai 2012

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

J’ai tenté – je l’avoue de manière un peu humoristique par moments – de faire un compte-rendu des débats sur Twitter hier soir concernant l’offre gouvernementale, quelque chose comme un récit d’espoirs, de doutes, de rumeurs, de confusions et de sarcasmes. Le voici: sur Storify.

Poster un commentaire

Classé dans René Lemieux

Ma vision de la manifestation du 4 mai 2012 à Victoriaville

L’auteur de ce texte a préféré garder l’anonymat.

Vers 18h15, je stationne mon auto sur une rue résidentielle à l’Ouest du centre des congrès. J’arrive à pied sur la route 116 par le nord. Je suis à contresens de la foule gazée constituée de personnes de tout âge. Je réussis à parvenir au-devant de l’entrée du centre des congrès. La grande majorité des manifestants est refoulée vers le sud. Mes yeux se mettent à picoter. Ayant de la difficulté à respirer, je décide de rebrousser chemin. Je contourne le centre des congrès en passant par le boulevard Bonaventure.

Je rejoins la foule à côté du Pacini. Une cannette de gaz lacrymogène est lancée en plein visage d’une jeune manifestante. On sent que la colère monte.

Un groupe se détache du noyau des manifestants et tente de se rapprocher du centre des congrès en passant à l’ouest du magasin de luminaires (dans le même bâtiment que le Pacini). Il n’y a qu’une dizaine de policiers, bien nerveux, à cet endroit. Le nombre de manifestants s’accroît. Du gaz lacrymogène est lancé. J’ai envie d’écrire « encore une fois ». Mais cette phrase reviendrait si souvent dans mon texte qu’il rendrait la lecture ardue. Pour répliquer, les manifestants saisissent des pierres sur ce terrain de stationnement en terre battue. Tout juste à côté, des palettes de matériaux de construction attirent le regard. Il y a des briques et des morceaux de bois. Les manifestants s’en font des munitions. Les containers et les remorques de poids lourds deviennent leur centre de résistance. Des policiers sont appelés en renfort. Je pense que c’est à ce moment que le nuage de gaz est le plus intense. C’est probablement à ce moment également que les membres du Parti libéral du Québec sont « incommodés » à l’intérieur du centre des congrès. Ça, c’est pas drôle! Les policiers foncent vers la fortification de fortune. Les manifestants se replient et rejoignent le rassemblement sur la 116.

Pendant que les manifestants remontent vers la route, un camion fonce sur des étudiants. C’est le fameux extrait montré en boucle à la télévision. Spontanément, les manifestants se ruent vers le camion. La colère, voire la rage, atteint son paroxysme. Les manifestants sont scandalisés, avec raison, de voir que l’on fonce sur leurs semblables. Les policiers répliquent par des gaz et, cette fois-ci, des balles de caoutchouc.

Un jeune homme gît au sol. On dit que son œil est en mauvais état. Il est transporté sous le portail d’entrée du Centre funéraire Grégoire et Desroches. Un photographe tente de prendre des clichés du blessé. Apparemment, le photographe travaille pour le Journal de Québec. Les amis du blessé le repoussent vigoureusement. Les vautours de l’empire Québécor ne sont visiblement pas les bienvenus. L’ambulance tarde à arriver. Pourtant, il y a déjà une ambulance à côté du Pacini. Un policier blessé est secouru avant le manifestant. Vingt longues minutes passent avant qu’une autre ambulance arrive au centre funéraire.

Le pas des policiers en direction des manifestants est de plus en plus rapide. Ces derniers reculent vers le centre d’achats. Les clôtures du bâtiment Picard servent à diviser la manifestation en deux groupes. Je perds de vue ceux qui marchent sur la route 116.

Je retourne à mon auto, j’écoute la radio en me rendant à Québec. Je suis dégoûté d’entendre la version des policiers dans les médias. On ne reparlera du jeune étudiant qui a perdu son œil que le lendemain matin…

Poster un commentaire

Classé dans Anonyme/pseudonyme