Lettre ouverte sur la manifestation de Victoriaville

Par Joé Habel | Université Laval

J’étais aux manifestations de vendredi à Victoriaville, la ville où j’ai grandi jusqu’à la fin de mon cégep, l’an passé. J’étais avec Alexandre, un des deux étudiants blessés qui se trouvent à l’hôpital de Trois-Rivières présentement. J’étais à trois pas de lui lorsqu’il a été blessé. Je suis encore sous le choc de tout ce qui s’est passé et je suis en colère contre la Sûreté du Québec.

Tout d’abord, il est à préciser que nous sommes des manifestants occasionnels. C’était ma quatrième manifestation, et probablement une sixième ou septième pour Alexandre. Nous n’étions pas masqués. Nous nous trouvions à l’avant de la manifestation, près des manifestants expérimentés. L’ambiance au début était calme, nous avons dansé devant les policiers, j’ai essayé de mettre mon carré rouge sur le policier (après son refus, j’ai tout simplement reculé), nous avons crié : « L’antiémeute, sans pantalon… l’antiémeute, sans pantalon. »

Quelques ballounes d’eau ont été lancées, des branches de bois et quelques roches/morceaux de pavé. Les policiers ont répliqués avec des gaz lacrymogènes. Ça irrite les yeux, c’était ma première expérience.

On est retourné en avant, à environ dix mètres des policiers, d’autres lacrymo ont été lancées. On a reculé et lentement on s’est rapproché. Les policiers étaient sur leur côté de la rue. Quelques manifestants étaient au centre, sur le terre-plein, à tenir une banderole rouge. Nous marchions parallèlement à la rue, de l’autre côté de la rue (quatre voies de large). Soudainement, j’ai vu Alexandre recevoir une balle de caoutchouc sur le côté de la tête, près de la tempe. J’ai été sur le choc, mais j’ai vu que c’est une balle de caoutchouc, tiré directement. Il n’y a pas personne entre lui et les policiers, sauf deux ou trois manifestants qui tenaient paisiblement une banderole face aux policiers.

Il est tombé d’un coup à terre. Les manifestants expérimentés autour l’ont rapidement ramassé et éloigné. Ils lui ont fait de l’espace, ont aidé la manifestante équipée pour le soigner.

On demande aux gens de se calmer, on fait de l’espace pour une ambulance. L’espace est refermé par les forces de l’antiémeute qui lancent d’autres lacrymogènes et ne cessent d’avancer. On déplace Alexandre. La même situation se répète à quatre-cinq reprises. Déplacer Alexandre, blessé, plus ou moins conscient, pour éviter les lacrymogènes. J’ai une image assez clair de mes amis et moi, environ une 20aine, qui réussissent à déplacer les manifestants plus loin, pour ne pas que les policiers s’approchent plus. On fait des signes aux manifestants et aux policiers qu’il y a un blessé, de nous laisser de l’espace. Le policier nous regarde et lance une lacrymo. On déplace encore Alexandre.

Alexandre se rend finalement à l’hôpital. Quand j’arrive chez moi, évidemment je ne peux que rire lorsque je vois le chef de la SQ nous rappeler à quel point ils sont bons, gentils et ne font jamais d’erreurs. Mais lorsqu’il insinue que le blessé (Alexandre) a probablement été touché par un manifestant, je ne sais pas si je dois rire ou pleurer. Les mêmes manifestants qui ont fort possiblement sauvé la vie d’Alexandre. Ils sont responsables d’une partie de la violence, j’en conviens. Est-ce que cette violence est nécessaire ou non, on peut on discuter longtemps. Mais accuser ces personnes d’avoir causé la blessure d’Alexandre, alors qu’ils lui ont probablement sauvé la vie?

Je reçois un appel d’une journaliste de Radio-Canada le lendemain. Elle est gentille mais un peu naïve ; elle est surprise lorsque je lui dis que j’ai vu l’impact de la balle sur Alexandre, et que ça provenait des policiers. Elle me demande d’aller rejoindre sa collègue qui est à la manifestation pour en parler à la télévision. J’accepte, je vais la retrouver. J’explique que c’est une balle de caoutchouc, remet en question la pertinence d’utiliser ces armes pour le contrôle de foule, demande à la SQ d’attester qu’une erreur est possible de leur part. Elle finit en me posant une question sur l’entente (qu’elle m’apprend).

J’apprends par des membres de ma famille que le seul extrait qui se retrouve à la télévision, est ma réponse à la dernière question*. Pourtant, la journaliste m’a demandé d’aller parler parce qu’elle était intéressée d’avoir ma version des faits.

Un autre point aussi. J’ai toujours trouvé que la SQ est trop présente à la télévision.

Ça me pousse donc à poser quelques questions :

  • Pourquoi est-ce qu’on utilise des balles de caoutchouc dans les manifestations? Tous les blessés graves ont reçus ces projectiles. Et c’est ce qui a probablement le plus contribué à la violence des manifestants, ces blessés.
  • Comment est-ce que je peux avoir confiance en ce que la SQ dit, si elle continue de prendre pour acquis que les policiers sont innocents et les manifestants coupables, pour tous les incidents?
  • Comment voulez-vous que je ne doute pas à une présence de la SQ dans le choix des images à diffuser ?
  • Après cet incident, lorsque j’aurai à choisir entre les manifestants expérimentés et les policiers, de quel côté pensez-vous que je me trouverai? Je me sens comme dans Joyeux Noël. On me dit que mes ennemis sont le Black Bloc, mais quand je leur parle, je me rends compte que j’ai plus en commun avec eux qu’avec les policiers/médias.
  • Comment est-ce que la SQ va s’améliorer, en tant que service de police, si elle ne peut admettre qu’elle n’est pas parfaite?


___________

Note :

* L’entrevue a par la suite été diffusée sur la radio de Radio Canada.

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