Témoignage d’un étudiant-médic à Victoriaville

Par Jonathan Aspireault-Massé, Montréal

Voilà, j’arrive de Victoriaville épuisé et révolté, une fois de plus! Bien que ma journée de samedi [5 mai] fut certes plus calme que celle de vendredi, les raisons de se révolter continuaient de s’additionner. Alors que j’accompagnais l’avocate-stagiaire et d’autres camarades qui s’occupent des personnes arrêtées, au poste de police de la Sûreté du Québec, nous apprenions avec tristesse et colère que le jeune étudiant du cégep de Saint-Laurent qui a été blessé à l’œil en avait perdu l’usage. Ce vendredi j’agissais comme militant-médics et voilà mon récit de cette soirée révoltante.

J’arrive donc dans le parking du Wal-Mart alors que la manif se met en branle. La foule est dynamique et les gens sont souriants, même si une tension évidente est perceptible. Après quelques minutes de marche, nous arrivons face au complexe Le Victorin. Aussitôt, la foule se compacte le long des clôtures et certaines personnes commencent à les secouer, elles finissent par se renverser assez rapidement. Après quelques minutes d’hésitations, les militants et les militantes franchissent le périmètre, l’antiémeute se déploiera quelques instant plus tard afin de barrer le passage vers l’hôtel. Aussitôt déployés, les antiémeutes commencent à mettre leur masque à gaz, déjà s’annonce l’affrontement «à la sauce SQ», c’est-à-dire que la manifestation sera gazée et attaquée par différents projectiles. Il faut dire qu’à ce moment, j’étais au devant de l’antiémeute et que, malgré quelques petits projectiles ici et là (un ou deux fumigènes et un ou deux balles de peinture), rien ne justifiait de gazer une manifestation de 2000 personnes dont plusieurs personnes âgées et plusieurs enfants!

Les gaz sont lancés au devant de l’hôtel et se propagent vers le nord-est, c’est-à-dire qu’ils s’éloignent de la manif et se dirigent vers le terrain vague en face du Victorin. C’est d’ailleurs là que j’ai commencé à faire mes premiers traitements, comme le vent soufflait vers nous, je traitais dans le nuage de gaz, j’ai du me traiter moi-même. Nous nous sommes éloignés et dirigés vers l’arrière du bâtiment qui fait face à l’hôtel. Après avoir traité une demi-douzaine de personnes, je suis retourné dans la manif chercher d’autres victimes. Je trouve une dame âgée (une professeure au Cégep de Matane, donc peut-être pas si âgée que ça! Elle avait toutefois les cheveux blancs!) qui est assise et qui semblent s’étouffer, ses yeux lui brûlent et elle n’est plus en mesure de se déplacer. Avec l’aide d’une jeune camarade, je l’aide à s’éloigner et à la ramener à l’air frais. Je la laisse aux mains de d’autres médics, une fois dégagé de la zone gazé! Elle m’avouera plus tard, lors d’une rencontre au hasard (dans un restaurant) qu’elle a finalement vomi… elle remerciait le jeune qui l’avait sorti de là! C’est là que je me rends compte qu’elle parle de moi, heureux de lui avoir été utile!

C’est à ce moment que l’affrontement semble s’intensifier. Vous trouvez ma version différente de celles des médias? C’est mon lot quotidien depuis plusieurs années!

Après une petite pause pour retrouver mes camarades médics et m’assurer que plusieurs ami-e-s sont en sécurité, je repars «au front». Aussitôt arrivé, je vois un policier lancer un gaz directement sur un manifestant. Celui-ci se retrouve couvert d’une poudre jaunâtre contenu dans les grenades lacrymogènes. Un manifestant et moi-même tentons d’aider ce militant en lui enlevant son manteau et en tentant de lui retirer le plus de poudre possible… Évidemment, cette intervention est fortement irritante pour nous aussi! Ce manifestant s’est, par la suite, éloigné et je le perds de vue. Il semblait toutefois en bon état vue les circonstances!

Une rumeur commence à se répandre dans la manif, «faut laisser passer l’ambulance!» Pourtant, on ne voit pas d’ambulance, la panique s’installe. Je pars avec mes camarades à la recherche de blessé et nous tombons sur un jeune traité par des médics de Montréal et d’autres de Québec (les infirmiers contre la hausse) sur un homme ayant une blessure grave à la tête. Mon groupe et moi décidons de rester afin d’appuyer le travail des médics déjà présent-e-s. Comme l’ambulance refuse de venir si près «du front» et que l’antiémeute «se crisse» de notre intervention en continuant à attaquer la foule, nous décidons de bouger la victime. Les manifestant-e-s ont même décidé de faire une chaîne humaine afin de protéger notre lieu d’intervention.

La victime est blessée à la tête, son oreille déchirée en partie et du sang sort de la profondeur de son oreille. Le tympan semble perforé, la victime divague et semble être dans un état vaporeux et parfois agitée, tout porte à croire à un traumatisme crânien.

Des patrouilleurs de la SQ arrivent afin de faire le lien entre «nous» et l’ambulance. Les ambulanciers refusent de venir sans présence policière! D’ailleurs, il serait peut-être bien d’indiquer aux ambulanciers que les manifestant-e-s ne s’en prendront jamais ni à des ambulanciers, ni à des pompiers! La présence policière vous mets plus à risque! Les deux patrouilleurs ne sont même pas liés par radio avec leur QG! Donc, nous avons droit à l’amateurisme le plus total de la part de ces policiers qui semblent totalement dépassé par les événements. Entre cet amateurisme et les tentatives sabotage patent de notre intervention de la part de l’antiémeute, les médics devaient réagir. C’est donc à ce moment, parce qu’il nous était impossible d’assurer des soins efficaces à cet endroit, que nous avons pris la décision de déplacer la victime. Le déplacement s’est fait dans le calme et nous devions composer avec un terrain accidenté et des mouvements de foule imprévisibles! Finalement, l’ambulance est arrivée (20-30 minutes plus tard) et nous pouvons mettre la victime dans un endroit sur.

Les questions qui se posent ici, comment se fait-il que des patrouilleurs de la SQ n’avaient pas de moyens de communication afin de s’assurer que tous les moyens seraient pris pour venir en aide à un blessé grave?

Aussitôt, la victime dans l’ambulance je me rends vers un autre homme ayant reçu une balle de plastique sur la jambe. Avec quelques autres militant-e-s, nous le déplaçons vers l’ambulance. Là je repars, les policiers antiémeutes formeront quelques minutes plus tard une ligne empêchant d’accéder à cette personne.

Quelques minutes plus tard, un ami, vient me voir en m’informant avoir été touché par deux balles de plastiques sur les cuisses. Il se dit capable de marcher, ce que je refuse. Avec l’aide d’un autre médics, nous le transportons en retrait dans une zone sécuritaire (du moins tant et aussi longtemps que les flics en décideront ainsi!!!). Lorsque nous lui retirons son pantalon, nous sommes bouche bée devant la grosseur de l’inflammation sur sa cuisse. Il a une bosse, aussi grosse qu’une balle de softball! Notre inquiétude à ce moment, c’est que l’impact s’est fait là où l’artère fémorale se trouve. Cette artère est l’une des plus importantes du corps, toutes lésions peuvent avoir des conséquences graves. Des médics infirmiers prennent la relève. Cette victime part en ambulance, après plusieurs longues minutes d’attente.

L’endroit où nous étions, devient un lieu de convergence où nous amenons plusieurs victimes. J’amène à cet endroit, une autre personne blessé à une jambe. Il s’agit encore d’une balle de plastique. Les ambulanciers étant sur place, je laisse le manifestant (ses blessures semblent mineurs, ecchymoses et inflammation) entre leur mains, pour retourner au front. Aussitôt dans la foule, une jeune fille me montre son bras atteint d’une balle de plastique, inflammation et ecchymoses encore, mais tout semble léger. Considérant qu’elle est capable de marcher, je lui suggère de se rendre au Wal-Mart pour aller s’acheter de la glace, puisqu’il ne me reste qu’un seul sachet.

Ensuite, nous repartons, vers les lieux d’affrontement. Je traite ici et là des personnes incommodées par les gaz. D’autres petites blessures mineures qui ne nécessitent rien de plus comme soin qu’un peu de réconfort. C’est à ce moment qu’une personne arrive vers nous, complètement paniqué en nous indiquant qu’un homme est blessé gravement. La victime se trouve sur le terrain du Quality Inn près d’un salon funéraire. Lorsque nous arrivons, nous constatons qu’une médic est déjà sur place à lui traité une blessure grave à l’œil. Il aurait reçu une balle de plastique à l’œil. Les antiémeutes sont sur le point de lancer une nouvelle charge vers l’endroit où nous sommes, même s’il est évident que nous sommes en situation d’intervention. Nous devons donc déplacer la victime vers le salon funéraire profitant ainsi de la protection offerte par le toit (il pleut à ce moment là). Une fois encore nous devons attendre l’ambulance pendant de longues minutes, assistant de loin aux nouveaux affrontements.

Le jeune homme a une blessure très grave à l’œil (gauche de mémoire) sa tête semble aussi atteinte. Son œil saigne beaucoup. J’apprendrai le lendemain, à mon grand désarroi qu’il a perdu l’usage de son œil et qu’il aurait un traumatisme crânien. Je vois encore son sang sur mes mains et la rage m’envahit!

Une fois l’ambulance arrivée, nous décidons de se faire un meeting de médics. Nous faisons le constat que la situation est dramatique, nous sommes dépassés. Le matériel manque, la nuit est arrivée et les flics semblent se lancer vers une nouvelle charge. Nous craignions que nous assisterons à un véritable carnage. Après avoir mis au point un plan d’action, échangé du matériel et s’être divisé en équipe, nous repartons vers les lieux d’affrontement.

Finalement, malgré quelques gaz lancés et des personnes incommodées, l’assaut que nous craignions est beaucoup moins dramatique que nous le pensions. Les policiers repoussent les manifestant-e-s vers le Wal-Mart, des jeunes crient «Au centre-ville!». Pour nous, les médics, c’est la fin, nous sommes épuisés et cet appel ne nous semble pas une bonne idée… je ne sais donc pas si les gens se sont dispersés ou si des manifestant-e-s ont continué comme ils le scandaient.

Vous comprenez sûrement la rage qui m’habite aujourd’hui… et même si cela terni mon témoignage vous comprendrez que je ne verse aucune larme pour le policier légèrement secoué qui a essayé d’arrêter un manifestant comme un cowboy… dans ce cas ci, les indiens auront gagnés!

Je profite de l’occasion pour lancer un appel aux médics de Montréal. Bien que le SPVM ait fait la chasse aux médics ces dernières années, je crois que nous devons réimposer le respect du symbole de la croix rouge et l’immunité qui y est moralement rattaché! Je vous invite à vous afficher, nous sommes plus efficaces ainsi. Hier, des médics de Montréal se sont fait «tasser» par d’autres médics parce qu’ils ne semblaient vraiment pas à des secouristes!

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