Qui c’est qui vous a dit qu’l’État était gentil?

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

1. État des lieux

L’décor est celui-ci, la scène est aujourd’hui.
On entend dire je crois sentir qu’on désespère.
C’est donc à dire qu’on espéra encore hier.
Mais qu’y’avait de quoi espérer, qui vous l’a dit?

Je ne dirais pas ne pas l’avoir cru aussi,
Ce qui se dit à son sujet – l’État –, ici.
Mais comment, vraiment, a-t-on pu oublier qu’
Au fond l’État c’n’est pas la joie, « même » au Québec?

2. Quand Kant a tué Hobbes…

… il a bien pu se dire que c’était pour le « bien commun ». Car quoi qu’il arrive, ça ira mieux – c’est pour le mieux, veut, veut pas. Ce n’est, précisément, pas une question de vouloir. Tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais ça – le monde – va, précisément, et toujours de et vers l’avant; ça avance. La paix perpétuelle même se prépare, et en fait requiert, de faire la guerre – surtout à ceux qui n’en veulent pas de cette paix, qui disent qu’elle n’est pas la leur, etc., etc. – car il ne faut pas trop les écouter, on risquerait de s’attendrir.

On a démonisé Hobbes, quelque peu. On, c’est-à-dire la corporation de ceux et celles qui se sculptent plus ou moins douloureusement, avec le temps, une posture en point d’interrogation en s’adonnant, s’il vous plaît professionnellement, à la lecture de ce type de vieilleries, ou sinon de nouvelleries qui ont bien internalisées le tout. Démonisé, donc, un écrivant étrange qui a pris le temps d’essayer d’expulser les anges et les démons de ce qui peut être discuté. Car après tout, c’est-à-dire après tout cela, tous ces ravages, guerres civiles et guerres lasses, lâches, vraiment terribles, pour le vrai – après tout, il faut trouver un moyen de ne pas s’entretuer sur des questions dont on ne pourra jamais décider, non? C’est plus prudent. Plus suspicieux que Kant, également – on ne nous fera pas croire que ça va nécessairement aller mieux, si ce n’est que parce qu’on a pu le croire, et on a bien vu.

Kant dira qu’il ne faut rien faire, rien, qui puisse ruiner, en pratique comme en principe, les principes mêmes de l’ordre auquel nous devons notre vie (celui-ci, donc). Il faudra endurer, car tout vaut mieux que le désordre, dont vous n’avez même pas idée. Mais sachant cela, Kant se fait casanier. On se demande bien ce qu’il faudrait pour qu’il sorte, pour qu’il (se) manifeste en personne et non seulement par écrit – et il répondra à ceux et celles qui, le faisant, se font blesser sinon tuer, qu’il fallait rester chez soi, visiblement, plutôt que de menacer l’État, car c’est bien certain qu’il répondra, qu’il se défendra. Et ce n’est pas faux.

Kant dira que si les anarchistes sont sérieux et sérieuses, ils et elles ne trouveront rien à redire sur le fait qu’ils et elles sont sous surveillance. Car leur objectif est de se passer de l’État, et peut-être de le faire tomber. Or l’État paie expressément des gens (expressément, largement, et rigoureusement : ce sont toujours ces gens qui sont les derniers à ne plus être payés lorsqu’un État n’a plus de moyens) qui, avant même de se soumettre à un long processus de sélection, de sécurisation et d’entraînement, doivent répondre à un premier réquisit essentiel : s’engager à défendre les institutions de l’État.

Sans l’État, vous feriez quoi? Vraiment? Même les égouts? Alors voilà, l’État il n’est pas nécessairement gentil-gentil, mais il est quand même gentil de ne pas vous tuer; parce qu’ailleurs, vous voyez bien…

Hobbes dira beaucoup de choses semblables. Mais il dira aussi qu’il faut bien, en définitive, se méfier de l’État, et pas seulement de son voisinage, de cette entité qui se charge du « bien commun ». Se méfier, cela ne veut pas dire rester chez soi, cependant. Car puisqu’il n’y a rien qui nous assure que les choses vont aller en s’améliorant – et en fait, pour Kant, il s’agit plus d’un espoir que d’une certitude, mais c’est bien connu, ses espoirs sont nécessaires –, il faut bien s’en occuper un peu quand même, des « choses ». Et c’est là qu’il y a nécessairement mésentente. L’État arbitrera, certes, mais tout le monde sait que les décisions des arbitres sont éminemment contestables, surtout lorsqu’elles vont à notre encontre.

Ce n’est pas la guerre de tous contre tous; ce n’est même pas que ça risque de le devenir – quoiqu’un peu quand même –, mais c’est la guerre contre moi qui menace, y compris la guerre légale; car la guerre, c’est un concept légal, au moins en principe – ou ce le fut pour un temps. Et j’ai le droit, fondamental, de me défendre. Et moi, je peux être plusieurs. Mais surtout, l’État et moi, on ne se ressemble pas tant que cela, et le droit ce n’est pas seulement pour que l’État se défende de moi, ou pour que dans le voisinage, on ne s’entretue pas. C’est aussi pour nous protéger contre lui, qui a des inclinations somme toute bien connues à abuser quelque peu. Comme l’a dit un ancien correspondant du Financial Times à Moscou (!), « La présomption d’innocence, c’est fait pour protéger des individus contre les arrestations et condamnations arbitraires effectuées par l’État. Ça ne s’applique pas à un État qui est soupçonné d’avoir commandé un massacre de masse. »

– Un massacre de masse? Mais quelle exagération!

– Ah oui? Eh bien voilà ma question, justement : comment a-t-on pu oublier qu’un État peut massacrer, en tant qu’État, en masse? Il n’y a qu’à penser aux terres sur lesquelles s’est construit celui-ci. De quoi demain?

Hobbes, ici, ce n’est pas une panacée. Ce n’est pas joli. C’est probablement une partie du problème. Mais moins que Kant, peut-être. En tous les cas, c’est une histoire.

3. Se raconter des histoires

Ce que je me demande, voilà, c’est : pourquoi on peut être déçu, désespéré, abattu, face à un État répressif, violent – jaloux de son monopole de la violence légitime, on l’a bien vu –, alors que nous venons après au moins trois millénaires de répression et de violence « étatiques », ou à tout le moins, organisées collectivement et institutionnellement?

Et je ne dis pas « comment pouvez-vous être déçus, surpris, etc., alors que moi je savais bien que la violence, la corruption, les inepties, les mensonges, l’improvisation… »

C’est même ça mon problème, ce truc plus grand que moi dans la vie qui me pousse à écrire : même si je sais tout ça, ça me heurte, ça fait mal, c’est révoltant, ça pogne en dedans – par exemple, se retrouver dans une « bouilloire » et craindre l’arrestation; par exemple, vouloir rester et voir et crier mais ne pas vouloir avoir à courir pour rester en sécurité à l’intérieur d’un rassemblement qu’on croit, sans en avoir la certitude, avoir été déclaré illégal à l’instant; par exemple, se sentir sans repère après avoir écouté un élu, ou un ancien policier, à la télévision, raconter des choses qu’on sait être si partiales et partielles. Ce ne sont que des exemples. La question la plus générale, je crois, est celle non seulement de pourquoi, mais de comment on croit à l’État. Ainsi qu’au marché, à l’économie, aux jobs, à « la vraie vie ».

Si « aujourd’hui les salauds sont sincères » (JLG), je crois que la façade de la légitimité est encore un terrain de lutte. Traquer les illogismes d’un ordre qui se prétend rationnel, par exemple, ça reste nécessaire.

Mais le problème, ce ne sont jamais les conditions nécessaires. Ce sont les conditions suffisantes. Il s’agit de trouver de nouvelles armes, encore, quand ça suffit.

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