Archives quotidiennes : 25 mai 2012

Témoignage sur la brutalité policière lors de la manifestation nocturne du 20 mai 2012

Par Xi Sophie Zhang | Université de Montréal

À plusieurs reprises, les gens ont témoigné sur la brutalité policière et la couverture biaisée des médias. J’y ai toujours cru, mais hier soir, j’en ai eu la preuve incontestable.

Entre 21h et 1h, assise avec une camarade de classe, mon chum et quatre amis dans le café L’Escalier qui fait face au parc Émilie-Gamelin, nous avons été témoins d’une scène terrifiante!

À travers les fenêtres, nous observions le jeu du chat et de la souris décrit dans les médias: des manifestants s’enfuyant au son des bombes assourdissantes et sur leurs pas, les policiers, des anti-émeutes et la Sûreté du Québec. Alors qu’on prenait une bière en dansant la salsa, l’air s’est épaissi plus d’une fois de poivre de cayenne, faisant tousser soudainement tous les clients du café.

Puis, un silence horrifié autour de la table. Première scène sur le trottoir du parc. Un manifestant s’enfuit vers le métro. Des policiers le pourchassent. Un premier agent à vélo le renverse en pleine course. Un deuxième lui rentre dedans avec son vélo. Les autres lui sautent dessus et l’arrêtent de la façon la plus brutale imaginable. Deuxième scène sur le même trottoir. Un autre manifestant en fuite. Un agent arrive derrière lui. BANG, coup de matraque derrière le cou. Il chute brutalement. Un deuxième agent soulève son vélo au-dessus de l’homme qui gît maintenant à terre. PAF PAF PAF. Des coups de bicyclette sur le corps immobile.

Une demi-heure plus tard, il y a toujours dix policiers qui l’encerclent. Tout le monde dans le café se demande « pourquoi est-il encore sur le sol? ». Les agents ont l’air nerveux. Ils demandent à un journaliste de ranger sa caméra. Des passants s’approchent, mais restent en périphérie de la scène. Un policier particulièrement enragé leur crie de dégager et les pousse avec force. Il fait presque tomber à la renverse deux ou trois observateurs. C’est de la pure provocation.

Les minutes passent. Le deuxième manifestant arrêté est toujours couché. Les observateurs se font de plus en plus nombreux. Finalement, l’ambulance arrive et on comprend. Ils l’ont sévèrement blessé. On voit les paramédicaux lui mettre un collier cervical et l’emporter sur une civière. La foule rage. Une fille s’approche des policiers, crie, pointe, leur montre le doigt. Du café, on n’entend pas ses mots, mais on voit son émotion. On se demande si elle est amie ou parente du blessé et on se dit qu’on réagirait exactement comme elle si ça nous arrivait.

La salsa est finie. On sort du café et on s’approche du lieu de l’incident. Des flaques de sang sur le trottoir où l’homme a été battu. Notre groupe d’amis, loin d’être tous des carrés rouges, frissonne de peur et de dégoût. L’une d’entre nous a des larmes aux yeux. Ça donne mal au cœur. On se demande tous comment la manifestation sera rapportée dans les médias le lendemain.

Sans grande surprise, ce matin [21 mai 2012] je lis dans La Presse : « Dans le chaos, ce ne sont pas moins de 305 personnes qui ont été arrêtées et une dizaine blessées, dont une gravement. Il s’agit d’un homme d’une quarantaine d’années qui a été blessé à la tête alors qu’il était appréhendé au square Berri. Les policiers venaient de se faire attaquer lorsqu’ils ont chargé, selon un porte-parole. » Dans Le Devoir : « On rapporte pour hier un blessé grave à la tête, mais on ne craindrait pas pour la vie du manifestant. » À Radio-Canada : rien sur l’incident en question.

C’est tout. Les policiers ont été provoqués. Le gars ne va pas mourir. Tout va bien dans le meilleur des mondes.

Mais des questions restent sans réponse. Pourquoi arrêter les manifestants (dont la « violence » se résume, 99,9% du temps, à du vandalisme et des altercations avec les policiers, et non à de la vraie violence envers les personnes) en utilisant une force qui pourrait tuer ou rendre paraplégique? Pourquoi frapper sur une personne déjà à terre? Pourquoi agresser les observateurs qui ne dérangent pas, à moins d’avoir quelque chose à cacher? Et surtout, pourquoi dans la presse ne parle-t-on jamais des motifs et du déroulement des arrestations, seulement de la casse qui « justifie » la brutalité?

Crédit © Robert Skinner, La Presse

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Apories de la résistance

Par Maxime Plante | Université du Québec à Montréal

À la criée du salut nous voici

armés de désespoir

nous avançons nous avançons le front comme un delta

Gaston Miron, La route que nous suivons

Au moment d’écrire ces lignes, la loi spéciale visant à assurer « l’ordre public » au Québec est en voie d’être adoptée à l’Assemblée nationale. Il y aurait beaucoup à dire sur ce projet de loi ainsi que sur son utilisation par le gouvernement. Le dépôt d’une telle loi signifie-t-il que la contestation étudiante porte ou a porté ses fruits? Peut-être. Il signifie en tout cas que le gouvernement actuel est incapable de « lire » la contestation, d’en reconnaître le visage (parce qu’elle n’en a pas, et certainement pas celui de M. Nadeau-Dubois, peu importe sa visibilité) et d’y apporter la réponse correspondante.

Si le gouvernement n’est pas en mesure de faire la lecture du mouvement étudiant, c’est sans doute parce qu’il s’incarne justement comme fluidité, c’est-à-dire qu’il s’incarne sans s’incarner, sans prendre un corps fixe, sans se donner sous une forme politique – en tout cas sans se donner sous une forme politique pouvant être reconnue par le code interprétatif des forces politiques dominantes. La « politique » étudiante n’a rien à voir (et dans le cas de la CLASSE au moins, ne veut rien avoir à faire) avec les codes politiques institutionnels ou étatiques.

La résistance étudiante n’est cependant pas sans devoir affronter ses propres apories. La plus importante de celles-ci est probablement que les moyens de la résistance étudiante face à l’État risquent toujours et à tout moment de se retourner contre elle, de s’y voir subordonnée, de telle sorte que la récupération par le système (étatique, capitaliste, parlementaire, représentatif, etc.) est proportionnelle à la véhémence des attaques formulées à son encontre. Comment, alors, penser une action radicale qui ne soit ou qui ne devienne révolutionnaire, au sens fort de ce terme? Pourquoi une telle question et pourquoi hésiter devant le motif révolutionnaire? Pourquoi semble-t-on ici remettre en question l’action révolutionnaire?

Action révolutionnaire et réformisme

L’action révolutionnaire n’est pas, malgré ce qu’il semble, une action radicale, et la résistance qu’elle oppose trahit un idéal que les anarchistes ont toujours considéré comme fondamental : l’abolition de l’État comme suppression définitive de l’autorité et de ses structures de domination. Cet idéal a notamment été défendu par Bakounine contre Marx et Engels lors de la Première Internationale, le premier critiquant les seconds dans leur volonté de faire de la révolution le moyen de transition entre l’État capitaliste et l’État prolétarien. Cette critique anarchiste de la révolution consiste à mettre en lumière son caractère essentiellement réformiste.

Cela peut sembler antithétique ou improbable; on sait effectivement que la résistance réformiste prend généralement la forme de la critique, c’est-à-dire de la négation de l’ordre établi en vue d’en éliminer les points jugés faibles pour les remplacer dans l’unité d’une synthèse supérieure (selon le schème thèse-antithèse-synthèse) qui n’altère pas la validité ou la légitimité de l’ordre qu’elle conteste. La critique et le réformisme se donnent ainsi comme des forces de résistance internes au système. Ils sont en quelque sorte la condition de sa possibilité et la condition de sa reproduction, le système se nourrissant de ses contradictions et les synthétisant.

L’action révolutionnaire prétend pour sa part être extérieure à l’ordre qu’elle conteste. Elle n’est néanmoins qu’un réformisme poussé à sa limite. Si elle nie bien le système particulier contre lequel elle entre en lutte, elle ne conteste pas le principe qu’il doive exister un système ou un ordre, car sa fin est de remplacer un système jugé inadéquat dans son fondement par un autre système au fondement différent. À un principe d’autorité la révolution en substitue seulement un nouveau, sans remettre en question l’autorité elle-même. Sa négation est sans doute plus radicale en ce qu’elle veut tout détruire; elle ne le fait néanmoins que pour mieux rebâtir. La révolution conserve donc un motif structurant.

Si le réformisme s’attachait à modifier le système de l’intérieur en utilisant ses règles propres et internes, l’action révolutionnaire oppose au système réglé son propre arsenal de règles. C’est sur la base de ces règles externes au système contesté que l’action prétend avoir la légitimité de s’imposer. Si elle y parvient, ce qui se donnait comme résistance révolutionnaire se transforme toutefois en violence conservatrice, car de marginale elle sera devenue dominante et devra faire face à de nouvelles actions révolutionnaires cette fois dirigées à son encontre. L’aporie de l’action révolutionnaire est d’oublier que la dialectique qui lui permet de contester de l’extérieur l’ordre établi s’applique aussi à elle-même. L’action révolutionnaire ne conteste le pouvoir que depuis le lieu d’un contre-pouvoir sans y mettre un terme. La révolution oppose une nouvelle grammaire à l’ancienne, mais il ne fait nul doute dans l’esprit révolutionnaire qu’il doive y avoir une grammaire. La révolution conteste l’État non dans son principe, mais dans sa politique et sa configuration particulière.

Violence pure et intelligibilité

Il pourrait alors être tentant de recourir à une pure violence (au sens où par exemple Walter Benjamin l’entend : comme violence sevrée de toute finalité) comme moyen de résistance radicale. Dans la lutte actuelle, de telles actions ont bien été posées. Le débat sur l’efficacité de telles actions est massif et sans doute interminable; nous ne nous y engagerons pas frontalement. Par l’utilisation de la violence, on vise sans doute à échapper à l’aporie de l’action réformiste et/ou révolutionnaire, celle d’une logique selon laquelle la contestation du pouvoir n’est possible seulement qu’à partir d’un autre pouvoir concurrent. La violence pure, en effet, ne veut rien créer; elle se veut une manifestation disruptive de l’ordre qu’elle conteste. Elle n’est ou ne se veut pas politique; elle ne donne donc pas de motif positif pour justifier son action (elle ne serait plus alors violence pure, mais moyen politique). Elle se veut pure négation, violence anonyme, épiphanie, pure illisibilité. En offrant aucune explication, elle prétend se soustraire à l’interprétation d’un système (et de ses médias) qui aurait tôt fait de la classifier sur l’échiquier politique et de lui donner un sens (terrorisme, casseurs, radicaux, avec tout l’imaginaire politique que ces étiquettes invoquent et évoquent pour l’ordre dominant). La violence ne refuse pas simplement les termes du débat, mais le débat en son entier.

Et pourtant, Georges Bataille touche à un point essentiel lorsqu’il affirme que « pour supprimer l’explication il ne suffit pas de ne pas en donner ». La violence pure ne s’exprime pas sur ses motifs, mais elle « est sans défense contre les explications des autres ». La violence pure se voit réintroduite de force dans l’ordre politique, représentatif et interprétatif parce qu’elle laisse vacant, prêt à être approprié, le site de son explication. Dans son mutisme par lequel elle croyait trouver sa victoire, la violence pure trouve-t-elle bien plutôt le lieu de sa vulnérabilité et la raison de son échec. L’action révolutionnaire résiste pour voir triompher sa grammaire : sa résistance prend l’allure d’un changement de garde ou d’un putsch. La violence pure, de son côté résiste pour détruire l’ordre en soi : en refusant d’assumer son caractère politique, elle s’offre à la politisation et devient l’instrument de l’ordre même qu’elle contestait radicalement. La violence pure échoue ainsi à être résistance ultime et est transmutée en ce que le système a de plus précieux : sa pure négativité.

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