Apories de la résistance

Par Maxime Plante | Université du Québec à Montréal

À la criée du salut nous voici

armés de désespoir

nous avançons nous avançons le front comme un delta

Gaston Miron, La route que nous suivons

Au moment d’écrire ces lignes, la loi spéciale visant à assurer « l’ordre public » au Québec est en voie d’être adoptée à l’Assemblée nationale. Il y aurait beaucoup à dire sur ce projet de loi ainsi que sur son utilisation par le gouvernement. Le dépôt d’une telle loi signifie-t-il que la contestation étudiante porte ou a porté ses fruits? Peut-être. Il signifie en tout cas que le gouvernement actuel est incapable de « lire » la contestation, d’en reconnaître le visage (parce qu’elle n’en a pas, et certainement pas celui de M. Nadeau-Dubois, peu importe sa visibilité) et d’y apporter la réponse correspondante.

Si le gouvernement n’est pas en mesure de faire la lecture du mouvement étudiant, c’est sans doute parce qu’il s’incarne justement comme fluidité, c’est-à-dire qu’il s’incarne sans s’incarner, sans prendre un corps fixe, sans se donner sous une forme politique – en tout cas sans se donner sous une forme politique pouvant être reconnue par le code interprétatif des forces politiques dominantes. La « politique » étudiante n’a rien à voir (et dans le cas de la CLASSE au moins, ne veut rien avoir à faire) avec les codes politiques institutionnels ou étatiques.

La résistance étudiante n’est cependant pas sans devoir affronter ses propres apories. La plus importante de celles-ci est probablement que les moyens de la résistance étudiante face à l’État risquent toujours et à tout moment de se retourner contre elle, de s’y voir subordonnée, de telle sorte que la récupération par le système (étatique, capitaliste, parlementaire, représentatif, etc.) est proportionnelle à la véhémence des attaques formulées à son encontre. Comment, alors, penser une action radicale qui ne soit ou qui ne devienne révolutionnaire, au sens fort de ce terme? Pourquoi une telle question et pourquoi hésiter devant le motif révolutionnaire? Pourquoi semble-t-on ici remettre en question l’action révolutionnaire?

Action révolutionnaire et réformisme

L’action révolutionnaire n’est pas, malgré ce qu’il semble, une action radicale, et la résistance qu’elle oppose trahit un idéal que les anarchistes ont toujours considéré comme fondamental : l’abolition de l’État comme suppression définitive de l’autorité et de ses structures de domination. Cet idéal a notamment été défendu par Bakounine contre Marx et Engels lors de la Première Internationale, le premier critiquant les seconds dans leur volonté de faire de la révolution le moyen de transition entre l’État capitaliste et l’État prolétarien. Cette critique anarchiste de la révolution consiste à mettre en lumière son caractère essentiellement réformiste.

Cela peut sembler antithétique ou improbable; on sait effectivement que la résistance réformiste prend généralement la forme de la critique, c’est-à-dire de la négation de l’ordre établi en vue d’en éliminer les points jugés faibles pour les remplacer dans l’unité d’une synthèse supérieure (selon le schème thèse-antithèse-synthèse) qui n’altère pas la validité ou la légitimité de l’ordre qu’elle conteste. La critique et le réformisme se donnent ainsi comme des forces de résistance internes au système. Ils sont en quelque sorte la condition de sa possibilité et la condition de sa reproduction, le système se nourrissant de ses contradictions et les synthétisant.

L’action révolutionnaire prétend pour sa part être extérieure à l’ordre qu’elle conteste. Elle n’est néanmoins qu’un réformisme poussé à sa limite. Si elle nie bien le système particulier contre lequel elle entre en lutte, elle ne conteste pas le principe qu’il doive exister un système ou un ordre, car sa fin est de remplacer un système jugé inadéquat dans son fondement par un autre système au fondement différent. À un principe d’autorité la révolution en substitue seulement un nouveau, sans remettre en question l’autorité elle-même. Sa négation est sans doute plus radicale en ce qu’elle veut tout détruire; elle ne le fait néanmoins que pour mieux rebâtir. La révolution conserve donc un motif structurant.

Si le réformisme s’attachait à modifier le système de l’intérieur en utilisant ses règles propres et internes, l’action révolutionnaire oppose au système réglé son propre arsenal de règles. C’est sur la base de ces règles externes au système contesté que l’action prétend avoir la légitimité de s’imposer. Si elle y parvient, ce qui se donnait comme résistance révolutionnaire se transforme toutefois en violence conservatrice, car de marginale elle sera devenue dominante et devra faire face à de nouvelles actions révolutionnaires cette fois dirigées à son encontre. L’aporie de l’action révolutionnaire est d’oublier que la dialectique qui lui permet de contester de l’extérieur l’ordre établi s’applique aussi à elle-même. L’action révolutionnaire ne conteste le pouvoir que depuis le lieu d’un contre-pouvoir sans y mettre un terme. La révolution oppose une nouvelle grammaire à l’ancienne, mais il ne fait nul doute dans l’esprit révolutionnaire qu’il doive y avoir une grammaire. La révolution conteste l’État non dans son principe, mais dans sa politique et sa configuration particulière.

Violence pure et intelligibilité

Il pourrait alors être tentant de recourir à une pure violence (au sens où par exemple Walter Benjamin l’entend : comme violence sevrée de toute finalité) comme moyen de résistance radicale. Dans la lutte actuelle, de telles actions ont bien été posées. Le débat sur l’efficacité de telles actions est massif et sans doute interminable; nous ne nous y engagerons pas frontalement. Par l’utilisation de la violence, on vise sans doute à échapper à l’aporie de l’action réformiste et/ou révolutionnaire, celle d’une logique selon laquelle la contestation du pouvoir n’est possible seulement qu’à partir d’un autre pouvoir concurrent. La violence pure, en effet, ne veut rien créer; elle se veut une manifestation disruptive de l’ordre qu’elle conteste. Elle n’est ou ne se veut pas politique; elle ne donne donc pas de motif positif pour justifier son action (elle ne serait plus alors violence pure, mais moyen politique). Elle se veut pure négation, violence anonyme, épiphanie, pure illisibilité. En offrant aucune explication, elle prétend se soustraire à l’interprétation d’un système (et de ses médias) qui aurait tôt fait de la classifier sur l’échiquier politique et de lui donner un sens (terrorisme, casseurs, radicaux, avec tout l’imaginaire politique que ces étiquettes invoquent et évoquent pour l’ordre dominant). La violence ne refuse pas simplement les termes du débat, mais le débat en son entier.

Et pourtant, Georges Bataille touche à un point essentiel lorsqu’il affirme que « pour supprimer l’explication il ne suffit pas de ne pas en donner ». La violence pure ne s’exprime pas sur ses motifs, mais elle « est sans défense contre les explications des autres ». La violence pure se voit réintroduite de force dans l’ordre politique, représentatif et interprétatif parce qu’elle laisse vacant, prêt à être approprié, le site de son explication. Dans son mutisme par lequel elle croyait trouver sa victoire, la violence pure trouve-t-elle bien plutôt le lieu de sa vulnérabilité et la raison de son échec. L’action révolutionnaire résiste pour voir triompher sa grammaire : sa résistance prend l’allure d’un changement de garde ou d’un putsch. La violence pure, de son côté résiste pour détruire l’ordre en soi : en refusant d’assumer son caractère politique, elle s’offre à la politisation et devient l’instrument de l’ordre même qu’elle contestait radicalement. La violence pure échoue ainsi à être résistance ultime et est transmutée en ce que le système a de plus précieux : sa pure négativité.

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3 Commentaires

Classé dans Maxime Plante

3 réponses à “Apories de la résistance

  1. «…une pure violence (au sens où par exemple Walter Benjamin l’entend : comme violence sevrée de toute finalité) comme moyen de résistance radicale. Dans la lutte actuelle, de telles actions ont bien été posées.»

    Sans un exemple concret de ce genre d’action posé dans le cadre de la lutte actuelle, j’ai bien peur de ne pas pouvoir endosser la thèse, sinon que de manière abstraite. Un exemple serait le bienvenu afin d’arrimer cette réflexion toute théorique au contexte effectif. Si possible. Merci.

  2. Maxime Plante

    Un exemple hypothétique : lâcher des roches sur la voie de l’A-720 est. Mais pour m’avancer peut-être un peu plus, quitte à corrompre un peu la notion de violence pure telle que l’entend Benjamin (il ne devrait pas être possible, justement, de dire « voici de la violence pure »), donc quitte à le trahir un peu, j’aurais envie de dire que des actions politiques (par exemple le métro, mais ça vaut je pense pour toutes les actions de désobéissance) qui ne se donnent pas comme politiques, c’est-à-dire qui taisent volontairement leur caractère politique, pourraient entrer dans l’usage que je fais de « violence pure ». Je vous laisse juger de la pertinence de mes exemples; il est possible que certaines informations me manquent, auquel cas je serai ravi de me voir informé et détrompé. Mais donc disons le métro.

    Un petit commentaire sur la désobéissance civile en passant, parce que je pense que ça éclaire peut-être un peu mon propos : de ce que je me souviens, et peut-être encore là n’y a-t-il pas consensus, de ce que je me souviens la désobéissance civile est « reconnue » comme action politique et comme action légitime (malgré son illégalité) qu’en autant que la personne qui commet l’acte ne se dérobe pas à la sanction encourue. Peut-être parce que c’est un moyen de revendiquer la pleine souveraineté de ses actes. Et qu’ainsi c’est plus difficile pour le pouvoir/système de reprendre à son compte l’action posée et la neutraliser dans son contenu subversif. Je ne méconnais pas les problèmes pragmatiques qu’une telle exposition à la sanction peut engendrer.

    Voilà, en espérant que les présentes précisions auront pu mettre en contexte un tant soit peu!

    MP

    • Merci beaucoup pour ces précisions. Toutefois, les deux exemples fournis n’ont aucun fondement factuel clair.

      Certes, il y a bien eu des fumigènes dans le métro, or nous ne connaissons pas le point de vue des suspects dans cette affaire : «Les détails des témoignages entendus mercredi lors des audiences sont sous le coup d’une ordonnance de non-publication.» http://www.ledevoir.com/societe/justice/350875/le-dernier-suspect-du-metro-est-libere

      Quant à l’histoire des roches lancées du haut de l’A-720E, ce n’est pas fondé non plus. J’y étais : jamais une telle chose ne s’est produite. Je ne dis pas que j’étais là absolument tout le temps pour surveiller, mais au moment où le SPVM a tweeté la chose, car c’est bien de cette façon que l’information a été diffusée, absolument personne ne lançait ni n’avait lâché de roches au-dessus de l’autoroute. Pourquoi aurions-nous fait ça? C’est au policiers que nous nous confrontions, pas à la circulation routière en dessous… C’est d’ailleurs extrêmement dangereux, ce serait la chose la plus absurde à faire. S’il y a une conclusion à tirer, c’est que le compte twitter du SPVM est un organe de propagande qui fonctionne bien. Je me souviens même que la CLASSE, lors de sa condamnation de la violence avait dit que ce genre de geste (jeter des pierres sur l’autoroute) était à condamner. La propagande est devenue réalité.

      Il faut faire très attention avec les «faits», les principaux médias se contentant le plus souvent de copier-coller le fil de presse du SPVM sans une once de critique ou de contre-vérification (pourtant le premier outil devant servir la soi-disant objectivité journalistique).

      Merci néanmoins pour les précisions concernant ton point de vue sur la désobéissance civile. La question de l’anonymat est effectivement non consensuelle.

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