Montréal, au cœur des ténèbres

Traduction d’un article de Dave Kaufman, par Caroline Mangerel, Montréal

Mardi soir, juste avant minuit, j’ai été agressé par un policier. Aucun avertissement, aucune explication, mais un beau coup de matraque à l’arrière de la jambe.

J’étais sur le boulevard René-Lévesque. Je marchais vers l’ouest en m’éloignant de la zone de manifestation, près du coin de Sanguinet, en compagnie d’une autre personne. Journaliste pigiste l’un comme l’autre, nous avions observé les manifestations de la rue Sainte-Catherine pendant environ 90 minutes.

À un quart de la longueur du bloc, deux jeunes nous dépassent en courant. Dix secondes plus tard, nous entendons une voiture de police s’arrêter derrière nous. Deux policiers en sortent, brandissant des matraques. Présumant que les policiers se préparent à pourchasser les deux jeunes qui viennent de nous dépasser, nous nous poussons immédiatement vers le bord du trottoir. Erreur. Pour des raisons qui me sont toujours obscures, c’est sur nous qu’ils foncent.

« Bouge! Bouge! Bouge! »

Deux policiers, le gourdin au vent, se précipitent sur nous et nous ordonnent de courir, en continuant dans la même direction. Mon collègue détale jusqu’au bout du bloc et, une fois qu’il a traversé la rue, le policier le laisse tranquille. Le policier qui me court après me jette dans une camionnette stationnée. Je rebondis et file en direction de l’autre policier qui, après avoir pourchassé mon collègue, reste en place au coin de la rue.

Je sais, au moment où je cours vers lui, qu’il va me donner un coup de matraque. Je sens que je me précipite vers le passage à tabac.

Dès que j’arrive à sa hauteur, il me frappe au mollet. Je pousse un cri et galope de plus belle pour atteindre l’autre côté de la rue et sa relative sécurité. Puis, aussi vite qu’ils sont venus, ils disparaissent. Je n’ai vu ni numéro de matricule, ni nom, à peine un visage. Tout s’est passé très vite.

À d’autres moments de la soirée, quand nous observions les manifestations, nous nous sommes sentis beaucoup plus en danger qu’à ce moment-là. C’est une attaque injustifiée sur deux personnes innocentes en train de déambuler dans une rue complètement vide (à cette heure-là).

Voilà Montréal sous la loi 78.

Je ne suis pas étudiant. Je ne porte pas de carré rouge. Je ne suis pas en grève. Lorsque quatre voyous ont placé des bombes fumigènes dans le métro, tout l’appui du public au « Printemps érable » s’est évaporé. L’opinion publique a plongé et le mouvement a semblé sur le point de mourir à petit feu. Puis, le gouvernement provincial a ratifié une loi qui constitue sans doute une violation de plusieurs droits garantis par la Charte canadienne des droits et libertés, comme la liberté de parole et la liberté d’association.

Mardi après-midi, dans les rues de Montréal, plus de 100 000 personnes ont manifesté : professionnels, retraités, parents, immigrants et québécois « pure laine », anglophones et francophones. Cette marche pacifique est l’un des actes de désobéissance civile les plus considérables de l’histoire de notre pays.

La majorité du reste du Canada ne comprend pas qu’il s’agit maintenant d’une question de droits de base dans une démocratie, et c’est regrettable. Cette incompréhension vient notamment du fait que c’est généralement ceux qui font le plus de bruit qu’on entend le mieux.

Si une vitrine de banque brisée constitue une image de choix pour la télévision, elle ne dit néanmoins pas toute la vérité. En regardant certaines chaînes de nouvelles, on pourrait croire que des meutes d’étudiants sauvages sèment l’effroi d’un bout à l’autre de la ville. Or, je ne suis peut-être pas partout en même temps, mais d’après ce que j’ai pu constater, il s’agit plutôt d’une réaction hors de toutes proportions de la part du gouvernement à un exercice public de désobéissance civile.

La police n’est pas non plus en position avantageuse. Surmenés, sous-payés, les policiers doivent appliquer une loi qui ne peut que leur compliquer le travail et leur empoisonner la vie. Cela dit, il est important que chacun soit tenu responsable de ses actes. Pour paraphraser Rodney King, il est du devoir des uns comme des autres de trouver une façon de vivre ensemble.

Voilà justement le problème. Le mouvement a dégénéré et procède maintenant d’une logique du « nous contre eux », d’un côté comme de l’autre, ce qui laisse la porte ouverte à un prolongement de la discorde bien après la fin de ce conflit. Notre pays a toujours été reconnu comme tolérant et respectueux des différences, qu’elles soient culturelles, religieuses ou autres.

Le Québec comme le Canada doivent prendre du recul dans cette affaire. Il ne s’agit plus seulement d’une augmentation de 325 $ par an des frais de scolarité. Il s’agit maintenant des droits et des libertés fondamentaux qui définissent le Canada. La réaction du public à la loi 78 relève bel et bien de la démocratie en action.

C’est pourquoi les Canadiens devraient embrasser le Québec et sa cause plutôt que de lui tourner le dos.

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