Brève traductologique sur le caractère parodique de la grève étudiante, du « printemps érable » aux manifestations de casseroles

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Plusieurs se désolent des formidables créations du mouvement étudiant : le carré rouge comme symbole reconnaissable de tous, l’expression « printemps érable » ou encore les manifestations de casseroles commencées suite à l’adoption de la Loi spéciale 78. Pour chacune de ces créations, on peut lire le cortège des grandes pleureuses de la droite québécoise qui n’en ratent pas une lorsqu’il s’agit d’amoindrir le mouvement de grève. On pourra lire, si on y tient, Isabelle Maréchal s’attaquer à Xavier Dolan en critiquant le carré rouge et en le liant aux Brigades rouges italiennes, ou Richard Martineau sur l’expression « printemps érable » (à partir de « printemps québécois ») ou sur les manifestations de casseroles. À chaque fois, ce qu’on pourrait appeler la secondarité de la symbolique, son caractère dérivé (généralement de l’ordre de l’intertextualité, c’est-à-dire en référence à un discours antérieur), est décriée, précisément leur aspect parodique (plus ou moins conscient de la part des créateurs, selon ces commentateurs de droite).

Si cette critique est parfois de mauvais goût et n’exprime franchement qu’une incompréhension du mouvement étudiant, elle vaut toutefois la peine d’être explorée, ne serait-ce que pour son attaque de la secondarité, attaque qui est l’expression d’un préjugé métaphysique tenace depuis Platon : ce qui est second n’est pas premier, cela va de soi, il n’est donc ni originaire, ni authentique, bref, c’est une « traduction ». C’est au caractère traductif de la symbolique que je m’intéresserai, mais aussi à ses conséquences, d’abord pour cette fameuse expression « printemps érable » qu’on semble tant aimer, surtout en France (dans Le Point, L’Express, Le Courrier international, Les InrockuptiblesL’Humanité, Libération, Le Monde, Le Nouvel Observateur, etc.), ensuite pour ce qui est des casseroles.

Comme une parodie de traduction

L’expression « printemps érable », quand même peu usitée par le mouvement étudiant, fait d’abord référence au printemps arabe, une série de révoltes ayant abouti avec la chute des dictatures de Tunisie et d’Égypte au printemps 2011. Doit-on voir dans l’usage de l’expression la volonté d’une comparaison entre une rébellion démocratique contre des dictatures et le mouvement étudiant au Québec? C’est ce que nos commentateurs de droite ont vu et ont critiqué. Pourtant, une telle comparaison se serait traduite en « printemps québécois », où, à la place du terme « arabe », on aurait simplement substitué l’adjectif « québécois ». Or, on parle de « printemps érable » qui joue non pas sur le sens de l’expression originelle, mais sur le rapprochement phonique « arabe—érable ». Si les journaux français y ont vu le « symbole canadien », on sait bien au Québec que sa signification est tout autre, puisque au-delà d’un symbole national, le printemps, c’est le « temps des sucres », le moment du dégel où la sève de l’arbre recommence à circuler, sève qui pourra être recueillie pour la fabrication du sirop est des autres produits dérivés de l’érable (comme le beurre d’érable). Bref, c’est le renouveau festif du germinal québécois après un hiver toujours trop long, toujours trop froid.

On considère généralement une parodie comme l’« imitation d’une expression d’autrui, dans laquelle ce qui est sérieux chez l’autre devient ridicule, comique ou grotesque » (on pourra lire Profanations de Giorgio Agamben, pp. 39 à 59, pour un plus long développement sur cette question). Or, la parodie avait un tout autre sens chez les Grecs de l’Antiquité, c’est le παρῳδία, ou, décomposé, le παρά de l’ ᾠδή, c’est-à-dire le « à côté » du « chant » : l’accompagnement (sonore – au théâtre), et au sens littéral, ce qui n’a pas de lieu propre. « Parodie » possède donc un sens premier qui pourrait relever de l’euphémisme : on ne prend pas la voie directe, frontale, mais de biais, et dans le cas de « printemps érable », on ne se mesure pas directement à l’aune des révoltes arabes (on ne s’identifie pas directement à elles), mais on les accompagne, humblement.

Si « printemps érable » est bel et bien une parodie, c’est parce qu’il décale le référent tout en lui donnant sa juste valeur. Contrairement à ce que pensent nos commentateurs du Journal de Montréal, on ne s’y compare pas, on n’en fait pas non plus un modèle, mais on mesure son caractère premier par le biais d’une autodérision franche et sincère, en définitive, saine.

Une traduction de « printemps érable » est-elle possible?

Comment alors traduire l’expression dans les autres langues? L’anglais offre un exemple intéressant. La première traduction fut maple spring qui est une traduction littérale dont la référence au « printemps arabe » est amoindrie puisque seule l’idée de la saison subsiste. C’est le Überleben benjaminien, quelque chose survit au passage des langues, ici, une des idées, mais ce passage se fait au risque de perdre la quasi-homophonie et le sens parodique qu’elle offrait. Il s’agit, dans la conception platonicienne de l’ontologie, d’une pauvre copie d’une copie (ici c’était l’expression québécoise).

Une deuxième traduction a commencé à voir le jour récemment : Maple Spread. Certains reconnaîtront l’expression, il s’agit de cette pâte à tartiner faite à base de sirop d’érable et consommé généralement au petit déjeuné (en français « beurre d’érable »). L’expression met l’accent sur le caractère disséminant du spread : c’est l’étalement, l’extension, l’étendue, etc. L’expression est employée pour désigner le mouvement à l’extérieur du Québec (notamment en Ontario, avec le Ontario Students Mobilisation Coalition) qui veut continuer la lutte étudiante commencée au Québec : l’étaler.

La question se pose : de quoi maple spread est-il la traduction? Car il ne s’agit pas ou plus tellement d’une traduction de « printemps érable », mais aussi d’une parodie. Pour reprendre les catégories platoniciennes, nous ne sommes plus dans la mauvaise copie, mais carrément dans le simulacre, dans cette « copie » qui est ontologiquement détachée de l’original. Ou pour reprendre l’expression benjaminienne, nous ne sommes plus dans une volonté traductologique du Überleben (la survie au sens transcendantale), mais du Fortleben : la survie au sens de la continuation de la vie, le living on. Ce n’est plus l’« idée » originale qui compte, mais ses conséquences, ses effectuations, ses réalisations.

Le « living on » des casseroles

Le 18 mai 2012, le gouvernement libéral de Jean Charest faisait adopter par l’Assemblée nationale la Loi spéciale 78 qui restreignait, en autres choses, le droit de manifester. Presque immédiatement, une initiative sur les réseaux sociaux suggéraient de taper sur des casseroles pour manifester le droit de manifester, ce qui a pu donner, parfois, notamment à Montréal, des rassemblements nocturnes impressionnants :

Au départ, l’idée était d’« imiter » ce qui s’était fait en Amérique latine, notamment au Chili pendant la dictature militaire : à l’interdiction de manifester (par la limitation du nombre de manifestants), on manifeste encore plus bruyamment son mécontentement.

Les critiques de droite ont encore une fois saisi l’occasion pour voir là une démesure : comment osez-vous, semblent-ils dire, vous comparer à la situation politique des dictatures sud-américaines? Or, si l’expression « printemps érable » semble parodique, en tout cas décalée par rapport à « printemps arabe », l’usage des casseroles au Québec se veut analogue à l’usage qu’on en faisait dans le Chili des années soixante-dix. Peut-être avons-nous affaire ici encore une fois à une parodie, mais cette fois, ce n’est plus le mouvement étudiant qui parodie les révoltes d’ailleurs, ce sont les dictatures des pays étrangers qui sont parodiées par notre gouvernement. La Loi spéciale 78 n’a-t-elle pas quelque chose de la parodie d’un régime autoritaire, et Jean Charest n’agit-il pas comme une parodie d’Augusto Pinochet? Bien sûr, il ne s’agit pas d’une imitation en tous points semblables, mais quelque chose du rapprochement de biais. Les manifestations de casseroles ne sont donc pas l’importation directe des méthodes de contestations d’Amérique latine, mais les révélateurs des méthodes de gouvernance totalitaires importées par notre gouvernement.

***

S’il est possible de voir de la parodie dans le mouvement de contestation étudiant, c’est aussi parce qu’un mouvement de révolte, dans notre monde globalisé par l’économie capitaliste, ne se développe pas en vase clos, mais participe à une résistance face à la pensée néolibérale. Qu’il soit parodié ou parodique ne signifie finalement que le mouvement est traduit, c’est-à-dire transformé, déplacé, excentré, adapté, etc. Les mouvements et les manières de faire d’ailleurs nourrissent notre propre combat.

Mais la parodie peut aussi agir sur notre propre culture. Récemment, la très belle initiative d’Étudiants-Secours qui parodie l’organisme Parents-Secours est à cet égard une formidable réévaluation, moins de l’organisme original, mais de ce que signifie « (se) protéger » (ici, contre la police), tout en parodiant du même coup tout le discours sur l’infantilisation du mouvement étudiant à l’œuvre depuis le début de la grève. Ces parodies, loin d’être à la traîne du discours social – c’est-à-dire second –, participent d’une repolitisation de notre culture qui autrement serait restée amorphe et insignifiante. C’était peut-être ça, au fond, le souhait implicite de la droite médiatique.

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2 Commentaires

Classé dans René Lemieux

2 réponses à “Brève traductologique sur le caractère parodique de la grève étudiante, du « printemps érable » aux manifestations de casseroles

  1. JF

    Formidable texte, qui trouve un angle aussi juste que pertinent pour répondre à la critique myope des chroniqueurs réactionnaires.
    Cependant, si l’on peut accorder une valeur non moindre à la copie qu’à l’original, contre Platon, ce, tout en reconnaissant son caractère dérivé et parodique, la distinction demeure tout de même assumée: nous ne sommes pas en Syrie, ni au Chili de Pinochet. La question demeure de savoir ce qui singularise ces sources d’inspiration que nos reprises symboliques « accompagnent », comme tu le montres? Le mot parodie ayant un sens humoristique, cela induit que notre affaire n’est pas aussi sérieuse, mais pourquoi? Est-ce autre chose qu’une question d’intensité dans les rapports de force, i.e. dans la violence?

    • René Z.

      Cher JF,
      J’ai peut-être, dans mon texte, laissé sous-entendre que la violence (dérivée) du printemps érable était moindre parce que parodiée. C’était sans doute une erreur de ma part, non pas parce que c’était faux, mais parce que c’est un débat qui ne m’intéressait pas et pour lequel je ne crois pas avoir les connaissances nécessaires pour y participer (il faudrait, je pense, mobiliser tout un arsenal de questions et de problèmes, passer par Gramsci, Foucault ou Lefort, et se demander de quelle nature est la violence, ou si la violence est nécessairement d’un seul côté dans ce conflit, ou encore légitimer un relativisme de la violence, et/ou expliquer en quoi penser la violence de cette manière tient ou pas d’une équation à somme nulle). Mon but était moins de présenter le printemps érable comme une parodie que de montrer que ceux qui la dénoncent comme telle ne voit pas le potentiel politique de celle-ci. Sans passer sous silence la question de la violence – mais nous y reviendrons bien évidemment : on ne passe pas une semaine et demi à réfléchir à sa réponse pour dire simplement qu’on a rien à répondre, quoique… –, je voulais simplement souligner que la parodie possède une charge politique « violemment comique », pour employer les mots de Deleuze. En ce sens, je me permettrais deux clarifications sur quelques notions mentionnées dans mon texte, question d’être sur la même longueur d’onde :
      1) Distinction parodie/rire
      D’abord, la parodie ne prendra le sens qu’on lui connaît (avec sa connotation de la moquerie) qu’avec la première modernité. Dans l’Antiquité, et je n’ai peut-être pas été assez clair là-dessus, la parodie est un genre du chant employé au théâtre – comme un hors-chant… – : c’est le moment où le chœur s’adresse directement au public (ce qu’on appelle aujourd’hui, il me semble, « briser le quatrième mur », ce que le théâtre contemporain n’a pas inventé). Il n’y a pas de rigolade là-dedans. Ce que j’y voyais d’intéressant, c’est la possibilité, dans la disjonction logos/poiésis, d’un hors-lieu/sans-lieu (u-topique?). La parodie perd-elle en ce sens son caractère second? ou son caractère burlesque? Je voudrais faire le pari que le sens premier – charge de la disjonction – puisse surgir du sens commun de la parodie : c’est une voie à explorer.
      2) Ironie/humour : une politique?
      Sur la possibilité d’une politique de l’humour, à partir de la parodie, je ne peux que citer (encore et toujours, parce que je cite toujours ce passage) Gilles Deleuze et sa distinction ironie-humour :
      « Mais voilà que, avec la pensée moderne [avec Kant], s’ouvrait la possibilité d’une nouvelle ironie et d’un nouvel humour. L’ironie et l’humour sont maintenant dirigés vers un renversement de la loi. Nous retrouvons Sade et Masoch. Sade et Masoch représentent les deux grandes entreprises d’une contestation, d’un renversement radical de la loi. Nous appelons toujours ironie le mouvement qui consiste à dépasser la loi vers un plus haut principe, pour ne reconnaître à la loi qu’un pouvoir second. […]Il serait insuffisant, en revanche, de présenter le héros masochiste comme soumis aux lois et content de l’être. On a parfois signalé toute la dérision qu’il y avait dans la soumission masochiste, et la provocation, la puissance critique, dans cette apparente docilité. Simplement le masochiste attaque la loi par l’autre côté. Nous appelons humour, non plus le mouvement qui remonte de la loi vers un plus haut principe, mais celui qui descend de la loi vers les conséquences. Nous connaissons tous des manières de tourner la loi par excès de zèle : c’est par une scrupuleuse application qu’on prétend alors en montrer l’absurdité, et en attendre précisément ce désordre qu’elle est censée interdire et conjurer. On prend la loi au mot, à la lettre ; on ne conteste pas son caractère ultime ou premier ; on fait comme si, en vertu de ce caractère, la loi se réservait pour soi les plaisirs qu’elle nous interdit. Dès lors, c’est à force d’observer la loi, d’épouser la loi, qu’on goûtera quelque chose de ces plaisirs. La loi n’est plus renversée ironiquement, par remontée vers un principe, mais tournée humoristiquement, obliquement, par approfondissement des conséquences. » (Gilles Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, pp. 75, 77-78.)

      ***

      On me permettra de reformuler la question générale du premier texte comme suit : comment repérer des actions humoristiques aux potentiels politiques? La parodie, soit dit en passant, peut être ironique (là on serait dans une forme de moquerie et de mépris), à l’image de Sade vis-à-vis Kant (à qui on attribue généralement une certaine violence, c’est le moins qu’on puisse dire).
      Or, j’ai appris à la suite de l’écriture du billet que l’expression « printemps arabe » est elle-même un dérivé (on apprend ça sur Wikipédia) de « printemps des peuples » (http://fr.wikipedia.org/wiki/Printemps_des_peuples). Les Arabes, en fin de compte, parodiait les Européens. Eh bien voilà : on avait déjà une parodie à l’œuvre, pas moins violente. Si je ne me trompe pas (et ça reste à vérifier), « printemps arabe » est une expression exonyme, c’est-à-dire qu’elle est nommée à partir d’un lieu extérieur, comme pour donner un sens à une série de révoltes. Ce qui n’est pas le cas de « printemps érable », même si elle est tellement plus appréciée ailleurs (mais s’en étonnera-t-on?). La distinction exo-/endo-nyme est peut-être plus intéressante que le caractère second d’une dénomination qui, par ailleurs, est peut-être toujours-déjà dérivée (la métaphore vient avant la littéralité : Rousseau, Derrida). Pour employer une image paradoxale, on pourrait affirmer que le dérivé arrive toujours avant l’original (à tout le moins phénoménologiquement, historialement)… c’est en tout cas ce que j’essayais de dire.
      Ainsi donc : comment penser la question de la violence, de son intensité, de son « degré », en rapport à la parodie, c’est-à-dire à son caractère second et dérivé? J’oserais dire, et ça sonnera peut-être de manière un peu cynique, que – contrairement à ce que tu affirmes et en même temps en continuant ta réflexion – la parodie est vue comme telle parce qu’on la voit comme telle, et qu’elle perd son caractère parodique (second, dérivé) au moment où elle se fait « modèle » d’une violence. Donc c’est moins le degré ou l’intensité de la violence qui compte que de savoir si elle a atteint un point critique à partir duquel son rapport à une référence antérieure est coupé, à ce point où la parodie devient en soi une nouvelle référence, c’est-à-dire, pour employer la terminologie platonicienne, quelque chose comme un « modèle », où ce modèle est jugé en tant que tel à partir d’une altérité ou d’une extériorité (un « Autre » qui pourra le nommer et le reconnaître comme tel : exonymiquement). (Question : est-ce que seule la violence peut provoquer une telle coupure, ou bien le printemps érable – avec ses dérivés du ROC « maple spring », « maple spread » – est-il en train de devenir un « modèle » en soi sans passer par l’hubris de la violence?)
      Tout ça pour te dire que je n’ai évidemment pas de réponse à te fournir. Mais je peux quand même, à titre de prolepse, répondre d’avance à deux problèmes possibles à penser la grève étudiante comme phénomène culturel et sémiopolitique : 1) penser la « parodie humoristique » (au double sens deleuzo-agambénien…) simplement comme un « carnaval » : Deleuze disait quelque part que son problème était que le carnaval n’agissait que temporairement – comme les saturnales – et qu’il remettait tout en place une fois l’événement passé; 2) l’autre problème, c’est de voir la machine d’État utiliser l’arme de la parodie (toujours ironiquement, toutefois), autrement posée, la question devient : Qu’est-ce qu’on fait quand l’armée israélienne lit Mille Plateaux? Bref, on n’est pas sorti du bois, mais quoi qu’il en soit, je continue de penser que la parodie doit être pensée à titre de stratégie politique.

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