Épars – encore un effort! Essai de dépliage polémologique trop rapide (car toujours le temps se pousse)

Par Simon Labrecque | Montréal, le vendredi 24 août 2012

Vu

Je reviens tout juste de la 123e manifestation de soir à Montréal, partie de la place Émilie-Gamelin comme toujours. « Manif chaque soir, jusqu’à la victoire » était le mot d’ordre initial. La simple continuation de ces marches nocturnes devrait donc introduire un doute chez qui croit que le déclenchement d’élections provinciales au Québec signifie la victoire des luttes étudiantes (entre autres) contre la hausse des frais de scolarité (entre autres), c’est-à-dire contre la liquidation de ce qu’il reste de l’État « social » (qui ne fut jamais providentiel, mais bien le fruit timide de chaudes luttes), liquidation qui se fait au profit, précisément, du profit. Mais voilà, très peu de gens célèbrent. Peu d’étudiantEs semblent trouver satisfaisant d’avoir joué un rôle crucial dans la décision du gouvernement de Jean Charest de déclencher des élections. Mais il n’y a pas non plus de triomphalisme « carré vert », ou si peu, quant au fait que la grève générale illimitée a trouvé une limite qui signerait son échec.

Signe des temps – de la saison, mais aussi de la fatigue accumulée –, cela fait quelques semaines qu’il y a moins de 50 personnes dans les manifestations de soir. (On compte avant de chanter « on est plus/moins que 50! », en faisant allusion à la loi 12/projet de loi 78). Elles se déroulent principalement sur les trottoirs, pour minimiser leur impact sur la circulation – directive policière. Surtout, on dit que les protestataires qui y retournent jour après jour sont de plus en plus vulnérables. C’est un des aspects les plus troublants de ce qui se passe ces jours-ci. C’est ce qui presse.

Depuis quelques temps déjà, @frogsarelovely, qui a participé à la majorité des manifestations en faisant un travail remarquable de relais (du verbe « relater ») via Twitter, énonçait cette vulnérabilité. Elle a déclaré, aujourd’hui :

“It’s a pattern of harrasment, and the rules have changed since the election call. In the last two weeks things have gotten much, much worse. The police really seem to be losing it, they think they can do whatever they want. They scare people, they scare me.” She quotes a cop telling her during her arrest, “that’s your last manif.”

Cité par Ethan Cox, « Student strike stalwart and citizen journalist arrested, held for nine hours ».

Je suis donc allé y voir, à notre Bastille à ciel ouvert, pour la première fois en plusieurs semaines. Ma raison suffisante : hier soir, @frogsarelovely a été arrêtée lors de la 122e manifestation. Elle a été détenue toute la nuit. On allègue qu’elle a proféré des menaces à un « poussin » (c’est le nom que les marchants donnent à ceux qui les suivent à vélo, vu leur dossard jaune fluo).

Je n’y étais pas, je ne sais donc rien du bien fondé de cette accusation, mais je sais qu’elle est jugée infondée par de nombreuses personnes qui elles y étaient. Hier dans la nuit, #freefrogsarelovely a trendé sur Twitter au Québec. Déjà, des textes remarquables ont été produits autour de l’événement, insistant sur le caractère politique de ce que fait présentement le SPVM. Par exemple celui-ci, qui essaie simultanément de calmer les troupes qui pourraient vouloir manifester violemment leur hargne contre les gestes du SPVM.

Politique? À tout le moins, même si les accusations tombent, @frogsarelovely aura été écartée des manifestations de soir. Ce qui signifie entre autres que moins d’informations circuleront sur le travail des policiers lors de ces déambulations – à moins que d’autres s’en charge. Autre signe du changement des règles du jeu : presque chaque soir, une personne se voit donner une contravention pour des comportements du type « avoir jeté un mégot de cigarette sur la chaussée » (pollution), ou « avoir traversé sur une lumière rouge » (après 30 autres…). Ce zèle, on le voit habituellement dans le comportement des policiers face aux « gens de la rue », et après tout, même le premier ministre dit qu’il s’agit ici de « la rue ».

Je n’ai pas fait la marche au complet. Raison : inconfort. Je ne comprenais pas comment les policiers agissaient. Pourquoi ne pas nous laisser continuer sur ce trottoir-ci? Vous nous dirigez où? Et ce van blanc avec une lumière de police qui nous suit de loin, près de la Place des Arts? Je suis rentré. Sans pratique, on perd rapidement l’habileté à jongler en souriant avec les incertitudes manifestantes.

Je me suis dis que je devais écrire quelque chose. Sur le stress psychopolitique. J’y pense beaucoup, depuis que le stress retombe du côté estudiantin, tout autour.

En écrivant ces lignes, j’ai reçu un article via Twitter, rédigé au même moment, sur la guerre psychologique qui se tient aujourd’hui et qui traversa en fait toute la grève.

Question d’atmosphère, on le sent bien! J’y reviens.

Entendu, ou pas de côté digressionnaire

En quittant d’un pas incertain (partir ou rester?), j’ai croisé un couple. Un homme et une femme. Disons la cinquantaine. Disons bien habillés. 65 000$ de revenu annuel par personne? Aucune idée.

L’homme dit, faisant signe vers la marche : « C’est quoi ? Qu’est-ce qu’ils veulent encore? »

Sous-entendu : « Qu’est-ce qu’ils veulent de plus? » De plus que quoi? Qu’une élection, pardi! Car ce qu’ils et elles demandaient, ils et elles ne l’ont pas eu… Me voilà donc à espérer que cette question, « quoi de plus? Quoi d’autre? », fasse son petit bout de chemin, qu’elle creuse de sa masse jusqu’à la moelle.

Car en pratique, le spectacle déplorable et largement déploré qui se tient présentement dans la bulle médiatique québécoise, après quatre « débats » robotiques et tant d’autres événements chargés d’une puissance de fatigue remarquable (« on es-tu tanné! »), ce n’est vraisemblablement pas assez, ou « pas ça », pour nombre gens de cette contrée. Y compris quant aux « petits partis », soit dit en passant – petit parti deviendra grand, jeune parti deviendra vieux, si tout va selon les plans; or ce sont précisément ces plans qu’il faudrait peut-être changer.

Donc, la classe politique québécoise, comme elle se nomme elle-même, a la chance de montrer son incompétence au mieux loufoque et sa prétention toujours pugnace. Des débats d’idées, il n’y en aura pas. Etc. Selon moi, jusqu’à ce qu’on instaure le tirage au sort pour l’ « élection » des responsables politiques de l’État – votez pour moi! Si je fondais un parti, le tirage au sort serait sa seule proposition; ce n’est donc pas contre l’incompétence que j’en ai, mais précisément contre la prétention exclusive à la compétence politique, au mépris de ceux et celles qu’on nomme « simples citoyennes » –, une campagne électorale ressemblera à un concours de popularité traversé de pathétiques demandes d’amour (peu capitalisables) et d’infinis trafics de ressentiment (ressource culturelle éminemment renouvelable).

« Qu’est-ce que tu proposes d’autre, alors? Quelles sont les alternatives? » est la question qui se manifeste toujours à ce moment, que ce soit dans une discussion de café, de trottoir, de bouquinerie ou de chaire. Le « Que faire? » de Lénine, mais en version tu-vois-bien-qu’on-est-pris-avec-ce-qu’on-a-sinon-c’est-le-communisme-donc-les-goulags-et-la-faillite.

Il me semble que ce qui s’est produit ce printemps « à l’intérieur » des nébuleuses constellations contestataires est un bon exemple de ce que peut vouloir dire « faire de la politique autrement ». Mais peut-être faut-il changer cela aussi, puisque cet « autrement » exemplifié date déjà, et que ça n’a, dit-on, rien « transformé radicalement »? Mais a-t-on cru un instant que le gouvernement annulerait sa politique exemplaire? Tout, pour lui, valait mieux que cela. Mais il est allé à la limite de son pouvoir, c’est-à-dire, dans ce système : déclencher des élections, se remettre en jeu lui-même (après avoir tout fait, on s’entend, et avec une violence dégoûtante).

Senti polémologique

L’heure des bilans et de la réflexivité semble donc avoir sonnée. Un livre d’images et de commentaires est déjà paru cette semaine : Carré Rouge de Jacques Nadeau, photographe pour Le Devoir.

Qu’en est-il de ce fait – se retrouver après, épars?

Un des traits intéressants de cette série d’événements, « printemps érable », « #ggi », etc., est la rapidité et la constance avec laquelle les auto-observations et auto-descriptions se sont accumulées et en sont venues à jouer un rôle constitutif de relance et de réarticulation au cœur de l’action. Depuis le départ, on réfléchit, on narre et on commente, à gauche comme à droite. L’archive du blogue de Trahir en témoigne. Mais ce fut partout. Pendant longtemps, La Presse (c’est dire!) offrait une couverture en direct des manifestations de soir avec commentaires live. On se devait de regarder les images circulantes, si ce n’est que pour s’assurer que l’on ne s’était pas retrouvé à tout hasard sur la couverture du Journal de Montréal.

Je lis l’habitude prise de regarder ce que disent les média d’une manifestation de laquelle on revient, ou à laquelle on aurait voulu participer, à partir de ces énoncés de Peter Sloterdijk dans son livre sur l’incapacité de la gauche contemporaine à servir de « banque de colère » et à canaliser les énergies révoltées :

Dans la mesure où les insatisfaits du postmoderne ne peuvent pas défouler leurs affects sur d’autres théâtres d’opération, il ne leur reste que la fuite vers leur propre reflet dans le miroir, tel que le livrent les médias, dès que des scènes de violence tirent à elles une partie de l’intérêt public. Le reflet rapide des excès qu’on a commis dans les images de la presse et de la télévision peut apporter une satisfaction momentanée; dans certains cas il peut même représenter une sorte de preuve satisfaisante de sa propre existence. Mais dans de tels épisodes, justement, la loi du média s’impose face aux contenus. On voit ici, une fois de plus, que les instrument de l’ « opinion publique » bourgeoise ne peuvent pas fonctionner comme des collecteurs ou comme des médias de collecte et de formation pour des sujets thymothiques [du grec thumos, ou thymos, duquel on tire également tumeur] en germe (c’est-à-dire qu’ils ne sont pas en état de surveiller la conversion de la colère en fierté et en espoir). Les mass média se voient indubitablement pourvus du potentiel de déclencher des épidémies affectives – tous les thèmes capables de faire les grands titres se déploient, on le sait, selon le principe de l’infection virale. Dans le même temps, ils neutralisent leurs matériaux pour soumettre tous les événements à la loi de l’égalisation. Leur mission démocratique est de produire de l’indifférence en éliminant la distinction entre les causes principales et les causes secondaires.

Peter Sloterdijk, Colère et temps. Essai politico-psychologique, trad. de l’allemand par O. Mannoni, Paris, Hachette, p. 284.

Lorsqu’on n’entend plus parler de ce qu’on fait, lorsqu’on ne se voit plus, cela veut-il dire que l’on n’existe plus? Être invisible peut être une chance, ne l’oublions pas, quoi qu’en dise l’appareil médiatico-étatique qui force à apparaître pour être jugé digne d’être écouté – c’est entendu.

Ces considérations font signe vers un mode d’analyse polémologique de type « psychopolitique » que j’apprécie de plus en plus. La notion de « stress », en particulier, me semble porteuse pour faire sens de ce qui se déroule.

Ce mode d’analyse s’appuie sur les recherches formalistes de la cybernétique, qui ont tenté de penser le fonctionnement des systèmes dans le sens le plus large possible. Elles travaillent ce que j’appellerais « l’hypothèse du continu » (pour faire signe aux mathématiques), soit l’idée qu’il n’y a pas rupture entre « nature » et « culture », mais une forme de continuité dans les modes de fonctionnement – continuité qui ne saurait, cependant, être totalement indifférente aux contenus et qui, en ce sens, n’est pas celle du biologisme naïf dans les sciences sociales.

Dans un court livre, Heiner Mühlmann s’intéresse aux « collectifs de combat » et à leur capacité à endurer le stress. Il part du stress comme fait biologique et se concentre sur ses effets :

Sous l’influence du stress, la sécrétion de non-adrénaline, d’adrénaline et de cortisol est augmentée. L’effet est le suivant : les fonctions cardiaque et circulatoire sont intensifiées, cependant que le métabolisme, l’immunité et l’activité sexuelle sont affaiblies. De cette façon, toutes les énergies de l’organisme sont canalisées dans les muscles squelettiques pour optimiser leurs habiletés motrices. Elles sont utilisées pour combattre ou fuir (fight or flight). De surcroît, les aires neurales chargées de la perception et de la réaction rapides sont également renforcées. La physiologie du stress est donc un processus cognitif par lequel une perception est transformée en un flux d’énergie.

MSC – Maximal Stress Cooperation: The Driving Force of Cultures, New York, Springer Wein, p. 10, traduction libre.

Il ajoute immédiatement que « la fin heureuse de la phase de stress est d’une importance plus grande encore que le stress lui-même ». Cela vaut pour toute entité soumise au stress, humaine ou non, individuelle ou collective. Par exemple, Sloterdijk fait de cet énoncé le cœur de sa Théorie des après-guerres, sur les relations entre la France et l’Allemagne après 1945.

Une décision doit intervenir quant à l’aspect sain ou morbide de l’ensemble du processus de stress. Mühlmann écrit : « C’est uniquement lorsque l’individu [ou le groupe] en arrive à une évaluation non-négative de l’action du stress qu’il peut alors entrer dans la phase de relaxation post-stressale. » (p. 13) Sur le plan des « cultures », il considère que :

Puisque les actions à haut stress ont une plus grande influence sur la balance du pouvoir, et donc sur les destins de l’homme et des animaux, que les actions à faible stress ou sans stress, l’achèvement et le travail d’évaluation de la phase de relaxation sont les préalables (prerequisites) décisifs pour la création de systèmes sociaux d’ordre. Les systèmes d’ordre qui émergent de cette façon son hautement importants parce qu’ils contiennent un ordre émotionnel. La phase de relaxation post-stressale génère le phénomène d’ajustement émotionnel régulé.

MSC – Maximal Stress Cooperation: The Driving Force of Cultures, New York, Springer Wein, pp. 13-14, traduction libre.

Cela signifie que celui qui a été vaincu est poussé à transformer ses comportements (à « ajuster son décorum »), sous peine d’avoir à revivre la même expérience malheureuse, alors que celui qui a vaincu est poussé à renforcer ses habitudes, puisqu’elles se sont montrées viables. Dans les deux cas, cependant, il n’y a aucune nécessité. Ces transformations ou ces renforcement peuvent ne pas se produire.

Maintenir un organisme ou une entité en état de mobilisation émousse les énergies. C’est pour cette raison, je crois, que ce printemps ne pouvait que finir. Ce n’est probablement pas la pire des fins, bien au contraire. Mais bien sûr, les actions politiques de lutte contre les impératifs capitalistes de l’austérité néolibérale autoritaire, qui semblent promis à tenter de s’imposer d’une manière grandissante, peuvent reprendre. Pour l’instant, il s’agit de récupérer, de se refaire des forces – surtout parce que les forces opposées font de même!

Je considère que ce qui s’écrit de plus à propos ces jours-ci participe d’un tel travail d’évaluation « post-stressal ». Un mot d’ordre exemplaire : « Stand Strong and Do Not Despair ».

De bons apprentissages peuvent être fait auprès de ces collectifs en lutte depuis des années, voire des décennies déjà.

Un problème pour la #ggi resterait toutefois de départager vainqueurs et vaincus. Peut-on faire l’économie de cette conversation?

Le SPVM semble tenter de se refaire des forces à utilisant ceux et celles qui s’engagent dans la continuation de leur manifestation dans les rues comme des punching bags d’entraînement. Alors, une marche par semaine, comme on le propose ici?

En tous les cas, je crois qu’il ne faut pas oublier que les forces policières sont le bras armé de l’État, et que c’est le cerveau et le système nerveux (ce qui communique) qui vivent le stress de la façon la plus intense. Le bras ne pense pas – ou si peu.

1 commentaire

Classé dans Simon Labrecque

Une réponse à “Épars – encore un effort! Essai de dépliage polémologique trop rapide (car toujours le temps se pousse)

  1. Excellent, merci!

    Merci aussi d’avoir compris que c’est suffisant de simplement venir voir, un peu, de venir vivre par soi-même ce qu’est, « pour de vrai », une #manifencours… et choisir ensuite d’en témoigner ou non, choisir de revenir ou non.

    Trop de gens, j’ai l’impression, s’imaginent que pour manifester il leur faut crier à tue-tête toute la soirée ou engager le combat avec des brutes costumées, ou pour toutes sortes d’autres mauvaises raisons se privent d’une expérience plus riche qu’elle peut en avoir l’air de l’extérieur.

    La prise de la rue par le peuple est un rassemblement d’esprits libres, et à moins que vous n’agissiez de manière si bête que vous les offensez, ils respecteront que vous avez librement pris la rue (ou le trottoir) et que personne n’a à vous dire quoi faire.

    Évidemment, les pandas, lapins, grenouilles, bananes, pirates, ninjas, zombies et autres sont bienvenus, et appréciés, mais pas besoin de faire un cirque pour manifester. Manifestez-vous, ce sera déjà beaucoup.

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