Archives mensuelles : novembre 2012

Trahir – Pragmatisme et création littéraire

Par Paul Laborde | cet article est disponible au format pdf

On veut poser ici la question de la compatibilité : peut-on faire de l’art en se réclamant d’une philosophie ? Et plus précisément encore, en revendiquant celle de Gilles Deleuze et Félix Guattari ? Ce projet est-il viable ? Il y a là d’autres problèmes qui surgissent : est-il pertinent de vouloir « juger » de la légitimité d’une œuvre ? Peut-on s’autoriser à limiter un projet artistique ? La philosophie de Deleuze et Guattari semble donner un élément de réponse à toutes ces questions, à travers un de leur concept les plus fondamentaux, celui de « devenir » [Cet article est disponible au format pdf.]

Un premier texte pour la thématique « Traverser l’Achéron », maintenant disponible en format pdf.

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« Toute la police est violence jusque dans ses regards et ses silences. »

Critique de La domination policière. Une violence industrielle, de Mathieu Rigouste, Paris: La Fabrique éditions, 2012, 260 p.

Par Simon Labrecque | aussi disponible en format pdf

arton729Le dernier livre de Mathieu Rigouste est remarquable. Docteur en sciences sociales et « gosse de banlieue, engagé dans les luttes » (dixit la présentation des éditions BBoyKonsian), l’auteur s’est fait connaître par son premier ouvrage, écrit à partir de sa thèse : L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine (La Découverte, 2009). L’année dernière, il publiait Les marchands de peur. La bande à Bauer et l’idéologie sécuritaire (Libertalia, 2011), ainsi que Le théorème de la hoggra. Histoires et légendes de la guerre sociale (BBoyKonsian, 2011). Sa démarche générale participe à et d’une sociologie postcoloniale engagée, de tendance libertaire ou marxienne, qui pense les modalités de l’habitation des territoires comme expressions de rapports de forces.

Dans La domination policière. Une violence industrielle (La Fabrique, 2012), Rigouste présente une analyse critique et détaillée des transformations du système de la violence policière en France, de la guerre d’Algérie à aujourd’hui, du saccage policier des premiers bidonvilles de Nanterre, dans les années 1950, aux dernières « bavures » en date – bavures qui, précisément, ne sont ni accidentelles ni exceptionnelles. Elles sont parties intégrantes d’un ordre.

L’auteur pense les transformations de l’ordre sécuritaire français en rapport avec les tendances structurantes du « nouvel impérialisme » (dixit David Harvey) néolibéral mondialisé. Ces transformations et ces tendances s’expriment dans des pratiques qui sont étudiées sur un mode généalogique. Elles sont données à ressentir par l’usage judicieux d’un corpus varié. En plus de faire entendre des témoignages d’habitants des cités, « damnés intérieurs » (l’expression revient dans tout le texte) qui doivent composer chaque jour avec l’arbitraire des violences policières (entre autres violences), Rigouste donne à lire des récits de policiers de terrain et de fonctionnaires, des énoncés de la « politique de la ville » et des montages médiatiques, des jugements, des slogans d’« idéologues sécuritaires » et d’industriels des armes « non létales », des histoires de militants et des recherches universitaires récentes (dont les travaux du sociologue et urbaniste Jean-Pierre Garnier et ceux du géographe Stephen Graham). L’ensemble documente l’existence d’un complexe de domination qui produit, module et reproduit une multitude de violences pour se maintenir et se perpétuer lui-même. Ce complexe organise ce que l’auteur appelle un « socio-apartheid » qui passe par la gestion d’« enclaves endocoloniales » de ségrégation (les « quartiers sensibles »), où les tactiques contre-insurrectionnelles coloniales (développées en Indochine et en Algérie) sont appliquées et « raffinées » en contexte métropolitain face à ce que les médias appellent « violences urbaines ».

Ces violences sont le plus souvent des ripostes aux violences exercées par les classes dominantes et leur appareil répressif. L’auteur montre en effet que les émeutes surviennent généralement suite à la mort d’un damné intérieur qui a eu affaire aux « forces de l’ordre » (et il y a beaucoup de ces morts), ou suite à l’un des multiples « non lieux » déclarés par le système judiciaire en réponse aux plaintes portées contre des policiers. C’est un cycle, un feu qui s’alimente lui-même : la manière dont la police « gère » les désordres indésirables qui résultent souvent de ses propres actions reconduit les raisons de l’insoumission et menace de la rendre ingérable. L’art policier réside dans la capacité à moduler ces tensions, mais aussi à justifier sa propre existence par le caractère « explosif » des situations auxquelles la police fait face.

Dans les sillons de Fanon, Foucault et Bourdieu (qu’il cite), ou de Machiavel, Marx et Weber (qu’il ne cite pas), mais peut-être surtout en écho aux témoignages des habitants des cités et des policiers de terrain, Rigouste décrit un monde qui est le lieu d’une véritable guerre sociale entre classes dominantes et populations dominées, entre puissants et insoumis. Il s’intéresse principalement à la « guerre intérieure » qui se mène en France, mais il trace aussi plusieurs parallèles avec les conflits intérieurs à d’autres pays (surtout les États-Unis et les anciennes colonies françaises), ainsi qu’avec les « guerres extérieures ». L’aspect le plus fascinant de l’ouvrage est sans doute sa capacité à montrer les rapports complexes d’innovation, de riposte et de feedback qui se tissent entre les projets d’urbanisme, les résistances citoyennes, les pratiques quotidiennes des forces policières (voir en particulier le chapitre sur l’« industrialisation de la férocité », pp. 137-171) et les marchés internationaux, publics et privés, de la coercition et du « maintien de l’ordre ». Ce marché en pleine expansion semble promis à un avenir on ne peut plus radieux (monétairement). À ce titre, l’auteur montre que les cités françaises, où se trouve confinée ce que Marx nommerait l’une des armées de réserve du capitalisme contemporain, servent de véritables laboratoires pour tester des tactiques et des armes nouvelles. Elles servent également de « vitrines » qui sont mises en valeur pour exporter le « savoir faire français » dans le domaine de la gestion des « désordres indésirables » – vers la Tunisie, par exemple, pour « venir en aide » aux forces de Ben Ali, comme le voulait une ministre de l’époque.

L’ouvrage de Rigouste arrive à point nommé dans le contexte québécois actuel, alors qu’une multitude d’individus, de coalitions et d’organisations demandent une commission d’enquête publique sur les agissements des forces policières durant la grève générale étudiante et que plusieurs personnes impliquées dans ce conflit pansent toujours leurs blessures. On ne peut que souhaiter qu’un travail similaire parvienne un jour à dire l’évolution et la teneur des pratiques policières d’ici avec la même minutie.

Il faudrait, par exemple, ajouter quelques noms d’ici à la triste « liste des personnes ayant perdu un œil suite à l’usage de balles de défense au cours des dernières années » (p. 113). Il faudrait aussi songer à la manière dont « la police emploie des mécaniques de violence modulables et rationalisées selon le caractère plus ou moins sacrifiable des corps à soumettre » (p. 207), et comment l’« extension de dispositifs d’exception sert à mettre en garde les fractions radicalisées des couches privilégiées en menaçant de les traiter comme l’État traite les damnés intérieurs » (p. 210). La réflexivité de Rigouste, qui énonce que le fait d’« [avoir] été fabriqué socialement comme un mâle blanc et hétérosexuel, dans les strates supérieures des classes populaires[, l’a] toujours protégé des violences physiques de la police et [lui] a facilité l’accès à l’université et à ses diplômes » (p. 9), montre l’importance de tenir compte de qui parle lorsqu’il est question de la police.

Dès la première page du livre, il est difficile de ne pas songer à l’« affaire du matricule 728 », aux gestes publicisés de Stéphanie Trudeau, agente du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), au cours et à la suite de la grève étudiante. Toutefois, l’ouvrage donne aussi à penser que la lumière médiatique portée sur cette « affaire » laisse dans l’ombre tous les autres gestes du corps policier, ces gestes quotidiens qui ont pour cibles des « populations » autres que la petite bourgeoisie blanche ou les couches supérieures des classes populaires plus ou moins radicalisées. Pour cette raison, mais aussi parce qu’il résume la thèse de l’auteur, qu’il donne un aperçu de son style et qu’il fait apparaître des similitudes et des différences entre la France et le Québec, le deuxième paragraphe du livre me semble mériter d’être cité en entier. Rigouste écrit :

La police est un appareil d’État chargé de maintenir « l’ordre public » par la contrainte. Elle est organisée rationnellement pour produire de la violence. Les études focalisées sur ce que l’on appelle des « violences illégitimes » ou « illégales », des « bavures » et des « accidents » n’observent qu’une partie du phénomène. Elles insistent sur le fait que la police tente de réduire le risque de tuer dans les sociétés qu’elles appellent « démocratiques », que les agents de la force publique travaillent à contenir leur violence et que la brutalisation physique ne représente qu’une exception. Ces observations ne permettent pas de comprendre l’impact et les effets sociaux de comportements peut-être minoritaires dans la vie d’un policier, mais qui structurent profondément la vie de ceux qui les subissent quotidiennement et de plein fouet. Elles masquent aussi le système général des violences symboliques et physiques provoquées par l’activité policière. Les rondes et la simple présence, l’occupation virile et militarisée des quartiers, les contrôles d’identité et les fouilles au corps, les chasses et les rafles, les humiliations et les menaces, les coups et les blessures, les perquisitions et les passages à tabac, les techniques d’immobilisation et les brutalisations, les mutilations et les pratiques mortelles ne sont pas des dysfonctionnements; il ne s’agit ni d’erreurs, ni de défauts de fabrication, ni de dégâts collatéraux. Tous ces éléments sont au contraire les conséquences de mécaniques instituées, de procédures légales, de méthodes et de doctrines enseignées et encadrées par des écoles et des administrations. Même les meurtres policiers sont pour une grande partie des applications d’idées et de pratiques portées par les différents niveaux de la hiérarchie policière et politique. Le mot « police » à lui seul contraint chaque fois qu’il est prononcé et par sa seule existence. Toute la police est violence jusque dans ses regards et ses silences (pp. 7-8).

Si l’ordre sécuritaire se reconfigure et se modifie sans cesse, c’est qu’il ne maîtrise jamais totalement les effets du contrôle qu’il semble parfois détenir. L’insoumission persiste également.

Un entretien d’un peu plus d’une heure avec Mathieu Rigouste, tourné en 2007, est disponible ici.

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Un symbole n’est pas tout: impressions d’un carré rouge devant ses semblables londoniens

Par Jean François Bissonnette, Londres, 21 novembre 2012

Deux ans après que le gouvernement de Sa Majesté ait décidé de tripler les frais de scolarité universitaires, faisant passer ceux-ci à un plafond de 9000 livres sterling par année, les étudiants britanniques s’étaient donné rendez-vous, en ce jour, afin de faire entendre à nouveau leur voix. À l’appel de la National Union of Students, une manifestation de grande ampleur devait se tenir au centre de Londres afin de réitérer l’opposition des étudiants aux coupures affectant l’éducation, mais aussi afin de dénoncer le manque de perspectives d’avenir, notamment professionnel, pour cette génération destinée à vivre sous le signe de l’endettement et de l’austérité budgétaire.

Fut-ce la froide pluie de novembre qui découragea les marcheurs, ou le souvenir des manifestations passablement violentes de 2010 qui n’avaient pas su faire reculer le gouvernement? On annonçait des dizaines de milliers de participants pour cette journée nationale d’action, ils ne furent guère que deux ou trois mille à battre le pavé. Pour le carré rouge qu’est l’auteur de ces lignes, encore grisé de l’effervescence du printemps dernier, la faible mobilisation dont témoigne la Demo 2012 londonienne a de quoi étonner, alors qu’il faut se le dire, la situation des étudiants britanniques paraît bien pire que la nôtre.

À l’automne de 2010, une série de manifestations importantes, couplées à quelques occupations de campus, avaient bien tenté, mais sans succès, de bloquer la hausse décidée par le gouvernement de coalition conservateur/libéral-démocrate. Celle-ci suivait les recommandations du rapport Browne que l’ancien gouvernement travailliste avait mandaté, ce même gouvernement dit de la « troisième voie » qui, douze ans plus tôt, avait mis fin à la gratuité des études universitaires. À ceux pour qui une hausse ponctuelle, même modeste, des frais de scolarité évoque une pente glissante, l’exemple du Royaume-Uni apporte une stupéfiante confirmation.

Voilà de quoi se réjouir une nouvelle fois d’avoir réussi, chez nous, à triompher du gouvernement Charest sur cette question de la hausse des frais de scolarité. Or, il appert que notre victoire a eu l’heur d’inspirer un regain de combativité chez les étudiants britanniques, qui, bien que sortis en petit nombre, étaient fort nombreux à arborer ce même carré rouge qui fait encore notre fierté. Deux casseroles étaient même de la partie, c’est tout dire. On ne peut manquer d’être un peu surpris de cette diffusion des symboles de notre lutte, depuis ce coin passablement périphérique du système-monde qu’est le nôtre jusqu’à cette ancienne métropole impériale. C’est sans doute que notre lutte est aussi la leur, et vice-versa.

Notre « printemps érable » paraît exercer ici une véritable fascination. On se souviendra peut-être qu’un article paru dans The Guardian en mai dernier voyait en notre mouvement quelque chose comme le fer de lance de l’opposition au néolibéralisme en Amérique du Nord. Dans la même veine, à la mi-octobre, une conférence intitulée « Lessons from Quebec » s’était tenue à King’s College dans l’idée d’importer l’« esprit » du Maple Spring dans les rues de Londres. Fondée en 2010, une organisation d’étudiants et de travailleurs unis dans la lutte contre l’austérité, la National Campaign Against Fees and Cuts, semble avoir adopté le carré rouge comme symbole officiel, et ponctue son appel à manifester à nouveau le 5 décembre prochain de la désormais classique photo prise du haut du viaduc surplombant Berri sur Sherbrooke. Cette renommée du « printemps érable » en est venue à prendre une tournure carrément légendaire, alors que le Socialist Party appelant lui aussi à manifester, vantait l’« inspirant exemple des 500 000 étudiants et travailleurs marchant ensemble au Québec », ce qui dépasse de loin nos propres estimations déjà surfaites de l’ampleur de nos manifs.

Or, un symbole n’est pas tout. S’ils n’étaient que deux ou trois mille à défiler aujourd’hui, c’est peut-être aussi du fait des conditions tactiques qui rendent possible ou non un soulèvement comme le nôtre. Pour des raisons que l’on s’explique mal, il ne semble pas de tradition, en Angleterre, que les étudiants fassent grève. La manifestation et l’occupation prolongée de locaux ou de bâtiments sur les campus universitaires composent apparemment l’essentiel des moyens dont ceux-ci disposent pour se faire entendre. Alors qu’il est maintenant question, au Québec, d’accorder formellement un droit de grève aux étudiants pour mieux « encadrer » celui-ci, il importe de soupeser l’incomparable effet de levier que cette tactique procure lorsque vient le temps de faire sortir les étudiants dans la rue.

Autre différence non moins importante, le mouvement étudiant québécois, malgré ses divisions internes, a su conserver un front uni face à un gouvernement arrogant et inflexible, et il faut encore ici apprécier l’avantage que ceci nous a donné. À l’inverse, nos confrères et consœurs britanniques semblent en proie à de profondes dissensions. Si la NUS se targue de représenter 95% des étudiants du pays, celle-ci se voit critiquée pour son caractère « bureaucratique » et pour le « carriérisme » dont feraient preuve ses officiers, futurs cadres du Labour, ce qui n’est pas sans rappeler de semblables reproches adressés à nos fédérations universitaire et collégiale.

S’il existe une frange radicale parmi les étudiants britanniques, celle-là même qui avait occupé et saccagé le quartier général du Parti conservateur en marge d’une manifestation organisée en novembre 2010, celle-ci ne paraît pas posséder de véritable relais institutionnel. Au contraire, par son ancrage dans les associations locales, la CLASSE a su, quant à elle, donner au mouvement québécois une impulsion décisive, à laquelle les fédérations plus timorées n’eurent d’autre choix que de se rallier.

La NUS s’est fait vertement fustiger par la NCAFAC pour avoir orienté la manifestation d’aujourd’hui sur un trajet frôlant à peine le Parlement de Westminster, et aboutissant à plusieurs kilomètres des lieux de pouvoir de la capitale, dans un souci délibéré d’éviter de créer trop de « perturbations ». En queue de manifestation, on pouvait entendre des slogans aussi hostiles à l’endroit des « bureaucrates » de la NUS que du Tory scum au pouvoir. Lors du rally clôturant le défilé, à voir le président de la NUS se faire chahuter, lancer des pommes, puis carrément déloger de la scène par une bande d’énervés qui se sont fait huer à leur tour par un parterre d’étudiants transis par la pluie et le vent, on en garde l’impression que les frais de scolarité en Angleterre n’ont pas fini d’augmenter.

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Contaminations – sur la poésie de Sébastien B Gagnon

Critique de Disgust and Revolt Poems mostly written in English by an indépendantiste, de Sébastien B Gagnon, Montréal, Éditions Rodrigol, 2012, 55 pages.

Par René Lemieux, Université du Québec à Montréal | aussi disponible en format pdf

Eh bien, je risquerai d’abord, avant de commencer, deux propositions. Elles paraîtront, elles aussi, incompossibles. Non seulement contradictoires en elles-mêmes, cette fois, mais contradictoires entre elles. […] 1. On ne parle jamais qu’une seule langue. 2. On ne parle jamais une seule langue.

Jacques Derrida, Le Monolinguisme de l’autre, 1996, p. 21.

La poésie a parfois des allures de quarantaine, comme si le poète avait voulu isoler la langue et la purifier afin d’en raffiner le sens. Un peu comme pour une scène de crime – mais l’écriture n’a-t-elle pas toujours quelque chose de la scène de crime? –, le poète en expert viendrait isoler les éléments du langage pour en immuniser quelque chose comme une idée. Pour continuer dans le médico-légal, il s’agirait de protéger et de préserver, mais aussi de confiner et de limiter l’accès au langage, et ce, afin de ne pas laisser cette scène qui se met au jour se faire contaminer – au risque d’entacher la preuve à présenter devant le Tribunal.

Un petit recueil de poésie vient d’être publié aux éditions Rodrigol, qui, je pense, apporte beaucoup à la langue française au Québec, à cause et malgré son titre, Disgust and Revolt Poems mostly written in English by an indépendantiste, qui déjà laisse le français contaminer l’anglais, et le poète francophone se faire contaminer par une autre langue. Magnifique du point de vue de la facture, le petit recueil prend la forme d’un passeport canadien sur lequel Sébastien B Gagnon aurait laissé sa marque, son tague. Ce palimpseste paralégal dit la possibilité d’écrire par-dessus le droit, mais aussi, comme le donne à penser le palimpseste, de revenir à des écritures antérieures négligées. Réécrire par-dessus le passeport – c’est-à-dire l’altérer, le rendre autre –, notons-le, met en péril le droit de passage (c’est bien ce que nous dit le Code criminel, §57.2-3), mais tout autant ouvre du même coup la possibilité du passage en dehors des normes et de la légalité imposées par le droit ou par le souverain.

Il s’agit de petits poèmes courts aux grandes ambitions. C’est moins que l’auteur a écrit en anglais, qu’il a laissé l’anglais le parasiter et, ce faisant, a lui-même parasité l’anglais, cette langue de l’Autre (ou de l’hôte, comme Jacques Derrida l’écrivait dans Le Monolinguisme de l’autre) : « hôte », mot unique au français – intraduisible – le préféré de George Steiner, car il désigne à la fois celui qui accueille et celui qui se fait accueillir. Là où le français excelle dans l’ambiguïté et la préciosité, ce qui n’échappe, oh! surtout pas! aux discours poétique ou philosophique, Gagnon y a préféré la plasticité et la malléabilité de la langue anglaise de laquelle il se met véritablement à l’épreuve de l’autotraduction et de l’exappropriation. Une opinion commune nous dit que le vrai polyglotte cesse de penser dans sa langue maternelle pour penser dans celle de l’autre, mais le lourd secret de la traduction dit autrement : l’affirmation de sa pensée passe toujours dans et par la langue de l’autre, dans l’épreuve de la traduction de l’autre, surtout quand il s’agit d’écrire dans la langue que l’on pense posséder. Car la langue ne nous appartient pas, on lui appartient : Gagnon passera certes par une langue seconde, mais ce sera pour lui affaire de découverte, celle du continent Langage qu’il explore au-delà des langues multiples.

Une langue secondaire, dans le jardon de la traductologie, on appelle ça une « langue B ». Ce même « B » qui fend en son milieu le nom (dit « propre ») de l’auteur, un B étrangement sans point, comme une initiale qui manquerait la marque de sa complétude. Ce nom « propre » se voit altéré, comme s’il avait déjà, dans le nom même de l’auteur, une volonté de se désapproprier de lui-même, en tout cas des déterminations supposées de (son lieu de) sa naissance. Un B qui vacille entre soit un deuxième prénom crypté ou un deuxième nom de famille, celle d’une lignée maternelle présumée (rien ne nous l’indique en tout cas). À l’universalité du nom propre public – de la langue et de la patrie, du masculin et du majoritaire, mais aussi du rituel, du mécanique, de l’ordre, du transcendantal et du hiérarchique –, le B – le secondaire, l’autre avec un petit a – inaugure des rapports nouveaux, pas nécessairement égalitaires, mais certes mineurs au sens à la fois du moins nombreux, de l’irresponsabilité du jeu de l’enfant, ou du souterrain (underground). Se traduire en langue B pour expériencer l’impropre, le marginal, l’inférieur, le subordonné, expériencer l’impropriété de la propriété/propreté de la langue française pure, et en cela, atteindre une pureté non de la langue mais du Langage, expériencer, finalement, de nouvelles forces immanentes afin d’agir dans ce monde-ci. Et c’est dans ces grands moments de cette tradition de la critique du négatif, de la culture de la joie, de la haine de l’intériorité, de l’extériorité des forces et des relations, et de la dénonciation du pouvoir (pour reprendre la formule bien connue de la lettre de Gilles Deleuze à Cressole), tradition à laquelle Gagnon contribue, que la poésie prend tout son sens, c’est-à-dire son sens politique : le poème devient projectile.

Alors qu’on en est – encore… – à un énième controverse sur la langue (bien parlée, évidemment) au Québec, Sébastien B Gagnon aura eu l’intelligence de construire un terrier dans le langage en-dehors des catégories planifiées des normes linguistiques et d’appréhender à bras-le-corps la langue de l’autre. Toutes ces controverses, ne l’oublions pas, sont minutieusement calculées, notamment par des journaux qui font fonds de la polémique : ces quotidiens qui servent de plate-forme convenue finissent toujours par poser les règles du débat, soit un français propre au Québec, soit le français standard propre à l’international franco-centré, et ce reste en tiers exclu appelé « joual », à défaut de lui trouver un nom plus propre.

La dernière querelle fut montée de toutes pièces par ce qu’on aura voulu voir et entendre comme le symptôme de la décadence du français en Amérique, l’arrivée d’un groupe de musique acadien sur la scène musicale québécoise, Radio Radio, dont le langage semble bien choquer les hautes sphères du Devoir. Qu’on veuille voir des qualités ou des défauts à ce groupe de musique n’est pas notre affaire, c’est la réaction à leur présence sur le sol québécois par les chantres des belles lettres qui est l’enjeu : voir avec Radio Radio un symptôme de quoi que ce soit doit devenir en soi un symptôme de quelque chose. L’affaire est entendue : on aime nos Acadiens sagouinisants, bien typiques et bien folklorique. La langue acadienne, dit le récit, fut jadis à son achèvement, à un moment donné bien précis, entre la Déportation et la création de l’Université de Moncton. Tout le reste, c’est-à-dire tout ce qui suit ce moment fictionné de la langue qu’on voudrait mesure de toutes choses, est déchéance. Ce n’est rien savoir de la nature du langage qui est Continu. Les langues sont des plaques tectoniques qui s’entrechoquent, qui se chevauchent, ce sont des logiques qui apparaissent et qui disparaissent en formant des modes de vie originaux, mais aussi des guerres perpétuelles en chacun de nous : « Chu un million d’affaires/ Qui s’promènent pendant des millions d’années/ D’la poussière, de l’anti-matter/ Chu un catholique ensorcelé, » comme le chante Radio Radio.

Ces commentateurs de la langue française standardisée mènent l’attaque contre tout ce qui pourrait remettre en question leur autorité sur la langue, position qui, performativement, les oblige à juger de la langue des autres. Performativement, parce qu’ils ne vivent que de leur langue figée : toute tache à cette langue altérerait cette autorité qui n’est rien d’autre qu’un discours creux autogénérateur. Mais alors de quoi est-elle le nom, cette élite culturelle inutile qui crache sa méconnaissance du monde, rythmée par des polémiques qu’elle fabrique pour justifier sa présence? A-t-on simplement affaire là à la pureté obscène du Tribunal : les juges de la langue ne vivant que pour juger de la langue des autres, sans plus?

Alors que d’un côté on se soucie plus d’enfermer la langue pour la conserver telle qu’elle devrait se parler (c’est-à-dire telle que cette élite la parle), Gagnon a eu la bonne idée d’expérimenter le Langage et d’en faire, un moment seulement – car ce ne sont toujours que des moments brefs : des « déflagrations » –, un Erewhon. Pas du tout l’image utopique du no-where, mais l’autre de ce monde-ci : now-here, c’est-à-dire faire d’ici la tension entre l’ici et un ailleurs qu’ici. Voilà peut-être la réponse à ces moralisateurs du bien parlé : cesser de les nourrir en leur adressant toute parole et commencer à créer pour nous-mêmes des formes de vie nouvelles. Peut-être plus qu’une politique – ou peut-être une politique au-delà du politique – Gagnon offre un enseignement sur ce qu’il a perçu de l’autre côté de cette langue qu’on pense vulgairement être « la sienne », c’est faire de la parole un don à autrui – à soi, à eux, à nous : « If you ever speak one word/ of my language/ it is yours/ after all. »

 

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Sixième mise à jour à l’inventaire d’une première réception

Par Simon Labrecque, Montréal, et Cornelias Qumbe, Candiac

La sixième mise à jour au texte maintenant collectif de Cornelias Qumbe est disponible dans le document original. Les informations concernant le lancement du livre montréalais proviennent de Cornelias Qumbe, et les informations concernant la table-ronde au Salon du livre de Montréal proviennent de Simon Labrecque, l’enregistrement est disponible ici.

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Cinquième mise à jour à l’inventaire d’une première réception

Par Cornelias Qumbe, Candiac

La cinquième mise à jour au texte de Cornelias Qumbe est disponible dans le document original. Elle comprend deux résumés, le premier d’une recension de Normand Baillargeon et le deuxième d’une vidéo promotionnelle de Québec Amérique.

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Traduire la différance en portugais

Par Paulo Ottoni | traduit du portugais par René Lemieux

Depuis la conférence « La différance » prononcée à la Société française de philosophie par Jacques Derrida le 27 janvier 1968, la différance est devenue une sorte d’« emblème de la déconstruction », donnant naissance à une importante discussion sur son écriture tout comme sur la traduction de ce néographisme en d’autres langues, et particulièrement en portugais [Le texte entier est disponible en format pdf.]

La version originale de ce texte en portugais est disponible en ligne.

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