« Toute la police est violence jusque dans ses regards et ses silences. »

Critique de La domination policière. Une violence industrielle, de Mathieu Rigouste, Paris: La Fabrique éditions, 2012, 260 p.

Par Simon Labrecque | aussi disponible en format pdf

arton729Le dernier livre de Mathieu Rigouste est remarquable. Docteur en sciences sociales et « gosse de banlieue, engagé dans les luttes » (dixit la présentation des éditions BBoyKonsian), l’auteur s’est fait connaître par son premier ouvrage, écrit à partir de sa thèse : L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine (La Découverte, 2009). L’année dernière, il publiait Les marchands de peur. La bande à Bauer et l’idéologie sécuritaire (Libertalia, 2011), ainsi que Le théorème de la hoggra. Histoires et légendes de la guerre sociale (BBoyKonsian, 2011). Sa démarche générale participe à et d’une sociologie postcoloniale engagée, de tendance libertaire ou marxienne, qui pense les modalités de l’habitation des territoires comme expressions de rapports de forces.

Dans La domination policière. Une violence industrielle (La Fabrique, 2012), Rigouste présente une analyse critique et détaillée des transformations du système de la violence policière en France, de la guerre d’Algérie à aujourd’hui, du saccage policier des premiers bidonvilles de Nanterre, dans les années 1950, aux dernières « bavures » en date – bavures qui, précisément, ne sont ni accidentelles ni exceptionnelles. Elles sont parties intégrantes d’un ordre.

L’auteur pense les transformations de l’ordre sécuritaire français en rapport avec les tendances structurantes du « nouvel impérialisme » (dixit David Harvey) néolibéral mondialisé. Ces transformations et ces tendances s’expriment dans des pratiques qui sont étudiées sur un mode généalogique. Elles sont données à ressentir par l’usage judicieux d’un corpus varié. En plus de faire entendre des témoignages d’habitants des cités, « damnés intérieurs » (l’expression revient dans tout le texte) qui doivent composer chaque jour avec l’arbitraire des violences policières (entre autres violences), Rigouste donne à lire des récits de policiers de terrain et de fonctionnaires, des énoncés de la « politique de la ville » et des montages médiatiques, des jugements, des slogans d’« idéologues sécuritaires » et d’industriels des armes « non létales », des histoires de militants et des recherches universitaires récentes (dont les travaux du sociologue et urbaniste Jean-Pierre Garnier et ceux du géographe Stephen Graham). L’ensemble documente l’existence d’un complexe de domination qui produit, module et reproduit une multitude de violences pour se maintenir et se perpétuer lui-même. Ce complexe organise ce que l’auteur appelle un « socio-apartheid » qui passe par la gestion d’« enclaves endocoloniales » de ségrégation (les « quartiers sensibles »), où les tactiques contre-insurrectionnelles coloniales (développées en Indochine et en Algérie) sont appliquées et « raffinées » en contexte métropolitain face à ce que les médias appellent « violences urbaines ».

Ces violences sont le plus souvent des ripostes aux violences exercées par les classes dominantes et leur appareil répressif. L’auteur montre en effet que les émeutes surviennent généralement suite à la mort d’un damné intérieur qui a eu affaire aux « forces de l’ordre » (et il y a beaucoup de ces morts), ou suite à l’un des multiples « non lieux » déclarés par le système judiciaire en réponse aux plaintes portées contre des policiers. C’est un cycle, un feu qui s’alimente lui-même : la manière dont la police « gère » les désordres indésirables qui résultent souvent de ses propres actions reconduit les raisons de l’insoumission et menace de la rendre ingérable. L’art policier réside dans la capacité à moduler ces tensions, mais aussi à justifier sa propre existence par le caractère « explosif » des situations auxquelles la police fait face.

Dans les sillons de Fanon, Foucault et Bourdieu (qu’il cite), ou de Machiavel, Marx et Weber (qu’il ne cite pas), mais peut-être surtout en écho aux témoignages des habitants des cités et des policiers de terrain, Rigouste décrit un monde qui est le lieu d’une véritable guerre sociale entre classes dominantes et populations dominées, entre puissants et insoumis. Il s’intéresse principalement à la « guerre intérieure » qui se mène en France, mais il trace aussi plusieurs parallèles avec les conflits intérieurs à d’autres pays (surtout les États-Unis et les anciennes colonies françaises), ainsi qu’avec les « guerres extérieures ». L’aspect le plus fascinant de l’ouvrage est sans doute sa capacité à montrer les rapports complexes d’innovation, de riposte et de feedback qui se tissent entre les projets d’urbanisme, les résistances citoyennes, les pratiques quotidiennes des forces policières (voir en particulier le chapitre sur l’« industrialisation de la férocité », pp. 137-171) et les marchés internationaux, publics et privés, de la coercition et du « maintien de l’ordre ». Ce marché en pleine expansion semble promis à un avenir on ne peut plus radieux (monétairement). À ce titre, l’auteur montre que les cités françaises, où se trouve confinée ce que Marx nommerait l’une des armées de réserve du capitalisme contemporain, servent de véritables laboratoires pour tester des tactiques et des armes nouvelles. Elles servent également de « vitrines » qui sont mises en valeur pour exporter le « savoir faire français » dans le domaine de la gestion des « désordres indésirables » – vers la Tunisie, par exemple, pour « venir en aide » aux forces de Ben Ali, comme le voulait une ministre de l’époque.

L’ouvrage de Rigouste arrive à point nommé dans le contexte québécois actuel, alors qu’une multitude d’individus, de coalitions et d’organisations demandent une commission d’enquête publique sur les agissements des forces policières durant la grève générale étudiante et que plusieurs personnes impliquées dans ce conflit pansent toujours leurs blessures. On ne peut que souhaiter qu’un travail similaire parvienne un jour à dire l’évolution et la teneur des pratiques policières d’ici avec la même minutie.

Il faudrait, par exemple, ajouter quelques noms d’ici à la triste « liste des personnes ayant perdu un œil suite à l’usage de balles de défense au cours des dernières années » (p. 113). Il faudrait aussi songer à la manière dont « la police emploie des mécaniques de violence modulables et rationalisées selon le caractère plus ou moins sacrifiable des corps à soumettre » (p. 207), et comment l’« extension de dispositifs d’exception sert à mettre en garde les fractions radicalisées des couches privilégiées en menaçant de les traiter comme l’État traite les damnés intérieurs » (p. 210). La réflexivité de Rigouste, qui énonce que le fait d’« [avoir] été fabriqué socialement comme un mâle blanc et hétérosexuel, dans les strates supérieures des classes populaires[, l’a] toujours protégé des violences physiques de la police et [lui] a facilité l’accès à l’université et à ses diplômes » (p. 9), montre l’importance de tenir compte de qui parle lorsqu’il est question de la police.

Dès la première page du livre, il est difficile de ne pas songer à l’« affaire du matricule 728 », aux gestes publicisés de Stéphanie Trudeau, agente du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), au cours et à la suite de la grève étudiante. Toutefois, l’ouvrage donne aussi à penser que la lumière médiatique portée sur cette « affaire » laisse dans l’ombre tous les autres gestes du corps policier, ces gestes quotidiens qui ont pour cibles des « populations » autres que la petite bourgeoisie blanche ou les couches supérieures des classes populaires plus ou moins radicalisées. Pour cette raison, mais aussi parce qu’il résume la thèse de l’auteur, qu’il donne un aperçu de son style et qu’il fait apparaître des similitudes et des différences entre la France et le Québec, le deuxième paragraphe du livre me semble mériter d’être cité en entier. Rigouste écrit :

La police est un appareil d’État chargé de maintenir « l’ordre public » par la contrainte. Elle est organisée rationnellement pour produire de la violence. Les études focalisées sur ce que l’on appelle des « violences illégitimes » ou « illégales », des « bavures » et des « accidents » n’observent qu’une partie du phénomène. Elles insistent sur le fait que la police tente de réduire le risque de tuer dans les sociétés qu’elles appellent « démocratiques », que les agents de la force publique travaillent à contenir leur violence et que la brutalisation physique ne représente qu’une exception. Ces observations ne permettent pas de comprendre l’impact et les effets sociaux de comportements peut-être minoritaires dans la vie d’un policier, mais qui structurent profondément la vie de ceux qui les subissent quotidiennement et de plein fouet. Elles masquent aussi le système général des violences symboliques et physiques provoquées par l’activité policière. Les rondes et la simple présence, l’occupation virile et militarisée des quartiers, les contrôles d’identité et les fouilles au corps, les chasses et les rafles, les humiliations et les menaces, les coups et les blessures, les perquisitions et les passages à tabac, les techniques d’immobilisation et les brutalisations, les mutilations et les pratiques mortelles ne sont pas des dysfonctionnements; il ne s’agit ni d’erreurs, ni de défauts de fabrication, ni de dégâts collatéraux. Tous ces éléments sont au contraire les conséquences de mécaniques instituées, de procédures légales, de méthodes et de doctrines enseignées et encadrées par des écoles et des administrations. Même les meurtres policiers sont pour une grande partie des applications d’idées et de pratiques portées par les différents niveaux de la hiérarchie policière et politique. Le mot « police » à lui seul contraint chaque fois qu’il est prononcé et par sa seule existence. Toute la police est violence jusque dans ses regards et ses silences (pp. 7-8).

Si l’ordre sécuritaire se reconfigure et se modifie sans cesse, c’est qu’il ne maîtrise jamais totalement les effets du contrôle qu’il semble parfois détenir. L’insoumission persiste également.

Un entretien d’un peu plus d’une heure avec Mathieu Rigouste, tourné en 2007, est disponible ici.

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