Quand le délire reptilien se fait spectacle. Sur Clotaire Rapaille, l’opéra rock

Par Frédéric Mercure-Jolette | Université de Montréal

Il est rare de voir une telle énergie, rayonnante de liberté, s’exprimer aussi simplement. Tout d’abord, il faudrait probablement se demander pourquoi Clotaire Rapaille, ce psychanalyste publicitaire, est-il la bougie d’allumage de cet opéra rock? La sonorité du nom, l’excentricité du personnage et l’événement médiatique « Rapaille à Québec » donnent des outils à la troupe du Théâtre du Futur (à ne pas confondre avec les Nuages en pantalons) pour laisser se manifester leur créativité. Le fait que la création se fasse ici autour d’événements vécus – le spectacle commence notamment avec une projection documentaire « Clotaire Rapaille en 5 min » – permet de donner au récit un attrait et une profondeur qu’il aurait été difficile d’aller chercher dans la pure science-fiction. On pourrait aussi se demander s’il n’y a pas un certain sérieux dans cet opéra rock. N’est-ce pas ce que notre univers médiatique nous enjoint à faire : projeter l’avenir à partir d’un regard de publicitaire? Le résultat, déjanté il va sans dire, peut même rappeler vaguement les écrits de Fourrier ou des Futuristes. Chacun désire avidement transformer sa ville en un festival de plaisirs incessants. Ainsi, Rapaille transforme Drummondville en Hung Kung, une ville traversée par des ruisseaux de sauce brune où il pleut des patates frites et où se cache l’or blanc du fromage en crottes; Victoriaville devient Victoriavillopolis, ville du futur aux voitures volantes; Saguenay, la ville des Yétis; Trois-Rivières, Cinq-cent-trois-rivières-et-demi… La cupidité ne se laisse définitivement pas arrêter par l’absurdité, elle semble, au contraire, s’y abreuver.

On voit aussi Rapaille à l’œuvre, alors qu’il tente de décoder les villes qu’il visite. Rappelons-nous, en effet, que son talent consiste à découvrir l’identité véritable, profonde, des villes qui l’appellent à l’aide. Cependant, un spectre le hante : son échec à Québec. Là, il a mal joué ses cartes et n’a pu terminer son travail. Les gens de Québec, amateurs de radio-poubelle et un peu sado-maso, ne l’ont pas oublié et sont particulièrement en colère de le voir réussir un peu partout au Québec, sans se préoccuper d’eux. S’en suit alors une chasse à l’homme loufoque au cours de laquelle le prophète Rapaille se découvrira sous son véritable jour : le code secret qu’il vient délivrer est l’amour universel. Comment pourrait-ce en être autrement puisqu’on apprend qu’il a été conçu lors d’une partouse dans une commune sur l’Île d’Orléans dans les années 1960? Il est donc Québécois et enfant de l’univers.

En bref, même si l’humour reste assez primaire, voire parfois scatophile, et que les mélodies entonnées rappellent souvent des airs connus, le spectateur peut difficilement bouder son plaisir, tellement l’ensemble forme un 90 minutes de divertissement efficace et sans prétention. Mention honorable à l’animateur de radio-poubelle, excellent, et à la dégaine de Gilles Vigneault, le père spirituel de Rapaille, qui décroche assurément un sourire au spectateur. Souhaitons que la troupe du Théâtre du futur continue à investiguer notre imaginaire collectif un peu tordu.

Clotaire Rapaille, l’Opéra Rock, au Théâtre d’Aujourd’hui, 20 et 21 décembre 2012, une production du Théâtre du Futur.

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