Archives mensuelles : janvier 2013

« The Thing », ou l’adaptation monstrueuse comme événement-machine

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

The Thing, John Carpenter (1982).

Près de 20 ans après la sortie du classique The Thing de John Carpenter (1982), Matthijs van Heijningen Jr. a réalisé ce que la critique nomme aujourd’hui un prequel – mot lui-même monstrueux, construit analogiquement avec sequel : il s’agit d’une suite à un film, mais situé temporellement, au niveau du récit, avant le film sur lequel il se base (parfois traduit par « prélude »). Ici, l’adaptation ne consiste pas à reproduire un premier récit (que ce soit un roman ou une première version d’un film), mais à recréer les conditions narratives qui permettront aux spectateurs d’apprécier de nouveau, peut-être différemment, le premier film (avec le danger de décevoir les amateurs de ce dernier).

The Thing, Matthijs van Heijningen Jr. (2011).

Le premier The Thing était l’histoire de la découverte, par une équipe de scientifiques norvégiens d’un être extra-terrestre qui finira par décimer la station. Après la mort de presque tous les Norvégiens, la « chose », dont on découvrira rapidement qu’elle a le pouvoir de prendre l’apparence de ce qu’elle touche,  une fois transformée en chien, réussira à atteindre une base américaine où, là encore, un nouveau carnage aura lieu. Le récit de cette nouvelle adaptation par Van Heijningen nous montrera les événements antérieurs au récit de ce premier film.

Ce que produit Carpenter était déjà une adaptation d’un premier film datant de 1951, The Thing from another world de Christian Nyby, lui-même une adaptation d’une nouvelle de John W. Campbell publiée en 1938. Après l’adaptation d’une adaptation d’une adaptation, Van Heijningen ne fait pas seulement continuer cette série de transformations du même par l’autre et de l’autre par le même, une itérabilité par ailleurs adaptative (au sens biologique – qui est le sens propre de cette « chose ») aux contextes du public nouveau. Non, Van Heijningen fait quelque chose avec l’adaptation que ses prédécesseurs n’avaient pas fait : l’adaptation ne vise plus (ou pas seulement) à s’adapter aux nouveaux marchés des consommateurs de cinéma de science-fiction, elle s’adapte à l’adaptation en fournissant l’empreinte originelle, archétypale, de l’original.

The Thing from another world, Christian Nyby (1951).

Il y a bien évidemment des différences entre les récits. Par exemple, le premier film de 1951 se passait en Arctique, alors que les deux derniers films auront lieu de l’autre côté du globe – question de réactualiser le lieu, l’Antarctique étant plus mystérieux. Or, la différence essentielle entre la première adaptation et les deux dernières occurrences se trouve dans cette « chose » dont on apprendra les caractéristiques, à savoir, dans les deux derniers films, sa capacité adaptative de prendre la forme, la semblance, de ce qu’elle touche. Le mode de son parasitage, c’est de redonner l’image spéculaire de sa victime, une manière de passer inaperçu parmi les autres et ainsi continuer son œuvre de destruction.

Comme je l’ai mentionné plus haut, le prequel de 2011 ne vient pas répéter, c’est-à-dire imiter simplement le film de 1982, il vient plutôt s’insérer dans celui-ci : il ne s’agit plus ici simplement d’imiter sous la forme d’une copie un original, mais de devenir ou de prendre la place de l’original (et ainsi confondre l’ordre temporel de la diégèse). Or, l’adaptation de Van Heijningen est à l’image de la « chose », ou mieux, elle performe ce que la « chose » produisait. Il s’agit là d’un tour de force incroyable de la part du réalisateur, car il y avait de nombreuses contraintes à ce film, notamment, reproduire à l’exact les lieux de la station norvégienne (qui avaient été vus dans le film de Carpenter).

Le sous-genre prequel (si on peut parler ici en termes de genre) obtient peut-être sa vérité dans ce film, mais c’est une vérité monstrueuse, à la limite d’une part de la répétition mécanique de la mimésis (donc de la mort) car l’adaptation se doit de répéter mécaniquement l’image de l’original, et d’autre part de la survie du récit (donc de la vie) car elle se doit de respecter tout en la modifiant, en amont ou en aval, la narration. Entre la vie et la mort, l’adaptation, et particulièrement l’adaptation en « prélude », est une résurrection toujours incertaine.

Dans « L’avant-dernier mot : archives de l’aveu » (Papier Machine, Galilée, 2001), Jacques Derrida discute de la question des confessions chez saint Augustin et Rousseau. Il aborde notamment la question de l’événementialité et du mécanique, je me permets de le citer :

Cela nous sera-t-il possible? Pourrons-nous un jour, et d’un seul mouvement, ajointer une pensée de l’événement avec la pensée de la machine? Pourrons-nous penser, ce qui s’appelle penser, d’un seul et même coup et ce qui arrive (on nomme cela un événement), et, d’autre part, la programmation calculable d’une répétition automatique (on nomme cela une machine)?

Il faudrait alors dans l’avenir (mais il n’y aura d’avenir qu’à cette condition), penser et l’événement et la machine comme deux concepts compatibles, voire indissociables. Aujourd’hui ils nous paraissent antinomiques. Antinomiques, car ce qui arrive devrait garder, pense-t-on, quelque singularité non programmable, donc incalculable. Un événement digne de ce nom devrait, pense-t-on, ne pas céder ou se réduire à la répétition (p. 34).

On peut aussi écouter la conférence sur le site de la Bibliothèque nationale de France (les passages cités commencent à la cinquième minute).

L’adaptation du prequel de The Thing m’avait semblé jouer justement sur les bords de la répétition (donc du programmable, donc du calculable), mais aussi sur l’événement du nouveau, du vivant, ce que Derrida appellera l’organique, ce qui relève d’une « inscription sensible », aesthésique. Je me permets de citer encore une fois, sans doute un peu trop longuement, Derrida sur cette question :

Pourquoi organique? Parce qu’il n’est pas de pensée de l’événement, semble-t-il, sans une sensibilité, sans un affect esthétique et quelque présomption d’organicité vivante.

La machine, elle, au contraire, serait vouée à la répétition. Elle serait destinée à reproduire impassiblement, insensiblement, sans organe ni organicité, l’ordre reçu. En état d’anesthésie, elle obéirait ou commanderait sans affect ni auto-affection, en automate indifférent, à un programme calculable. Son fonctionnement, sinon sa production, n’aurait besoin de personne. Puis il est difficile de concevoir un dispositif purement machinal sans quelque matière inorganique.

Dison bien inorganique. Inorganique, autrement dit non vivant, parfois mort mais toujours, en principe, insensible et inanimé, sans désir, sans intention, sans spontanéité. L’automaticité de la machine inorganique n’est pas la spontanéité qu’on prête au vivant organique.

C’est ainsi du moins qu’on conçoit généralement l’événement et la machine. Parmi tous les traits d’incompatibilité que nous venons sommairement de rappeler, pour suggérer qu’il est bien difficile de les penser ensemble, comme la même « chose », nous avons dû souligner ces deux prédicats qu’on attribue avec assurance, le plus souvent, à la matière ou au corps matériel : l’organique et l’inorganique.

Ces deux mots d’usage courant comportent une référence évidente, positive ou négative, à la possibilité d’un principe interne, propre et totalisant, à une forme totale d’organisation, justement, qu’elle soit ou non une belle forme, une forme esthétique, cette fois au sens des beaux-arts. Cette organicité ferait défaut à la matière dite inorganique. Si un jour, en un seul et même concept, on pensait ensemble ces deux concepts incompatibles, l’événement et la machine, on peut parier qu’alors on n’aura pas seulement (je dis bien non seulement) produit une nouvelle logique, une forme conceptuelle inouïe. En vérité, sur le fond et à l’horizon de nos possibilités actuelles, cette nouvelle figure se mettrait à ressembler à un monstre. Mais peut-on ressembler à un monstre? Non, bien sûr, la ressemblance et la monstruosité d’excluent. Il nous faut donc déjà corriger cette formulation : la nouvelle figure d’un événement-machine ne serait même plus une figure. Elle ne ressemblerait pas, elle ne ressemblerait à rien, pas même à ce que nous appelons encore familièrement un monstre. Mais cela serait donc, par cette nouveauté même, un événement, le seul et le premier événement possible, car im-possible. C’est pourquoi je me suis risqué à dire que cette pensée ne pouvait qu’appartenir à l’avenir – et même rendre l’avenir possible. Un événement n’advient que si son irruption interrompt le cours du possible et, comme l’impossible même, surprend toute prévisibilité. Mais un tel super-monstre événementiel serait, cette fois, pour la première fois, aussi produit par de la machine (p. 35-36).

Jacques Derrida a peut-être raison de penser l’« im-possible » de l’événement-machine, même s’il y met un tirait, signe qu’on y trouverait aussi un « possible » : ce monstre ne serait peut-être pas visible au sens où il nécessiterait une monstration, ce que le monstre exclurait. Or, il oublie une possibilité : s’il est vrai qu’on ne peut pas ressembler à un monstre, cela n’exclut pas que ce soit le monstre qui nous ressemble. Le monstre de The Thing est monstrueux, pas seulement parce qu’il peut prendre n’importe quel semblance, mais avant tout parce qu’il peut nous ressembler, et ainsi prendre notre place, à l’insu de tous.

L’événement-machine que Derrida à la fois semble redouter et espérer, ne pourrait-il pas être, dans le domaine scientifique, le clonage, opération narcissique par excellence? Voilà peut-être le monstrueux de la science : que la naissance comme possibilité du nouveau, c’est-à-dire de l’organique et de la vie, soit du même coup la répétition mécanique de l’identique, donc de la mort.

(On a pu apprendre récemment qu’un généticien de Harvard avait l’intention de fertiliser une femme porteuse avec l’ADN d’un homme de Néandertal, espèce humanoïde disparu il y a des dizaines de milliers d’années – manière comme une autre de retrouver la monstration du monstre en nous. Le « canular » – qui était le résultat d’une mauvaise traduction de l’allemand – montre à tout le moins le désir du public pour ce qui pourrait sembler être le retour d’un passé monstrueux refoulé.)

Ce qu’on pourrait voir comme la limite éthique extrême de la science, à savoir le clonage, l’appareil institutionnel de la culture l’a toujours espéré pour lui-même, depuis toujours. Récemment, on a pu lire une « lettre » de Christian Rioux à Lisa LeBlanc sur le déclin supposé du français (texte auquel Maxime Catellier a brillamment répondu) ou la revue Argument qui réclame un retour aux « classiques » des humanités pour notre époque inculte (sous-entendu : la jeunesse qui ne connaît rien). Quand on pose la question « la culture générale commune fout-elle le camp? », on sous-entend « pourquoi vous ne nous ressemblez pas? » La culture de ces gens qui se plaignent du manque de culture (des autres, plus spécifiquement des jeunes), c’est une culture qui veut se voir elle-même dans l’autre. Voilà l’essence du micro-fascisme de notre « élite » culturelle aujourd’hui : elle veut du même, du pareil et du semblable, de l’unique et de l’Un. Elle se veut elle-même.

The Thing vient remettre en scène ce que la psychanalyse savait déjà depuis longtemps : le fantasme (ou le rêve) lorsque réalisé, c’est-à-dire lorsque l’imaginaire passe dans le réel, il devient un cauchemar. Ceux et celles qui, aujourd’hui, en appellent à une « culture générale » pour ceux qu’ils et elles jugent n’en ont pas, ne montrent qu’un désir narcissique du même dans sa répétition machinique et sa survivance événementielle. Savent-ils seulement que cette demande, c’est-à-dire l’avènement d’un événement-machine monstrueux, c’est en définitive la demande d’une image spéculaire d’eux-mêmes transférée à l’autre?Peut-être, pour être certain d’être écouté, faudrait-il le dire – une dernière fois – en chiac, seule langue qui semble attirer leur attention : be careful what you wish for.

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Vernissage – Panthéon, dessins récents de Mathieu Gagnon

Le comité de rédaction de la revue Trahir est heureux de vous annoncer le vernissage de l’exposition Panthéon, de Mathieu Gagnon, contributeur régulier au blog, le 12 février 2013, à partir de 17 heures, à l’Usine C, 1345 avenue Lalonde, Montréal.

L’exposition Panthéon présente des tableaux à contempler comme l’œuvre téméraire d’un photojournaliste du rêve qui explore les perspectives de constructions utopistes afin d’évoquer leurs possibles à notre monde dont plusieurs aspects semblent bien plus dépassés.

L’exposition se tiendra du 12 février au 10 mars inclusivement et sera accessible du mardi au samedi de 12h à 18h ainsi que les soirs de spectacles* et à la Nuit blanche de Montréal en lumière le 2 mars 2013.

* Dates supplémentaires : 13, 14 et 15 février, les 21, 22 et 23 février, du 26 au 1er mars, le 2 mars (Nuit blanche à partir de 21h30) et du 5 au 9 mars 2013.

Panthéon – dessins récents de Mathieu Gagnon

Une critique de cette exposition, par René Lemieux, est disponible sur le blog de la revue Trahir.

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« Aidez les Palestiniens à se dessiner un État! » La solution douteuse au conflit israélo-palestinien par le crowdsourcing pacifiste

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Si, il n’y a pas longtemps, la Palestine a été admise à l’ONU à titre de 194e État (observateur seulement, toutefois), on sait qu’en fait l’Autorité palestinienne est loin d’être un État de plein droit sur ses propres terres. Encore soumis à l’occupation militaire d’Israël, la Palestine voit en plus les vagues successives de colonisation de la Cisjordanie arrivées sur son territoire, ce qui vient compliquer la résolution du conflit par ce qu’on nomme la « solution des deux États ».

Un site Web interactif,  expliqué dans The Atlantic, propose maintenant à ses visiteurs d’« aider » les Palestiniens à se dessiner un État par le crowdsourcing, quelque chose comme une collaboration bénévole par des acteurs externes. On présente aux utilisateurs une carte de la Cisjordanie, ils doivent décider quelles colonies israéliennes resteront sous le contrôle d’Israël dans l’éventualité d’un partage des terres selon la solution des deux États. Le logiciel calcule, à partir du choix de l’utilisateur, une quantité de territoire égale à celle concédée à Israël (un procédé appelé « land swaps »). L’application interactive permet par la suite à l’utilisateur de partager sa « création » dans ses réseaux sociaux, Facebook, Twitter, etc.

Ce « jeu » se base sur les conditions de l’établissement d’un État palestinien viable, conditions soumises par les deux parties : Israël demande que 500 000 colons vivant en territoire palestinien soit intégrés à l’État d’Israël, en retour la Palestine veut regagner la même portion de territoire accordé à Israël, pris à même ce dernier (selon les délimitations de la ligne verte).

L’article présentant le projet a reçu de nombreuses critiques (voir les commentaires à l’article original). Outre l’aspect presque ludique du projet – donc insensible devant la souffrance quotidienne des populations palestiniennes sous occupation militaire –, on fait remarquer que ce fameux « land swap » ne profite qu’à l’État d’Israël puisque les colonies en territoire occupées sont toujours construites autour des sources d’eau potable. En contrepartie, ce qu’obtiendraient les Palestiniens, ce serait des bouts de territoire arbitrairement décidés, découpés dans le Néguev : bref, un territoire invivable.

Première remarque : on distingue, pour la résolution du conflit, une revendication liée à la population d’une part (Israël), donc un souci pour la personne; et de l’autre, une exigence quant au territoire (Palestine). Schème kantien du qualitatif et du quantitatif, Israël serait dans l’intensivité alors que la Palestine ne se contenterait que de l’extensif, de l’espace, « le plus basse nature de la différence », pour employer les mots de Gilles Deleuze. Mais peut-on vraiment avoir une population sans territoire? comme on en attribue la demande aux Israéliens. Et peut-on vraiment avoir un territoire sans population? comme on semble le souhaiter pour les Palestiniens?

Deuxième remarque : à prime abord, ce projet d’application interactive semble utopique, sinon fantaisiste (comme le font remarquer plusieurs commentateurs). Mais n’a-t-on pas là le meilleur exemple de ce que Jacques Derrida redoutait : une politique de l’économie des poids et mesure, c’est-à-dire du prévisible, incapable de penser en dehors de l’échange quantitatif? Si une éthique ou une politique serait ce moment où le calcul ne peut plus être pensé, alors ce projet interactif n’a rien d’une solution utopique ou fantaisiste, c’est au contraire la continuation pragmatique du conflit israélo-palestinien par d’autres moyens.

 

Crowdsourcing an Israeli-Palestinian Border

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Mort d’Aaron Swartz, activiste du Web et co-fondateur de Creative Commons

On apprend aujourd’hui la mort d’Aaron Swartz. Jeune informaticien talentueux, il a contribué à la création du format RSS, alors qu’il n’avait que 14 ans, ainsi qu’au site Web Reddit.

Photo d’Aaron Swartz, tirée du blog de sa conjointe Quinn Norton: « My Aaron Swartz, whom I loved »

Swartz s’était ensuite engagé dans l’activisme Web, notamment en collaborant à la création de Creative Commons (un régime de droits d’auteurs libre sur lequel se base la Revue Trahir) et de l’organisme Demand Progess, qui a milité contre les lois antipiratages SOPA et PIPA.

Il était poursuivi depuis 2011 pour avoir téléchargé plus de quatre millions d’articles scientifiques sur JSTOR dans l’intention d’en permettre la diffusion libre et gratuite. Récemment, JSTOR avait abandonné sa plainte, mais les poursuites avaient tout de même été maintenues contre lui (pour plus de détails, voir le billet « Prosecutor as bully » de Larry Lessig).

Aaron Swartz s’est suicidé, il avait 26 ans.

— Mise à jour, 13 janvier 2013 —

Il y a quelques jours, avant le suicide d’Aaron Swartz, JSTOR annonçait que les articles de plus de 1200 revues scientifiques tirées de ses archives étaient désormais accessibles gratuitement au public.

Hier, la famille d’Aaron Swartz a fait parvenir aux médias un communiqué officiel dans lequel elle écrit :

Aaron’s death is not simply a personal tragedy. It is the product of a criminal justice system rife with intimidation and prosecutorial overreach. Decisions made by officials in the Massachusetts U.S. Attorney’s office and at MIT contributed to his death. The US Attorney’s office pursued an exceptionally harsh array of charges, carrying potentially over 30 years in prison, to punish an alleged crime that had no victims. Meanwhile, unlike JSTOR, MIT refused to stand up for Aaron and its own community’s most cherished principles.

La mort d’Aaron n’est pas seulement une tragédie personnelle. Elle est le produit d’un système de justice pénale en proie à l’intimidation et à la démesure des procureurs. Les décisions prises par les responsables du bureau du procureur des États-Unis du Massachusetts et au Massachusetts Institute of Technology (MIT) ont contribué à sa mort. Le bureau du procureur des États-Unis a déposé contre lui un ensemble des charges exceptionnellement sévères, qui aurait pu avoir pour conséquence une condamnation de plus de 30 ans de prison, pour punir un crime présumé qui n’avait fait aucune victime. Pendant ce temps, contrairement à JSTOR, le MIT a refusé de défendre Aaron et les principes les plus chers de sa propre communauté. [Traduction libre.]

Dans un article intitulé « The inspiring heroism of Aaron Swartz », Glenn Greenwald écrit :

Swartz was destroyed by a « justice » system that fully protects the most egregious criminals as long as they are members of or useful to the nation’s most powerful factions, but punishes with incomparable mercilessness and harshness those who lack power and, most of all, those who challenge power.

Swartz a été détruit par une « justice » qui protège pleinement les pires criminels en autant qu’ils soient membres des factions les plus puissantes de la nation ou utiles à celles-ci, mais elle punit avec une cruauté et une sévérité incommensurable ceux qui n’ont pas de pouvoir et, surtout, ceux qui mettent au défi le pouvoir. [Traduction libre.]

En hommage à Aaron Swartz et aux idéaux de l’accès libre au savoir sur Internet, des chercheurs universitaires mettent en ligne en ce moment sur Twitter, avec le hashtag #pdftribute, leurs publications.

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Pourquoi Félix Guattari est-il nécessaire en 2013?

Par Liane Mozère | Université Paul-Verlaine – Metz

« Biner, toujours biner » dit Félix en 1965 à la bande de militantEs que nous formons. Il nous plonge dans un univers insoupçonné, La Borde avec ses fous. Biner, il le fallait bien pour laver le cul de Monsieur Perry, déboucher les chiottes encombrées de matières diverses, faire la nuit ou partir à la mer avec les pensionnaires. Biner, disait-il, persévérer, persister, il le fallait bien pour faire face. Félix est un parlant : « Deleuze me disait : « pourquoi vous n’écrivez pas tout ça ? ». À vrai dire, l’écriture ça me hérisse toujours un peu ; discuter avec les gens, parler, ça va bien, mais écrire… Alors il m’a dit « On peut le faire ensemble » », in L’Autre Journal, 5/85. L’écriture de Félix est souvent alambiquée mais elle est aussi poétique, elle est toujours affirmative et humoristique. Lisez La petite Borde d’Emmanuelle Guattari.

Félix Guattari

Mais en 2013 pourquoi Félix Guattari ? À cause de La Borde fondée par Jean Oury, cet espace-temps unique et vital où un mouvement obstiné traque les hiérarchies, les fonctions moïques, les sérialités et les normalités. La Borde où il est mort. Puis le Félix parlant a été emporté dans un maëlstrom par/avec Gilles Deleuze. « Nous avons écrit L’Anti-Œdipe à deux. Comme chacun de nous était plusieurs, ça faisait déjà beaucoup de monde. Ici nous avons utilisé tout ce qui nous approchait, le plus proche et le plus lointain » où l’ « écriture à deux »ne sont pas seulement actuelles, elles sont nécessaires et incontournables. Biner, c’est mettre au jour « comment ça marche », « qu’est-ce qui s’est passé ? ». « C’est ensemble que Deleuze et Guattari vont désormais asséner à coup de marteau tombant à la fois sur l’être et sur le sujet signant la déroute de l’ontologie. À remplacer par quelque chose d’autre. Leur « autrement qu’être » » (René Schérer, 2007, « Visions croisées », Le Portique, n° 20 Gilles Deleuze et Félix Guattari : Territoires et devenirs, p. 28).

Et en 2013 ? Deleuze et Guattari nous offrent une boîte à outils portative, démontable et bidouillable. En quelques mois Europe Écologie-Les Verts se transforme en groupuscule tenu par des apparatchiks. Porteur de désir, Dany le dit explicitement le 22 mars 2010, ce rassemblement mouvementiste est, un temps un véritable groupe sujet, ouvert sur l’extérieur, proliférant, riche de possibles impensables, dans le et/et, peu préoccupé par sa pérennité. Des groupes pullulent, se connectent, disparaissent, ré-émergent. Des agencements se profilent et forment rhizome. C’est un moment riche. « Croire, non pas à un autre monde, mais au lien de l’homme et du monde, à l’amour ou à la vie, croire comme à l’impossible, à l’impensable qui pourtant ne peut être que pensée : « du possible sinon j’étouffe » » (Gilles Deleuze, L’image-temps, Minuit, 1985, p. 221). Comme le dit Dany aujourd’hui EELV, c’est fini, c’est devenu un groupe assujetti, obsédé par sa seule survie d’appareil.

En 1979, il y a trente-quatre ans, Guattari participe et pense l’étincelle de mai 1968. N’est-ce pas aussi ce que le suicide isolé d’un jeune tunisien entraînant dans le monde une déferlante de printemps révèle au sens photographique du terme ? La transversalité et la production de subjectivité ne se situent-elles pas au cœur des trois écologies ? Si les féministes affirment que le privé est politique, Deleuze et Guattari l’assurent le désir est politique. « Oui, je crois qu’il existe un peuple de mutants, un peuple de potentialités qui apparaît et disparaît, s’incarne en des faits sociaux, en faits littéraires, en faits musicaux. Il est courant qu’on m’accuse d’être exagérément, bêtement, stupidement optimiste, de ne pas voir la misère des peuples. Je peux la voir, mais… je ne sais pas, peut-être suis-je délirant, mais je pense que nous sommes dans une période de productivité, de prolifération, de création, de révolutions absolument fabuleuses du point de vue de l’émergence d’un peuple. C’est ça la révolution moléculaire : ce n’est pas un mot d’ordre, un programme, c’est quelque chose que je sens, que je vis dans des rencontres, dans des institutions, dans des affects aussi à travers quelques réflexions » (Félix Guattari et Suely Rolnik, Micropolitiques, Les empêcheurs de penser en rond, 1982, 2007, p. 11). Min Tanaka aux Bouffes du Nord, à nouveau soudain les Indignés à Madrid. Guattari, le petit myope, est toujours aux aguets.

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Classé dans Liane Mozère