Archives mensuelles : février 2013

Les retrouvailles

Par Julie Paquette | Université de Montréal

C’était comme des retrouvailles. Tout le monde était là.

Depuis le matin, je recevais des textos : « tu vas à la manif ? », « On se voit à la place du peuple ? », « Ça sent le printemps »… J’ai mis mon plus beau carré rouge. On s’est dirigé métro Joliette. Sur la rame, un esprit joyeux régnait. Regards solidaires. Station Square Victoria, on traverse le long corridor au pas de course, nous sommes plusieurs, les jeunes sont beaux. Les moins jeunes aussi.

Première bouffée d’air. Tout le monde était là. Les vieux amis, Anarchopanda, la banane. Un an après, tout apparaissait devant nous comme si c’était hier.

On se met en marche. La tension monte rapidement. On sent que ce n’est plus tout à fait comme avant. On sait que Martine au Sommet parle de gains. On sait la mascarade péquiste. On sait aussi qu’une grève pour bloquer une indexation de 3% ne soulèvera jamais autant les passions que la hausse à Charest…

Parce que Marois se dit souverainiste, parce qu’à chaque fois on oublie que le PQ n’est pas l’ami des groupes sociaux. Parce qu’on n’a pas de projet affirmatif, collectif. Pourtant, on n’en manque pas : pour la fin de la marchandisation du savoir, pour une autre économie possible… pour une lutte sociale…

Mais on est là, et on marche pareil. Quoi faire d’autre en ce 26 ? Impossible de rester chez soi… même si on se demande où tout ça va nous mener cette fois. Et on marche… et on marche… et on court. Parce que tout le monde court.

On avance, on avance…

Tout le monde était là. Les enfants des garderies nous saluant par les fenêtres, les draps rouges descendant des tours à logements. Tout le monde était là : deux hélicoptères, le SPVM et sa brigade urbaine, les chevaux, même la SQ était venue faire son tour.

Moins de sourires, plus de bousculades, beaucoup de provocation.

On rentre chez soi. On est en colère.

C’était comme des retrouvailles. Des gens qu’on a envie de revoir. D’autres pas du tout. On sait qu’on a vécu quelque chose ensemble. On ne veut pas être nostalgique… les projets ne manquent pas pourtant. Le printemps s’en vient. De quoi sera-t-il le nom ?

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Vidéo de la brigade urbaine du SPVM, 26 février 2013

Par Moïse Marcoux-Chabot | Ce texte a précédemment été publié sur le site web personnel de l’auteur.

Brigade urbaine du SPVM, 26 février 2013 de Moïse Marcoux-Chabot sur Vimeo.

Opérations de la brigade urbaine du SPVM pendant la manifestation étudiante du 26 février 2013 (vidéo de 21 minutes). Montage chronologique et son d’ambiance.

Pour plus de détails, voir le billet original sur le site web personnel de l’auteur.

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Usage des mots-clés reliés à la grève étudiante sur Trahir: méta-analyse objectivée d’un métadiscours subjectif

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Le blog de Trahir fêtera le 1er mars son premier anniversaire. La revue, fondé en 2008 qui a commencé à publier des textes sur le Web en janvier 2010, en était à sa quatrième année de publication lorsqu’elle a décidé de se donner un blog pour faciliter les échanges avec son public. Même s’il n’avait pas été conçu pour la grève étudiante, les premiers mois de son activité ont été presque entièrement occupés à publier les textes qui porteront sur la grève.

J’ai été le responsable de la mise en ligne des textes, et c’est à ce titre que je voudrais participer au dossier « penser en grève ». Ce « titre » est celui d’une certaine subjectivité, celle qui a le rôle de catégoriser les textes à publier en leur apposant des « mots-clés » (ou tags) qui permettront à la fois un archivage efficace pour le curateur et une recherche rapide pour le lecteur. Afin de répondre à la question formulée par le dossier, à savoir qu’est-ce que c’est, penser en grève?, je tenterai d’examiner l’hypothèse suivante : les enjeux de la grève étudiante ne furent pas les mêmes au début et à la fin – ce qui relève d’une évidence –, mais plus encore, que ce que nous avons pu concevoir comme ce qu’était la « grève » est historiquement déterminé. C’est dire : 1) que le concept de ce qu’était objectivement la grève ne s’est pas formé dès le premier jour, 2) que les catégories permettant de comprendre la grève ont pris du temps à se former, et 3) que faire le bilan de la grève – ou penser en grève –, c’est d’abord revenir à la conscience qu’on en avait au moment où on la vivait.

Afin de démontrer ces trois propositions, je propose de revoir diachroniquement l’utilisation des « mots-clés » sur le blog de la revue Trahir durant la grève étudiante. Comme j’ai été le principal responsable de la mise en ligne des textes sur le blog, je sais qu’aucun travail d’uniformisation des mots-clés n’a été entrepris depuis (par manque de temps, disons…), ainsi donc, les données sont suffisamment objectives, même s’il s’agit de l’objectivation d’une subjectivité (celle, en l’occurrence, du responsable du blog, c’est-à-dire la mienne).

D’abord, quelques données statistiques sur les billets concernant la grève (la mesure de la « variable indépendante », le temps, est découpé selon les mois, chaque mois est divisé du 1er au 15, et du 16 à la fin du mois).

Graphique 1

Graphique 1

Dans le graphique ci-dessus, on constate qu’une grande partie de ces textes ont été publiés entre les mois de mars et juin 2012. Au début mai 2012, 50% des 80 textes qui seront publiés durant l’année 2012, relatifs à la grève, avait déjà été publié. À la fin juin, c’est 90% des textes qui seront publiés – je m’intéresserais donc aux 73 textes relatifs à la grève publiés entre le 1er mars et le 30 juin 2012.

Voici un deuxième graphique qui montre l’ampleur des textes sur la grève étudiante entre mars et juin :

Graphique 2

Graphique 2

On constate qu’au moins la grande majorité des textes portaient sur la grève, jusqu’à 100% au plus fort (de quoi? on le verra bientôt).

Le premier texte publié sur la « grève étudiante » (par Marie-Ève Bélanger) donne le ton à la série des mots-clés utilisés sur Trahir. Il s’agit du premier texte à utiliser « hausse des droits de scolarité » et « politique de l’université » (ce deuxième mot-clé faisait référence à une vieille thématique de Trahir qui n’a jamais vraiment abouti, mais qui était la question principielle du projet de Trahir à ses débuts, dès 2008). Des 16 textes publiés au mois de mars, plus de la moitié avait un rapport à la grève.

La deuxième moitié du mois de mars, on verra une première série de photos de manifestation (et le premier « portfolio » sur Trahir, par Mathieu Gagnon, pour la manifestation du 22 mars), et on lira le texte le plus lu sur Trahir jusqu’à ce jour, par Olivier Roy. Un troisième mot-clé « métacatégoriel » sera utilisé pendant le mois de mars, « université », tout simplement.

Dans la première moitié du mois d’avril, un nouveau mot-clé apparaît : « judiciarisation » et « endettement », et on commence à s’intéresser aux médiasà Twitter et à Richard Martineau – il est la première « personnalité » associée à la grève à être mentionnée par un mot-clé (ce n’était toutefois pas la première référence à Martineau, il avait déjà été mentionné auparavant –, aux sophismes et à la rhétorique. On y verra aussi le débat épique entre Frédéric Mercure-Jolette et Éric Martin sur la gauche, et la première pétition partagée sur Trahir. Les mots-clés « droite » et « fascisme » feront aussi leur apparition dans une lettre de Martin Parrot adressée au journal Le Soleil.

La deuxième moitié du mois d’avril voit apparaître les mots-clés « démocratie »« mobilisation internationale » (avec une série de photos de Belgique), mais aussi « violence » (qui sera de plus en plus utilisé, surtout pendant le mois de mai) et « brutalité policière » avec l’« événement » du Plan Nord. À cet égard, il est intéressant de constater la personnification et l’événementialisation accrues de la grève (qu’on peut repérer à l’usage des majuscules dans les mots-clés). Au total, huit personnalités seront mentionnées en mots-clés, en ordre d’apparition après Richard Martineau : Gabriel Nadeau-Dubois et Jean Charest (fin avril), Alain Dubuc et Maxence Valade (début mai), Anarchopanda et Éric Martin (fin mai), et Christine Saint-Pierre (début juin); et quatre événements majeurs : le Plan Nord en avril, Victoriaville et la Loi spéciale 78 en mai, et finalement le Grand Prix en juin. Voici un graphique récapitulatif de cette tendance, en comparant les textes portant sur la grève comportant dans ses mots-clés une personnalité et/ou un événement et ceux qui n’en avaient pas :

Graphique 3

Graphique 3

Ce graphique montre qu’à partir de mai 2012, les textes s’intéresseront majoritairement à des personnes, mais surtout à des événements marquant. « Victoriaville » est à cet égard un moment charnière de la grève étudiante.

Le début du mois de mai sera de loin le plus occupé, notamment avec les textes sur la manifestation à Victoriaville. C’est aussi la première fois qu’on voit un genre nouveau de textes, les témoignages et les récits (alors qu’auparavant, il s’agissait majoritairement de lettres d’opinion et de lettres ouvertes). On voit aussi apparaître les mots-clés « infantilisation », « désobéissance civile », mais surtout ce « méta »-mot-clé : « grève étudiante ». Durant les mois de mars et d’avril, on parlait encore de « hausse des droits de scolarité » ou même d’« université », à partir de mai, on parlera métadiscurssivement de « grève étudiante » :

Graphique 4

Graphique 4

Qu’est-ce que ça veut dire? Eh bien, que le syntagme « grève étudiante » compris comme formule métadiscursive n’est pas apparue dès le début de la grève. Au départ, l’enjeu premier de la grève étudiante était la hausse des droits de scolarité ou encore le financement des universités, mais à partir de mai, l’enjeu de la grève, c’est la « grève ». Ça ne signifie pas que la grève n’était pas énoncée avant mai – bien évidemment –, mais c’est à ce moment qu’elle porte en elle la nécessité de parler d’elle-même. Autrement dit, je suggérerais que c’est à partir de ce moment qu’il y a volonté d’archiver la grève, qu’on sent qu’elle ne pourra pas durer. Et en effet, c’est à ce moment-là que des initiatives d’archivage ont lieu, par exemple ses images, dans une multitude de blogs.

La fin du mois de mai verra de nouveau mots-clés souvent reliés à la violence et à la Loi spéciale 78, comme « État », « résistance », « casseroles », « dictature ». Avec le grand événement du mois de juin, le Grand Prix, on pourra voir apparaître « merde », « manufestation » (notamment avec le portfolio le plus consulté sur Trahir, de Mathieu Gagnon), et « carré rouge » pour la première fois avec une lettre collective dénonçant Christine Saint-Pierre.

Au-delà de la simple constatation d’une subjectivité qui tente de proposer un classement à une multiplicité qui n’était pas toujours cohérente, il est intéressant de constater qu’il se forme des liens souvent inconscients entre des séries de méta-termes qui se voulaient classificatoires (donc neutres). Par exemple, il est fascinant que « fascisme » précède « démocratie », et que « État » suit de peu « violence ». Il y a aussi des effets du hasard qui prennent après coup le sens d’une nécessité, par exemple, le seul poème relié à la grève étudiante sera publié au même moment où la violence devient un enjeu dans les textes publiés, ce qui n’est peut-être pas si anodin.

En relisant les 80 textes de la grève, je me suis rendu compte qu’à aucun moment j’ai pensé ajouter – pour ne donner qu’un exemple – le mot-clé « gratuité scolaire », expression qui a pourtant été énoncée à quelques reprises dans les textes sur la grève. Comment se fait-il que je n’ai pas été conscient de sa présence? Est-ce là un effet subjectif du discours dont je serais le seul responsable? Certes, peut-être n’ai-je pas été assez attentif au discours, mais qu’est-ce qu’un discours – c’est-à-dire ce lieu où peut avoir lieu une parole –, sinon justement un effet de subjectivité qui se montre objectivement. Toute parole nécessite des conditions de possibilités – sociales, politiques, etc. – qui lui permettent non seulement d’être énoncée, mais d’être entendue. Le mot-clé catégorisant est, je pense, le reflet de ce que je pouvais écouter structurellement lors de la grève, et je n’ai probablement pas été le seul dans cette situation. On parlait de la grève étudiante depuis le début, mais l’écoutait-on? Est-ce si étonnant, en ce début de la deuxième journée du Sommet sur l’enseignement supérieur du ministre Pierre Duchesne, que la « gratuité scolaire » devienne un de ces énoncés qui se font de plus en plus phoniques, désormais rendus articulables dans la structure du discours?

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« Comment vous êtes, toi et tes journées? » Penser et panser ameuté

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

Récemment, j’ai commencé à regarder le documentaire Dérives, sur les gestes brutaux des forces policières et le relayage médiatique de leurs énoncés dramatisants durant la grève générale étudiante de 2012. Il me semble s’agir d’un excellent film, et de surcroît – chose rare peut-être – d’un film nécessaire, comme plusieurs l’ont déjà affirmé. Il faut assurément faire voir ces images, faire entendre ces témoignages et faire ressentir ce qui s’énonça l’an dernier, pour penser ce qui s’est passé. J’ai toutefois dû m’arrêter au cours de la huitième minute. C’était pour moi insoutenable. Premier étonné, je me suis trouvé incapable de continuer. Je ne crois pas pouvoir réessayer avant quelque temps.

Qu’est-ce qui s’est passé? Ce que j’ai vu du film m’a moins fait repenser à tel ou tel événement – d’une pensée qui serait désintéressée – que revivre très rapidement une série d’intensités remarquablement prenantes, un bloc immédiat – c’était tout ensemble, tout à la fois – d’affects puissants, mille flashs de pensée imprévisiblement heurtants. Je sentais que je connaissais chaque image d’un peu trop près, que chaque fois, j’aurais pu y être, ou que j’y étais peut-être, sans pouvoir savoir. Je me suis senti pris, encerclé. Je n’ai pas été frappé, mais bousculé, si.

Pourquoi ces heurts, maintenant que l’agitation est retombée? Je pensais pourtant avoir saisi tout ça, l’avoir désamorcé (« pour moi »). C’est oublier à quel point les sphères d’énonciation étaient saturées de ce qui arrivait et n’arrivait pas, à quel point il fut requis de développer une sorte de sensorium extériorisé qui, une fois étendu, offre un plus grand nombre de points d’impacts à ce qui bouscule.

Je crois avoir cru, sans trop y penser, que penser m’éviterait d’avoir à panser.

J’ai en effet l’impression d’avoir passé une bonne partie de la grève à réfléchir à ce qui se passait, à « intellectualiser » et à « objectiver » les événements, plusieurs heures chaque jour, extériorisant une partie du travail par mille médias qui tramaient l’atmosphère ameuté, parfois immonde. J’habitais Montréal en 2012, censé écrire la majeure partie d’une thèse. J’ai (donc) beaucoup marché – je me suis rendu compte que je n’ai pas compté les manifestations et que j’en serais incapable. J’ai en mémoire un flot ininterrompu, mais je n’ai pourtant pas manifesté tous les jours. J’ai aussi écris quelques billets pour Trahir – chaque fois assez rapidement, sur le moment. Quelque chose m’obligeait, une série de phrases s’imposait. J’en ai écrit moins que je pensais.

Or, me voyant incapable d’endurer Dérives, je me suis également (encore, ou à nouveau) senti porté à la préparation d’une publication sur le sujet – étrange cercle, ou peut-être s’agit-il d’une spirale. (Le voici, ce texte.) Penser ce qui arrive, n’est-ce pas publier les traces de cet arrivage? « Romantisme politique », déplorerait sûrement un certain Carl Schmitt sous Weimar, car je ne ferais ainsi de toute chose qu’une occasion équivalente pour le déploiement d’une productivité écrivante… Mais contre Schmitt, je maintiens qu’il s’agissait et qu’il s’agit toujours là d’événements remarquables – tous ne le sont pas –, si ce n’est que du fait qu’ils demandèrent une prise de position (ou une prise de parti) elle-même assez schmittienne : pas de neutralité soutenable dans une atmosphère comme celle du printemps et de l’été 2012, ni même d’extériorité véritable à ce champ de conflits. Refuser d’y prendre part, c’était aussi y prendre part…

J’ai parfois senti devoir écrire ou descendre dans la rue. « Quelque chose de trop grand dans la vie », dirait un certain Gilles Deleuze sous Mitterrand. Je le faisais sans trop y songer. Cette expérience me semble avoir été assez largement partagée. Le soir du dépôt du projet de loi spéciale, par exemple : manifestation improvisée à minuit à Émilie-Gamelin, après avoir lu les quelques pages rendues disponibles une à une sur Twitter par un journaliste du Devoir. (Twitter, d’ailleurs, fut crucial.) Pas question de rester chez moi! Direction : ce qui ressemble à notre Bastille, prison à ciel ouvert du néolibéralisme armuré… Étrange moment d’emportement. Quelle vitesse dans la marche, en montant Berri – je ne me souvenais pas de ce pas rapide; nous étions rompus à la marche… D’autres jours, j’ai plutôt senti devoir rester chez moi, histoire de minimiser les chances de poser un geste regrettable. C’était intense pas pour rire, comme qui dirait, malgré les rires et le ridicule, et c’est ce qui est revenu tout d’un coup par Dérives.

Dans l’ensemble, ce fut une multiplicité complexe d’hésitations et d’assurances, de fébrilités de toutes sortes, de collectif instables—« ça va? es-tu correctE? »—à un rythme difficile à relater ou même à (se) rappeler. Faut-il se souvenir? Ou faut-il se souvenir d’oublier, pour éviter de s’emmurer dans le pathos et le ressentiment? C’est ce rythme même, je crois, qui fut le plus important. Le rythme ou l’intensité. Écrire alors, tenter de rendre la pensée se formant quelque peu partageable, je crois que ce fut important pour endurer le rythme et l’intensité des énoncés et des événements qui circulaient – pour remoduler puis reconduire ce qui circule. Ce ne fut certes pas suffisant pour résoudre ce qui alors se noua et se joua.

J’ai la forte impression que, avant que l’espace de pensée, de sons et d’énoncés de la vallée habitée du Saint-Laurent soit en mesure de soutenir un stress politique de cette ampleur, il faudra trouver comment se remettre. Ça se fera sûrement, avec le temps? Gare, en tout cas, à ce qui profitera de la fatigue et du répit pour s’immiscer sans trop ameuter.

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Classé dans Simon Labrecque

Énième article sur la productivité académique

Par Pierre-Alexandre Fradet, Université de Montréal | le texte est disponible en format pdf

Partition de 4ʼ33ˮ de John Cage.

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Classé dans Pierre-Alexandre Fradet

Appel à contributions: Dossier « Produire académiquement »

Kazimir Malevitch, Carré blanc sur fond blanc, huile sur toile, 80 cm x 80 cm, 1918.

Des dizaines de livres, des centaines d’articles, des charges d’enseignement, des séjours de recherche, des cours sur invitation, des responsabilités éditoriales, administratives, directionnelles, des subventions, des distinctions, des interviews, des conférences, des conférences, encore et toujours des conférences : il n’est plus rare de rencontrer sur un CV académique des informations de ce genre et de cette ampleur. On rapporte souvent que faute de savoir avec précision et certitude ce qui définit un bon chercheur, en particulier en arts et en sciences humaines, il faut, pour l’évaluer, considérer ce dont il est capable quantitativement.

Quels sont les effets de ce primat du quantitatif ? L’université a-t-elle fait naufrage, comme le suggérait Michel Freitag ? Est-il possible de donner raison à ceux qui produisent beaucoup dans la mesure où l’on peut produire vite et bien et où il y a une infinité de sujets sur lesquels il est urgent de réfléchir ? Quels sont les croisements possibles entre la connaissance universitaire et les autres modes de production du savoir ?

Les textes accueillis ici pourront être soumis autant par des auteurs qui souhaitent ajouter une ligne à leur CV que par des individus qui n’évoluent pas dans la sphère académique. Contactez-nous!

Article disponible :

Pierre-Alexandre Fradet, « Énième article sur la productivité académique », février 2013.

Responsable : Pierre-Alexandre Fradet | Université de Montréal

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Classé dans Pierre-Alexandre Fradet, Trahir

Appel à contributions: Dossier « Penser en grève »

Le 13 février dernier a marqué le premier anniversaire du déclenchement de la grève générale illimitée de 2012. Celle-ci a donné, continue et continuera probablement à donner lieu à la composition d’une quantité étonnante d’énoncés. À titre d’exemple, le blog de la revue Trahir, qui fêtera son premier anniversaire le 29 février prochain, a publié quelque 40 billets directement sur la grève étudiante (52 pour la hausse des droits de scolarité). L’ensemble des énoncés produits – écrits, dits, mais aussi pensés – est strictement innombrable.

Photo © Raphaël Ouellet

Chose remarquable, plusieurs de ces énoncés démontrent une réflexivité certaine, une attention aiguë aux conditions de la pensée, du discours, de l’écriture et de la mise en image. Dans Trahir, par exemple, dès le 2 mars 2012, un billet s’intéressait au rôle des « histoires personnelles d’étudiantes et d’étudiants » dans la couverture médiatique des événements. Depuis cette date, plusieurs livres ont été publiés au sujet de la grève. Un long-métrage documentaire est maintenant disponible en ligne. On peut croire que quelques thèses s’écrivent déjà… Nombre des énoncés produits ont contribué, contribuent ou contribueront à penser la grève. Toutefois, plusieurs autres ont semblé, semblent ou sembleront tenir de la non pensée. Qu’est-ce qui distingue ces deux séries d’énoncés? Que veut dire penser la grève?

Trahir invite les contributions qui cherchent à penser les rapports entre la grève et la pensée, au passé, au présent ou au futur. Qu’a pu vouloir dire penser en grève, penser la grève en train de se faire? Puis penser la grève passée? Peut-on envisager de se remettre, de repenser – sinon de repasser – en « mode grève »?

Toute contribution (entre 400 et 1500 mots) sera évaluée par notre comité de lecture. Contactez-nous!

Textes disponibles:

Simon Labrecque, « Comment vous êtes, toi et tes journées? » Penser et panser ameuté, février 2013.

René Lemieux, Usage des mots-clés reliés à la grève étudiante sur Trahir: méta-analyse objectivée d’un métadiscours subjectif, février 2013.

Responsable : Simon Labrecque | Université de Victoria

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Après-midi ensoleillé sur Vancouver Island: pistes pour lire la démission de John Duncan

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

C’est une pratique bien connue de la communication politique partisane et gouvernementale : sortir la nouvelle potentiellement embarrassante à 17h le vendredi. De ce fait, les bulletins de nouvelles devront généralement se satisfaire de relayer un communiqué de presse et quelques réactions hâtives. Le peuple ne sera pas trop mis au courant, ni ne s’en souviendra trop clairement le lundi venu.

Un territoire comme celui du pays de Canada pose un problème particulier. Lorsqu’il est 17h à Ottawa, il est 14h sur l’île de Vancouver. Vendredi 14h, on peut se douter que ce sera un moment plus souvent consacré au flânage en ligne qu’au travail acharné, à tout le moins dans les factories de l’économie des services et de la connaissance. De bons stratèges n’oublieront pas qu’on entendra la nouvelle un peu plus distinctement à l’ouest qu’à l’est.

Les conservateurs au pouvoir sont réputés bons stratèges. Hier, 15 février 2013, peu avant 14h heure de Victoria, on apprenait que le ministre des Affaires autochtones et du Développement du Nord, John Duncan, a remis sa démission. La raison donnée : il est intervenu en faveur d’un citoyen de sa circonscription en écrivant une lettre à la Cour canadienne de l’impôt. Dans Le Devoir, on apprend que

le premier ministre Stephen Harper l’a su jeudi. Et c’est jeudi que le ministre Duncan a offert sa démission qui a été acceptée. Mais le bureau du premier ministre ne l’a annoncée publiquement qu’en fin d’après-midi, vendredi. Le Devoir, 15 février 2013.

Quel peut être le sens de cette démission, vue de l’île de Vancouver? Quel sens lui donner dans un contexte médiatico-politique où Idle No More, par exemple, a le mérite de faire parler des luttes longues et ardues des peuples autochtones qui peuplent l’ensemble du territoire aujourd’hui nommé canadian? Pistes de lecture.

D’abord, ces trois remarques :

  1. Circonscription fédérale d’Île de Vancouver-Nord.

    John Duncan demeure député de sa circonscription, c’est-à-dire « Île de Vancouver-Nord ». C’est à titre de ministre qu’il a « erré », et non à titre de député. Symboliquement, un ministre ne devrait pas faire ce qu’il a fait;

  2. Le nord de l’île de Vancouver est assez peu peuplé, mais il est habité depuis longtemps par nombre de peuples autochtones. Notons d’emblée que l’un de ces peuples, les Kwakwaka’wakw – prononcé « kwa-kwâ-kiwa », selon ce que j’ai entendu – ou Kwakiutl, est probablement le peuple autochtone le plus étudié en anthropologie, depuis les passages de Franz Boas dans la région.

    Premières nations au nord de l’île de Vancouver.

    Une des traditions qu’ils partagent avec leurs voisins du Pacific Northwest est celle du potlatch, pratique souvent présentée comme économie du don et du contre-don. En 1875, le missionnaire William Duncan (c’est un de ces télescopages patronymiques dont l’histoire coloniale a le secret – il n’est peut-être pas lié à John Duncan, mais quand même…) écrivait que « le potlatch est de loin l’obstacle le plus considérable à ce que les indiens deviennent chrétiens, ou même civilisés » (cf. « Porlatch »). En 1885, cette pratique a été interdite par le gouvernement canadian (cf. « The Potlatch Ban »). Notons enfin qu’elle a été commentée par plusieurs figures de la pensée écrite du siècle dernier, dont Marcel Mauss, Georges Bataille et Jean Baudrillard, pour ce qui est des Français;

  3. Dimanche dernier, 10 février 2013, un chef héréditaire Kwakwaka’wakw, Beau Dick, est arrivé à Victoria après avoir marché pendant huit jours à partir du nord de l’île, emportant avec lui un bouclier ou un blason (shield) de cuivre qu’il est venu couper sur le parvis du parlement de la Colombie-Britannique, en signe de défi. En anglais, on parle d’un shaming rite, un rituel d’humiliation, qui n’avait pas été performé depuis plus de soixante ans et qui peut constituer une véritable déclaration de guerre. Un défi est lancé par celui qui coupe à celui qui reçoit le morceau coupé—ici, le destinataire était le gouvernement fédéral, in absentia –, celui de « réparer le cuivre » ou de couper un morceau plus gros d’une valeur similaire (cf. « First Nations chief to perform rare shaming rite on legislature lawn »). Pour raconter son geste, Dick a mentionné Idle No More à quelques reprises, ainsi que la longue tradition des politiques d’exploitation et d’assimilation des peuples autochtones par le gouvernement colonial canadian. Il parle de « génocide culturel ». (Notons ici qu’il n’est pas certain que Dick soit considéré comme un « représentant légitime » par les autres Kwakwaka’wakw – à travers les branches, on entend qu’il est isolé… Je ne peux pas prétendre connaître les tenants et aboutissants des conflits et des tensions qui parcourent ce peuple et son territoire. Je crois comprendre que très peu de colons sur l’île de Vancouver peuvent prétendre le contraire. C’est peut-être ce qu’il y a de plus honteux dans toute cette histoire : l’indifférence.)

Je me propose de tramer quelques pistes de lecture avec ces trois énoncés.

J’aimerais réécrire et donner à lire la démission de Duncan comme la réponse, c’est-à-dire le contre-défi du gouvernement Harper au coupage du cuivre.

Cette lecture est rendue possible et plausible par une anthropologie politique s’inscrivant dans la lignée de L’essai sur le don de Mauss (1923-1924), de La Part maudite de Bataille (1949) et de L’échange symbolique et la mort de Baudrillard (1976). Il y a dans le monde une politique symbolique, voire mythique, dont la limite est la mort même. Elle est à l’œuvre dans le geste de la chef Theresa Spence, par exemple (voir l’article de Jean François Bissonnette dans Trahir). Il est inadéquat de limiter cette politique mythique ou symbolique aux « sociétés archaïques », comme le disait Mauss, voire « primitives ». Ceux et celles qui travaillent dans cette lignée ont (parfois) réussi à éviter ce langage évolutionniste imbriqué dans l’histoire coloniale et autorisant le déploiement de multiples politiques de « développement » et de « civilisation » – si l’on considère que l’archaïque, c’est toujours l’autre, jamais soi… Cette ligne de pensée a réussi (dans ses meilleurs moments) à faire sentir l’archaïque au cœur des groupements humains contemporains, quels qu’ils soient – anthropologie symétrique, diraient certains. C’est par exemple ce que montre Arthur Kroker de l’Université de Victoria, dans son travail sur l’idéologie born again américaine, lorsqu’il voit se télescoper des pèlerins du Mayflower aux officines parcourues par Dick Cheney sous le signe d’un ressentiment enragé. C’est déjà ce que montrent Adorno et Horkheimer dans Dialectique de la raison (1944), où la raison est réécrite comme mythe central de la pensée occidentale, d’Ulysse à la modernité scientiste. Ce livre fut écrit lors de leur exil américain, alors que l’Institut für Sozialforschung était affilié à l’université Columbia. Il est remarquable que le premier professeur d’anthropologie à Columbia fut un autre allemand en Amérique : Franz Boas.

Les travaux de Boas et de ses épigones sur les Kwakwaka’wakw font en sorte que l’on croit comprendre ce qui est en jeu dans une pratique de défi comme celle du « coupage du cuivre », proche du potlatch. On saisi qu’il faut y répondre par la surenchère. En effet, il y a dans le défi ou le don original une « part maudite » qui ne peut jamais être totalement remboursée. Cette part, cette dette porte la valeur supplémentaire découlant de l’initiative même, de la primauté du geste, de sa gratuité initiale. Le premier geste restera premier. Si elle veut être commensurable, la réponse se doit donc de l’excéder et ainsi devenir première à son tour.

Il est aisé de saisir que le gouvernement Harper™ (Triomphalement majoritaire) fait de la politique symbolique une priorité. D’une part, ses critiques répètent qu’il fait plus souvent dans le mythe que dans la raison, que ce soit sur l’usage des drogues ou sur la guerre de 1812. D’autre part, la transparence des conservateurs quant à leurs propres stratégies, modulées pour toucher les cordes sensibles de divers groupes épars – c’est souvent « gros comme le bras » mais ça s’autoproclame « gros bon sens », voire science économique, donc raison mythifiée –, suggère qu’ils admettraient sans doute que la politique est une question et une gestion de mythes et de symboles. Ils le diraient si cette admission n’était pas dommageable, symboliquement, dans une société canadian qui aime à se croire infiniment plus rationnelle que sa voisine du sud – fundamentalist Christian, créationniste, inégalitaire, machiste, raciste, homophobe –, qu’elle projette par ailleurs en son cœur, quelque part en banlieue de Calgary.

Il se pourrait donc que les conservateurs se soucient de répondre à un défi comme celui de la « coupure du cuivre », en particulier dans un contexte médiatico-politique marqué par les actions d’Idle No More a mari usque ad mare. Mais on sait aussi que le silence face aux gestes le ciblant est une marque de commerce de ce gouvernement – à moins qu’il y ait en jeu des enjeux jugés « véritablement importants », a mari usque ad mare, ou au moins dans la marre conservatrice.

Or, parler d’océans c’est évoquer un champ de conflits entre les colons et les autochtones qui passe souvent inaperçu dans la médiasphère urbaine. Les droits de pêche sont un sujet « hyperlocal », dit-on – quoiqu’un des problèmes, ici, est l’exploitation industrielle de piscicultures détenues par des multinationales au cœur d’un territoire de pêche alimentaire des Kwakwaka’wakw et que le sort de la côte ouest du continent – ouverture sur l’Asie – préoccupe à la fois ceux et celles qui veulent commercer à tout prix, pipeline oblige, et ceux et celles qui veulent pouvoir vivre encore plusieurs générations sur ces rives. Prendre en compte les actions politiques des Kwakwaka’wakw – leurs longues luttes autour de la pêche, par exemple – et ne pas être obnubilé par l’iconique et médiatique « coupage du cuivre » est peut-être crucial pour saisir de quels défis et contre-défis il y va dans la démission de John Duncan.

La démission de Duncan, par un vendredi après-midi ensoleillé sur l’île de Vancouver, a mis un sourire aux lèvres de ceux et celles qui se soucient de ce type d’événement. Elle n’a probablement rien changé sur le visage de ceux et celles qui se sont vu montrer depuis des siècles toute la violence dont ce système est capable… Une concession à Idle No more? Les leaders autochtones semblent peu convaincus. Elle pourra néanmoins satisfaire quelques dilettantes, comme la démission de Line Beauchamp a pu être interprétée comme une concession au mouvement étudiant le printemps dernier. On se souviendra toutefois de ce que fut la suite!

Le geste d’Harper ne semble en rien excéder le coupage du cuivre. Faire revivre un rituel ancien qui n’a pas été pratiqué depuis des décennies semble infiniment plus valeureux et coûteux que d’accepter la démission d’un ministre pour des raisons « éthiques », surtout que la rumeur suggérait déjà qu’il ne survivrait pas au prochain remaniement ministériel. La source de cette rumeur laisse songeur, bien entendu. Si les conservateurs sont bons stratèges, on peut penser qu’elle fut propagée en guise de préparation. En perdant Duncan, on perd peu en tout cas. On semble écouter la population et on perd certainement moins qu’en donnant des munitions à une opposition qui tente de se soucier de l’éthique fluctuante des membres de ce gouvernement.

Mais en territoire Kwakwaka’wakw, comment reçoit-on ce geste? Il faudrait se demander qui a élu Duncan dans sa circonscription. Il faudrait aussi songer à comment s’articulait son travail aux politiques locales quant aux pêcheries et aux droits d’exploitation du territoire. La circonscription garde un député au pouvoir (on dit que c’est mieux que d’avoir un député dans l’opposition), mais elle perd un ministre. Cela permettra-t-il de « développer » la région sans trop se soucier de ceux et celles qui l’habitent? Comment ce geste reconfigure-t-il la liste des priorités quant aux « politiques autochtones » du Pacific Northwest? S’il y a un véritable contre-défi lancé par le gouvernement fédéral, il est à chercher de ce côté.

Du sud de l’île de Vancouver, il est difficile de faire sens de tout cela. Un brouillard tenace entoure ce qui se déroule au nord de l’île. Aussi tenace que l’aveuglement volontaire. Ainsi, il est accablant de voir que le Times Colonist de Victoria cite des chefs de Toronto au sujet de la démission de Duncan, mais aucune voix de l’île. Les choses sont-elles plus claires, vu du nord? On dit de cette région qu’elle est la plus pluvieuse du pays. On dit également que Fort Victoria a reçu ce nom pour que la reine n’oublie jamais ce lieu, le plus éloigné (par bateau, alors que le canal de Panama restait à faire) d’un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Aujourd’hui, il fait encore soleil à Victoria. Les forts vents viennent toutefois rappeler que le printemps, saison de tempêtes, approche. En témoigne ce crachin.

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Ir/Relevance – sur les dessins de Mathieu Gagnon

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Avait lieu hier soir le vernissage de la l’exposition Panthéon, six dessins (2006-2012) de Mathieu Gagnon. Il s’agissait, pour Gagnon, d’un retour au travail artistique après une période d’absence.

L’exposition s’articule autour du thème dystopique des idéaux scientifiques modernes. On passe de premiers dessins (« Nécropole idéale » et « Nécropole II », 2006-2007), qui jouent sur la déconstruction de textures diverses, dont les signes se résument souvent à des jeux de lumière en négatif, à des œuvres plus matures où l’anti-projet de Gagnon est plus assumé (« Hall du triunisme » et « Fondations », 2012-2013). Ce que je voudrais appeler « anti-projet » pourrait se résumer ainsi : la science, devenue religion nouvelle, pourra être vue, à l’avenir, comme le moteur d’une histoire qui mènera notre monde à sa destruction.

Si la « vérité » est depuis longtemps comprise comme adæquatio rei et intellectus, adéquation des choses et des idées, Gagnon, dans un mouvement somme toute assez courant, tente de présenter le danger de la tendance techno-scientifique à non plus régler les idées sur le monde, mais le monde à ses idées. L’adæquatio est ici le nom que pourra prendre le pouvoir de contrainte légitimé que possède les experts qui, pour plusieurs, gouvernent désormais la cité. Le talent de Gagnon s’exprime ici par un jeu visuel sur le temps : imaginons, semble-t-il nous dire, ce que serait l’archéologie de notre monde, du point de vue de ceux qui vivront les conséquences de nos choix de société. Ce que Gagnon exprimait bien dans sa description de cet âge géologique à venir :

Qu’est-ce que le Carcinocène?
1. Une nouveau nom pour l’Anthropocène;
2. Une fraude intellectuelle;
3. Une morale venue du futur.

J’aimerais voir chez Gagnon une forme d’« irrelevance », pas du tout au sens où son œuvre est « impertinent » (peu importe le sens donné à ce mot), mais parce qu’il tente de penser les conséquences d’une relève, mot qu’employaient notamment Jacques Derrida et Jean-Luc Nancy pour traduire l’allemand Aufhebung. Terme hégélien intraduisible, Aufhebung signifie à la fois la conservation et la suppression d’un rapport dialectique. L’histoire était, pour Hegel, une suite de moments qui ne prenaient sens que lorsque les étapes intermédiaires (notamment « négatives ») étaient subsumées, dépassées, bref relevées par le moment de la « synthèse ». Cette « relève » est donc le nom que prend ce moment dernier où l’histoire fait sens.

« Die Philosophie kommt immer zu spät », disait Hegel : la philosophie, c’est-à-dire le moment de la réflexion, celui du sens critique, vient toujours en retard, à la fin ou au crépuscule, au moment où la chouette de Minerve prend son envol. C’est contre ce crépuscule – des dieux? – que travaille l’artiste. C’est en créant du point de vue du moment « relevé », aufgehoben, que Gagnon espère montrer l’irrelevance du processus dans lequel le monde – le sien, le nôtre – s’est abîmé. Avec les dessins de Gagnon, nous ne sommes plus dans une « fin de l’Histoire » souhaitée par plusieurs. Non, nous sommes encore dans l’histoire… malheureusement.

« Malheureusement », car l’image qui se dégage du propos de Gagnon, est une image étrangement « optimiste ». Certes, le propos des dystopies semble toujours annoncer la catastrophe, énième version d’une apocalypse à venir. Mais performer le prophétisme de l’interprétation des signes de la fin, c’est encore croire qu’on peut l’empêcher, que le cours de l’histoire du monde peut changer de direction. Panthéon disait l’ensemble des dieux, la totalité du divin : à cet égard, Gagnon continue à croire à la possibilité d’une émancipation hors de l’histoire, d’une irrelevance de l’histoire – peut-être de l’intervention miraculeuse d’un dieu de la machine?

Panthéon sera à l’Usine C du 12 février au 10 mars 2013, de 12 h à 18 h, du mardi au samedi et les soirs de représentations : 1345, avenue Lalonde, Montréal (métro Beaudry).

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Fondations, huile, pastel, cire et crayon sur papier, 110 cm x 75 cm, 2012.

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Contraction et décontraction – 140 caractères pour écrire une histoire

Critique du livre numérique 25 histoires, 25 auteurs en 140 caractères, dirigé par Fabien Deglise, 2013.

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Fabien Deglise (dir.), 25 histoires, 25 auteurs en 140 caractères, 2013.

Publié sur le site Web du Devoir la semaine dernière, le livre 25 histoires, 25 auteurs en 140 caractères, dirigé par le chroniqueur et blogueur Fabien Deglise relevait du pari : écrire un récit qui pourrait s’installer dans les quelques lignes permises par le site de microblogage Twitter. 25 auteurs ont relevé le pari, dont Fanny Britt, Olga Duhamel-Noyer, Fabien Cloutier et Patrick Nicol.

La formule est intéressante, moins par la forme de la contrainte – l’histoire de littérature fourmille d’exemples de contraintes souvent plus difficiles –, que parce qu’elle montre que toute littérature fonctionne toujours dans des rapports de contraction narrative : le récit est le nom qu’on pourrait donner au déploiement du sens par le travail du lecteur. Ce déploiement (ou décontraction) du temps dans la temporalité du récit se fait aussi dans la temporalité de la lecture, car le livre (ou le tweet…) nous oblige parfois à cesser la lecture, question de bien prendre la mesure de ce que nous lisons. Certains textes ont ceci de particulier qu’ils nous font « lever la tête » (Le Plaisir du texte, Roland Barthes) parce qu’ils jouent sur des effets d’interruptions. En d’autres mots : une écriture réussie, c’est celle qui ne se lit pas aisément, mais au contraire, parvient à forcer le lecteur à briser la cohérence de sa lecture.

Il ne s’agit pas nécessairement d’une intention de l’auteur. Deglise écrit dans son introduction que Yann Martel lui avait demandé, à la lecture de sa nouvelle, de ne pas cligner des yeux : « Ça va aller très vite. » (introduction, p. 3, alors que la nouvelle de Martel laisse pourtant longuement à réfléchir). Non, il ne faut pas que ça aille vite : l’écriture doit savoir s’interrompre, se décontracter. Ce que nous pourrions nommer un lever-du-regard était peut-être l’exigence la plus intéressante du projet, que Jacques Godbout n’a pas pris au sérieux (« cruel », écrira Deglise). Interrompre la lecture lorsque le texte ne tient qu’à une ligne ou deux, voilà sans doute ce qu’était le défi implicite. Sans vouloir bêtement faire un palmarès des nouvelles proposées par le livre selon un ordre du nombre de fois où j’ai levé les yeux – manifestement un peu trop subjectif –, je me permets quand même d’en citer une dont la force de décontraction narrative m’ a particulièrement frappée :

Je me souviens de la fin. Tu as demandé : « Où est le lait? » Cinq ans sans toi plus tard, je me dis que j’aurais dû répondre : « Dans le frigo! »

India Desjardins – 15 janvier 2013 15:28:30 HNE

La littérature est affaire de contraction (il n’y a jamais assez de mots pour raconter une histoire) et de décontraction (il y a toujours trop de temps pour l’imaginer). 140 caractères est arbitraire, certes, mais c’est suffisant pour questionner le mystère au cœur de l’écriture : la finitude du pouvoir du langage et l’infini du vouloir imaginaire.

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