Archives quotidiennes : 6 février 2013

Réponse à mes critiques – retour sur les caricatures de Ygreck

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Mon texte sur la caricature de Gabriel Nadeau-Dubois en Ben Laden, par Ygreck – publié en avril 2012 – semble avoir une seconde vie depuis ce matin, alors que le caricaturiste Ygreck s’en moque sur son profil Facebook. Je voudrais rectifier quelques éléments, après avoir reçu plusieurs commentaires négatifs.

D’abord, la raison pour laquelle j’ai réagi à la caricature, n’était pas pour défendre Gabriel Nadeau-Dubois – c’est là vraiment le moindre de mes soucis. C’est un problème – au risque de paraître « intello » – d’ordre sémantique. Quand Ygreck a publié sa caricature, on l’a tout de suite jugé d’un point de vue moral : « Est-il allé trop loin? » C’est la question que plusieurs commentateurs ont posée. Ce n’était pas la mienne.

Ensuite, on a fait un rapport entre la caricature de Ygreck et celle de Beaudet publiée quelques jours auparavant – toujours sur le plan moral. Je n’étais pas le premier à faire le parallèle, c’est justement pour répondre à ce parallèle que j’ai écrit le texte.

La question que je me suis posée c’est À quoi peut-on reconnaître une caricature? Je propose une thèse, elle est peut-être erronée – si c’est le cas, je suis le premier à vouloir le savoir –, mais c’est à cette thèse que j’estime qu’on devrait me répondre, je la paraphrase : il y a caricature lorsque deux séries divergentes de signification se télescopent l’une dans l’autre et, ce faisant, crée un effet humoristique. En d’autres termes, le caricaturiste est celui qui maîtrise les rapports de contextualisation et de décontextualisation d’éléments tirés du quotidien afin de montrer un nouveau « visage » de l’actualité. Si j’avais à rapprocher le caricaturiste d’une autre profession, je ne le mettrais pas vis-à-vis de l’humoriste, mais de l’éditorialiste ou du chroniqueur : j’estime à ce point le caricaturiste qu’il est, à mes yeux, celui qui peut nous décrire le contemporain souvent de manière beaucoup plus intelligente que bien des éditorialistes (en fait, de tous les éditorialistes). Que Ygreck n’ait rien compris à cela, peut-être est-ce dû à mon langage trop « intello ». Mais j’opte pour un second choix : il n’a tout simplement aucune idée de ce que signifie sa profession, de son importance pour le discours politique, mais aussi de ses ressources pour faire réfléchir son lectorat.

Dernier détail, vers la fin du texte, j’introduis une idée qui n’est pas nécessairement liée à la question de la caricature, une idée que j’essaie depuis longtemps de développer : À quoi pourrait-on reconnaître un argument qui s’élèverait au-dessus d’une économie du discours dialogique strictement conflictuelle. En d’autres mots : peut-on sortir d’un débat d’idées (ou d’un conflit social) autrement que par le moyen de la force (violence physique) ou du partage des voix grâce à un vote (violence symbolique). Je ne suis pas très original là-dessus, c’était déjà la question de Platon au IVe siècle avant J.-C. (ce côté idéaliste qui ne me lâche pas). Ce que je constate, toutefois, c’est que, lorsqu’il y a énonciation d’un argument ou d’une proposition (de l’ordre du discours ou du visuel – et la caricature est une proposition), lorsqu’on peut l’inverser en gardant intacts les éléments constitutifs de l’argument ou de la proposition, on demeure dans le domaine du dialogue de sourds dont la seule issue est une forme plus ou moins assumée de la violence. Le mot « inversion » est probablement erroné, j’aurais dû écrire « réversibilité ». Si on avait pris la peine de me lire un peu plus finement, on aurait pu voir là (on encore s’en servir comme) une critique des « deux » discours en cause lors de la grève étudiante : d’un côté on nous disait qu’il était juste d’augmenter les droits de scolarité, parce que c’est à l’étudiant d’investir dans l’éducation, de l’autre qu’il était injuste d’augmenter les droits de scolarité, parce que c’est à la société d’investir dans l’éducation. Mais qu’est-ce que la « justice »? comme disait l’autre. Pendant près de six mois, on n’a fait que renverser l’argumentaire de l’autre, et ce, au prix d’un appauvrissement du discours (tout discours qui n’allait ni d’un côté ni de l’autre était exclu, inaudible). C’est la question que je voulais poser, et, très sincèrement, je ne pense pas que, collectivement, nous ayons encore trouvé de réponse.

Publicités

3 Commentaires

Classé dans René Lemieux