Après-midi ensoleillé sur Vancouver Island: pistes pour lire la démission de John Duncan

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

C’est une pratique bien connue de la communication politique partisane et gouvernementale : sortir la nouvelle potentiellement embarrassante à 17h le vendredi. De ce fait, les bulletins de nouvelles devront généralement se satisfaire de relayer un communiqué de presse et quelques réactions hâtives. Le peuple ne sera pas trop mis au courant, ni ne s’en souviendra trop clairement le lundi venu.

Un territoire comme celui du pays de Canada pose un problème particulier. Lorsqu’il est 17h à Ottawa, il est 14h sur l’île de Vancouver. Vendredi 14h, on peut se douter que ce sera un moment plus souvent consacré au flânage en ligne qu’au travail acharné, à tout le moins dans les factories de l’économie des services et de la connaissance. De bons stratèges n’oublieront pas qu’on entendra la nouvelle un peu plus distinctement à l’ouest qu’à l’est.

Les conservateurs au pouvoir sont réputés bons stratèges. Hier, 15 février 2013, peu avant 14h heure de Victoria, on apprenait que le ministre des Affaires autochtones et du Développement du Nord, John Duncan, a remis sa démission. La raison donnée : il est intervenu en faveur d’un citoyen de sa circonscription en écrivant une lettre à la Cour canadienne de l’impôt. Dans Le Devoir, on apprend que

le premier ministre Stephen Harper l’a su jeudi. Et c’est jeudi que le ministre Duncan a offert sa démission qui a été acceptée. Mais le bureau du premier ministre ne l’a annoncée publiquement qu’en fin d’après-midi, vendredi. Le Devoir, 15 février 2013.

Quel peut être le sens de cette démission, vue de l’île de Vancouver? Quel sens lui donner dans un contexte médiatico-politique où Idle No More, par exemple, a le mérite de faire parler des luttes longues et ardues des peuples autochtones qui peuplent l’ensemble du territoire aujourd’hui nommé canadian? Pistes de lecture.

D’abord, ces trois remarques :

  1. Circonscription fédérale d’Île de Vancouver-Nord.

    John Duncan demeure député de sa circonscription, c’est-à-dire « Île de Vancouver-Nord ». C’est à titre de ministre qu’il a « erré », et non à titre de député. Symboliquement, un ministre ne devrait pas faire ce qu’il a fait;

  2. Le nord de l’île de Vancouver est assez peu peuplé, mais il est habité depuis longtemps par nombre de peuples autochtones. Notons d’emblée que l’un de ces peuples, les Kwakwaka’wakw – prononcé « kwa-kwâ-kiwa », selon ce que j’ai entendu – ou Kwakiutl, est probablement le peuple autochtone le plus étudié en anthropologie, depuis les passages de Franz Boas dans la région.

    Premières nations au nord de l’île de Vancouver.

    Une des traditions qu’ils partagent avec leurs voisins du Pacific Northwest est celle du potlatch, pratique souvent présentée comme économie du don et du contre-don. En 1875, le missionnaire William Duncan (c’est un de ces télescopages patronymiques dont l’histoire coloniale a le secret – il n’est peut-être pas lié à John Duncan, mais quand même…) écrivait que « le potlatch est de loin l’obstacle le plus considérable à ce que les indiens deviennent chrétiens, ou même civilisés » (cf. « Porlatch »). En 1885, cette pratique a été interdite par le gouvernement canadian (cf. « The Potlatch Ban »). Notons enfin qu’elle a été commentée par plusieurs figures de la pensée écrite du siècle dernier, dont Marcel Mauss, Georges Bataille et Jean Baudrillard, pour ce qui est des Français;

  3. Dimanche dernier, 10 février 2013, un chef héréditaire Kwakwaka’wakw, Beau Dick, est arrivé à Victoria après avoir marché pendant huit jours à partir du nord de l’île, emportant avec lui un bouclier ou un blason (shield) de cuivre qu’il est venu couper sur le parvis du parlement de la Colombie-Britannique, en signe de défi. En anglais, on parle d’un shaming rite, un rituel d’humiliation, qui n’avait pas été performé depuis plus de soixante ans et qui peut constituer une véritable déclaration de guerre. Un défi est lancé par celui qui coupe à celui qui reçoit le morceau coupé—ici, le destinataire était le gouvernement fédéral, in absentia –, celui de « réparer le cuivre » ou de couper un morceau plus gros d’une valeur similaire (cf. « First Nations chief to perform rare shaming rite on legislature lawn »). Pour raconter son geste, Dick a mentionné Idle No More à quelques reprises, ainsi que la longue tradition des politiques d’exploitation et d’assimilation des peuples autochtones par le gouvernement colonial canadian. Il parle de « génocide culturel ». (Notons ici qu’il n’est pas certain que Dick soit considéré comme un « représentant légitime » par les autres Kwakwaka’wakw – à travers les branches, on entend qu’il est isolé… Je ne peux pas prétendre connaître les tenants et aboutissants des conflits et des tensions qui parcourent ce peuple et son territoire. Je crois comprendre que très peu de colons sur l’île de Vancouver peuvent prétendre le contraire. C’est peut-être ce qu’il y a de plus honteux dans toute cette histoire : l’indifférence.)

Je me propose de tramer quelques pistes de lecture avec ces trois énoncés.

J’aimerais réécrire et donner à lire la démission de Duncan comme la réponse, c’est-à-dire le contre-défi du gouvernement Harper au coupage du cuivre.

Cette lecture est rendue possible et plausible par une anthropologie politique s’inscrivant dans la lignée de L’essai sur le don de Mauss (1923-1924), de La Part maudite de Bataille (1949) et de L’échange symbolique et la mort de Baudrillard (1976). Il y a dans le monde une politique symbolique, voire mythique, dont la limite est la mort même. Elle est à l’œuvre dans le geste de la chef Theresa Spence, par exemple (voir l’article de Jean François Bissonnette dans Trahir). Il est inadéquat de limiter cette politique mythique ou symbolique aux « sociétés archaïques », comme le disait Mauss, voire « primitives ». Ceux et celles qui travaillent dans cette lignée ont (parfois) réussi à éviter ce langage évolutionniste imbriqué dans l’histoire coloniale et autorisant le déploiement de multiples politiques de « développement » et de « civilisation » – si l’on considère que l’archaïque, c’est toujours l’autre, jamais soi… Cette ligne de pensée a réussi (dans ses meilleurs moments) à faire sentir l’archaïque au cœur des groupements humains contemporains, quels qu’ils soient – anthropologie symétrique, diraient certains. C’est par exemple ce que montre Arthur Kroker de l’Université de Victoria, dans son travail sur l’idéologie born again américaine, lorsqu’il voit se télescoper des pèlerins du Mayflower aux officines parcourues par Dick Cheney sous le signe d’un ressentiment enragé. C’est déjà ce que montrent Adorno et Horkheimer dans Dialectique de la raison (1944), où la raison est réécrite comme mythe central de la pensée occidentale, d’Ulysse à la modernité scientiste. Ce livre fut écrit lors de leur exil américain, alors que l’Institut für Sozialforschung était affilié à l’université Columbia. Il est remarquable que le premier professeur d’anthropologie à Columbia fut un autre allemand en Amérique : Franz Boas.

Les travaux de Boas et de ses épigones sur les Kwakwaka’wakw font en sorte que l’on croit comprendre ce qui est en jeu dans une pratique de défi comme celle du « coupage du cuivre », proche du potlatch. On saisi qu’il faut y répondre par la surenchère. En effet, il y a dans le défi ou le don original une « part maudite » qui ne peut jamais être totalement remboursée. Cette part, cette dette porte la valeur supplémentaire découlant de l’initiative même, de la primauté du geste, de sa gratuité initiale. Le premier geste restera premier. Si elle veut être commensurable, la réponse se doit donc de l’excéder et ainsi devenir première à son tour.

Il est aisé de saisir que le gouvernement Harper™ (Triomphalement majoritaire) fait de la politique symbolique une priorité. D’une part, ses critiques répètent qu’il fait plus souvent dans le mythe que dans la raison, que ce soit sur l’usage des drogues ou sur la guerre de 1812. D’autre part, la transparence des conservateurs quant à leurs propres stratégies, modulées pour toucher les cordes sensibles de divers groupes épars – c’est souvent « gros comme le bras » mais ça s’autoproclame « gros bon sens », voire science économique, donc raison mythifiée –, suggère qu’ils admettraient sans doute que la politique est une question et une gestion de mythes et de symboles. Ils le diraient si cette admission n’était pas dommageable, symboliquement, dans une société canadian qui aime à se croire infiniment plus rationnelle que sa voisine du sud – fundamentalist Christian, créationniste, inégalitaire, machiste, raciste, homophobe –, qu’elle projette par ailleurs en son cœur, quelque part en banlieue de Calgary.

Il se pourrait donc que les conservateurs se soucient de répondre à un défi comme celui de la « coupure du cuivre », en particulier dans un contexte médiatico-politique marqué par les actions d’Idle No More a mari usque ad mare. Mais on sait aussi que le silence face aux gestes le ciblant est une marque de commerce de ce gouvernement – à moins qu’il y ait en jeu des enjeux jugés « véritablement importants », a mari usque ad mare, ou au moins dans la marre conservatrice.

Or, parler d’océans c’est évoquer un champ de conflits entre les colons et les autochtones qui passe souvent inaperçu dans la médiasphère urbaine. Les droits de pêche sont un sujet « hyperlocal », dit-on – quoiqu’un des problèmes, ici, est l’exploitation industrielle de piscicultures détenues par des multinationales au cœur d’un territoire de pêche alimentaire des Kwakwaka’wakw et que le sort de la côte ouest du continent – ouverture sur l’Asie – préoccupe à la fois ceux et celles qui veulent commercer à tout prix, pipeline oblige, et ceux et celles qui veulent pouvoir vivre encore plusieurs générations sur ces rives. Prendre en compte les actions politiques des Kwakwaka’wakw – leurs longues luttes autour de la pêche, par exemple – et ne pas être obnubilé par l’iconique et médiatique « coupage du cuivre » est peut-être crucial pour saisir de quels défis et contre-défis il y va dans la démission de John Duncan.

La démission de Duncan, par un vendredi après-midi ensoleillé sur l’île de Vancouver, a mis un sourire aux lèvres de ceux et celles qui se soucient de ce type d’événement. Elle n’a probablement rien changé sur le visage de ceux et celles qui se sont vu montrer depuis des siècles toute la violence dont ce système est capable… Une concession à Idle No more? Les leaders autochtones semblent peu convaincus. Elle pourra néanmoins satisfaire quelques dilettantes, comme la démission de Line Beauchamp a pu être interprétée comme une concession au mouvement étudiant le printemps dernier. On se souviendra toutefois de ce que fut la suite!

Le geste d’Harper ne semble en rien excéder le coupage du cuivre. Faire revivre un rituel ancien qui n’a pas été pratiqué depuis des décennies semble infiniment plus valeureux et coûteux que d’accepter la démission d’un ministre pour des raisons « éthiques », surtout que la rumeur suggérait déjà qu’il ne survivrait pas au prochain remaniement ministériel. La source de cette rumeur laisse songeur, bien entendu. Si les conservateurs sont bons stratèges, on peut penser qu’elle fut propagée en guise de préparation. En perdant Duncan, on perd peu en tout cas. On semble écouter la population et on perd certainement moins qu’en donnant des munitions à une opposition qui tente de se soucier de l’éthique fluctuante des membres de ce gouvernement.

Mais en territoire Kwakwaka’wakw, comment reçoit-on ce geste? Il faudrait se demander qui a élu Duncan dans sa circonscription. Il faudrait aussi songer à comment s’articulait son travail aux politiques locales quant aux pêcheries et aux droits d’exploitation du territoire. La circonscription garde un député au pouvoir (on dit que c’est mieux que d’avoir un député dans l’opposition), mais elle perd un ministre. Cela permettra-t-il de « développer » la région sans trop se soucier de ceux et celles qui l’habitent? Comment ce geste reconfigure-t-il la liste des priorités quant aux « politiques autochtones » du Pacific Northwest? S’il y a un véritable contre-défi lancé par le gouvernement fédéral, il est à chercher de ce côté.

Du sud de l’île de Vancouver, il est difficile de faire sens de tout cela. Un brouillard tenace entoure ce qui se déroule au nord de l’île. Aussi tenace que l’aveuglement volontaire. Ainsi, il est accablant de voir que le Times Colonist de Victoria cite des chefs de Toronto au sujet de la démission de Duncan, mais aucune voix de l’île. Les choses sont-elles plus claires, vu du nord? On dit de cette région qu’elle est la plus pluvieuse du pays. On dit également que Fort Victoria a reçu ce nom pour que la reine n’oublie jamais ce lieu, le plus éloigné (par bateau, alors que le canal de Panama restait à faire) d’un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Aujourd’hui, il fait encore soleil à Victoria. Les forts vents viennent toutefois rappeler que le printemps, saison de tempêtes, approche. En témoigne ce crachin.

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