Une éducation bien secondaire: The Learning Dead

Critique de l’essai Une éducation bien secondaire, de Diane Boudreau, Poètes de brousses (coll. « Essai Libre »), Montréal, 2013, 125 p.

Par Blaise Guillotte, Montréal | aussi disponible en format pdf

1359723-gfAvec le printemps érable de l’an dernier et le Sommet sur l’éducation supérieure qui vient d’avoir lieu, il a longuement été question des problèmes que vivent les institutions d’éducation postsecondaire. Cependant, on a peut-être mis en veilleuse l’instant de ce débat (si débat il y eut!) l’importance de l’éducation secondaire, celle qui pourrait expliquer bien des problèmes en amont de ceux que nous vivons en ce moment.

C’est la tâche que s’est donnée Diane Boudreau, ancienne enseignante de français au secondaire, dans son essai Une éducation bien secondaire publié aux éditions Poètes de brousse. Après avoir publié des romans jeunesse et de la poésie, Diane Boudreau y va ici d’une charge à fond de train contre la réforme de l’éducation secondaire et elle n’épargne personne au passage : enseignants, élèves, parents, fonctionnaires, tous y passent.

L’essai est séparé en quatre grandes sections, la première portant sur les différentes dynamiques au sein même de l’école secondaire. Dynamique élève/enseignant où l’enfant-roi règne en maître sur la classe, le respect étant devenu une valeur totalement désuète et disparue des salles de classe. Évidemment l’enfant-roi ne s’est pas levé un bon matin en voulant l’être, il a été façonné par le clientélisme qui s’incruste dans les écoles primaires et secondaires. Les étudiants sont des clients et les parents, les payeurs. « La fameuse visite des parents constitue sans doute la pire corvée annuelle. D’une part, au moins 80% des parents qui se déplacent le font pour entendre des compliments […] ils veulent voir les examens, vérifier la correction, les questions posées, la planification, etc. » (p. 38) Et la direction dans tout ça? De moins en moins intéressée par l’aspect éducatif, elle met tout son effort pour boucler le budget. Au lieu de prioriser l’achat de dictionnaires, on investira dans des divans pour la bibliothèque, question d’assurer le confort des élèves. Pas étonnant alors, remarque l’auteure, que le métier d’enseignant et l’éducation en général soient aujourd’hui dévalorisés, voire méprisés.

La deuxième partie de l’essai s’attaque au nivellement par le bas, tant au niveau de l’évaluation qu’aux méthodes d’enseignement. Aujourd’hui, redoubler une année est pratiquement mission impossible. Tout le monde passe, peu importe le rendement académique lors de l’année de scolaire. L’absurdité va jusqu’à récompenser un étudiant pris en délit de plagiat pour l’effort qu’il a tout de même fait. Les épreuves finales de secondaire V sont de plus en plus faciles et le seuil de réussite, de plus en plus bas. « Les errements du ministère ont déjà fait des milliers de victimes : des élèves et des enseignants. Les premiers se réjouissent de réussir aussi facilement, la médiocrité étant banalisée, et les seconds s’attristent et se désespèrent devant l’abîme qu’est devenue l’éducation au Québec. » (p.59)

Diane Boudreau ne s’attarde pas qu’aux problèmes internes de l’école secondaire. Elle demande également des comptes aux universités et aux programmes qui forment les futurs enseignants. Si les élèves du secondaire sont si médiocres, c’est que leurs enseignants le sont aussi. Et si leurs enseignants le sont, c’est qu’ils ont été mal formés au départ. De un, en vertu d’un laxisme énorme dont font preuve les universités quant à la question de la langue et de deux, en raison du manque flagrant de culture générale que l’on exige des futurs enseignants, la plupart n’ayant qu’une connaissance plus que minimale de la culture québécoise.

Pour finir, Boudreau passe au tordeur la réforme de l’enseignement, faite selon elle par des fonctionnaires et intellectuels n’ayant jamais mis le pied dans une école et ne comprenant rien à la réalité de celle-ci. Peu importe ce que les enseignants ont à dire, peu importe toutes les données empiriques qu’ils peuvent apporter, les théoriciens eux, tiennent obstinément à leur réforme. Entre ces derniers et les enseignants, il ne s’agit rien moins que d’une rencontre du « troisième type ».

Certes, tous les étudiants ne sont pas mauvais. Il reste encore de bons enseignants et, ô miracle (!), quelques bons parents. Mais à lire les propos de Boudreau, l’apocalypse n’est pas loin. Que le système d’éducation secondaire soit en crise, soit. Qu’il soit parsemé d’une multitude de problèmes, voilà quelque chose de très net. Qu’il faille le dénoncer et faire remarquer l’impact que cela peut avoir sur le futur de notre jeunesse et de nos institutions, voilà qui est noble. Mais le portrait est tellement sombre qu’il finit par ne plus atteindre. Et au final, on se demande si les suggestions proposées ne relèvent pas d’un conservatisme nostalgique. Relation maître/élève, respect de l’ordre et de l’autorité, respect des institutions, des normes et des règles, etc. Qui plus est, l’attaque de Boudreau contre les universitaires et intellectuels porte en elle la marque d’un populisme qu’on retrouve souvent dans les pages du Journal de Montréal. De quoi se mêlent-ils tous ces « logues » qui ne connaissent rien au métier d’enseignant et qui osent faire des réformes dans leurs tours d’ivoire? Ce faisant, on a l’impression que le mépris envers l’éducation dénoncé partout dans le livre est ici dirigé vers le milieu intellectuel.

Addendum

L’auteur de ce billet tient à préciser que lorsque l’auteure du livre parle des artisans de la réforme, elle fait mention des « fonctionnaires de la réforme » sans faire état d’« intellectuels » de la réforme. Cependant, elle fait état de « la réforme défendue par quelques dizaines de chercheurs, des théoriciens qui rejettent allègrement toutes les critiques des enseignants » (p. 91). Il semble donc que des intellectuels aient défendu la réforme, mais que des fonctionnaires l’aient appliquée. Cela étant dit, nier l’impact des intellectuels et universitaires dans l’élaboration de la réforme serait être de mauvaise foi. Elle a été mise en œuvre suite à de nombreux mémoires de doctorants et universitaires de tous les horizons. Rappelons également que la réforme est le fruit des États généraux sur l’éducation de 1995-1996. Or, parmi les membres de la commission des États se trouvaient un sociologue, un physicien, un linguiste, un philosophe et bien d’autres « intellectuels »…

 

3 Commentaires

Classé dans Blaise Guillotte

3 réponses à “Une éducation bien secondaire: The Learning Dead

  1. Charlotte Gilbert

    Monsieur Guillotte,

    Tout d’abord, quelques corrections devraient être apportées à votre critique de l’essai de Diane Boudreau, entre autres, au 3e paragraphe :
    5e ligne : Évidement (Évidemment)
    15e ligne : soit aujourd’hui dévalorisé (soient dévalorisés au pluriel, car il s’agit «du métier et de l’éducation»)
    15e ligne et addendum 1ère ligne : auteur (auteure : c’est une femme)
    16e ligne : voir méprisé (voire, adverbe)

    Je vous fais remarquer que vous oubliez de mentionner le contexte lorsque vous écrivez dans votre addendum que l’auteure s’attaque aux intellectuels (p.91). Vous devriez préciser que Diane Boudreau l’a fait dans le cadre de la critique d’un livre, un seul, Manifeste pour une école compétente, publié par certains universitaires qui défendent la réforme. Vous oubliez également de mentionner que cet essai contient tout de même cinq pages de références des plus significatives : des universitaires ou des intellectuels étayent les affirmations de Diane Boudreau.

    Vous écrivez encore dans votre addendum que, parmi les membres de la commission des États généraux sur l’éducation de 1995-1996, se trouvaient un sociologue, un physicien, un linguiste, un philosophe et bien d’autres « intellectuels ». Sans le savoir, vous venez d’adhérez à la thèse de Diane Boudreau, car vous confirmez vous-même la présence, à cette table, de chercheurs et de théoriciens, et surtout l’absence d’enseignants, les premiers concernés par cette réforme.

    Vous doutez également des solutions que Diane Boudreau suggère dans le dernier chapitre de son essai. Étonnamment, vous semblez vous demander s’il vaudrait mieux laisser tomber celles concernant le respect des maîtres, des règles, de l’autorité et des normes. Mais que dire de celles concernant la formation, essentielle, des futurs enseignants, celles sur les programmes d’études, sur la culture, sur la langue, etc. ?

    Soit par ignorance, soit par manque de rigueur, soit par dénigrement, vous limitez le curriculum de Diane Boudreau à la publication de romans jeunesse et de poésie. Détrompez vos lecteurs, Monsieur Guillotte. Diane Boudreau est une spécialiste reconnue en éducation au secondaire. Elle possède un doctorat en études françaises, a rédigé des programmes d’études du français au secondaire, a publié un essai littéraire et une multitude d’articles, a reçu une médaille pour services rendus à l’éducation, un prix de l’AQPF, etc.

    Lisez l’article, « Constat d’échec de la réforme scolaire », publié dans La Presse le 19 mars 2013, qui donne les résultats d’une enquête faite par deux chercheurs de l’Université Laval. Ils confirment ce que Diane Boudreau affirme dans son essai, soit que plus de 80% des enseignants du secondaire dressent « un portrait sombre de la réforme ».

    Bref, votre critique est bien discutable : un gouffre sépare les « théories » (politiques ou autres) de la réalité. Vous le démontrez éloquemment avec, comme vous le dites si bien, « un populisme » de mauvais aloi.

  2. Madame Gilbert,

    Premièrement, je tiens à vous remercier sincèrement pour la correction des fautes d’orthographe que vous avez eu l’amabilité de faire.

    Dans un deuxième temps, si vous désirez parler de rigueur, il faudrait en avoir tout autant. Outre des intellectuels, il y avait bien entendu des enseignants du primaire et du secondaire sur la commission des États Généraux de 1995-1996. Et c’est avoir une profonde méconnaissance de l’appareil étatique que de croire que des fonctionnaires se lancent dans une réforme aussi importante sans avoir lu des centaines, voire des milliers de pages de mémoires provenant autant d’enseignants que des milieux intellectuels. Est-ce que ces théories ont été bien appliquées? Ce n’est pas l’objet de ce billet.

    Vous me citez un article contre la réforme. Bien. Je peux vous en citer une cinquantaine qui sont en faveur de celle-ci, y compris des lettres ouvertes écrites de la main….d’enseignants du secondaire!

    Mais c’est justement ici que vous errez. Ai-je, à un seul moment, dit que j’étais pour ou contre la réforme? Est-ce parce que je lance quelques critiques (étrangement on ne souligne pas le fait que je qualifie l’effort de Boudreau de « noble »…..) à l’auteure que je suis pour la réforme? L’objet de ce billet était une critique d’un livre, pas d’une réforme. Et ce livre, à mon sens, est un brûlot, un pamphlet, plus proche d’un manifeste que d’un ouvrage scientifique. Or, les brûlots, peu importe la cause qu’ils embrassent, ne m’émeuvent que très peu.

    Pour ce qui est de la biographie de l’auteure, je n’ai fais que retranscrire ce que l’éditeur a bien voulu mettre. En aucun cas je n’ai voulu dénigrer Diane Boudreau et il faudrait faire une étrange lecture de ce billet pour voir une quelconque trace de mépris envers cette dernière.

    Bien à vous.

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