Je suis allé voir ma psy

Par David Chabot, Montréal

À Marie-Claude Lortie

Je suis souvent en colère, donc je descends dans la rue avec des gens aussi fâchés que moi. On insulte les policiers, on crie à plein poumons et on finit par se sauver, se faire poivrer et matraquer, ou se faire arrêter. On m’a dit que j’étais un enragé, que ce n’était pas normal d’être aussi mécontent, que c’est un psychologue que je devrais avoir en face de moi, non un bataillon d’anti-émeutes. Je suis donc allé consulter.

J’ai dit à ma psychologue que j’étais exaspéré, que j’étais un peu dispersé dans mes demandes et que je passais beaucoup trop de temps dans la rue à hurler comme un sauvage. Je lui ai dit qu’on m’avait rappelé Nietzsche et qu’au fond, je militais et manifestais seulement parce que je souffrais, que j’étais pauvre en vie, que c’était mon mal de vivre qui me poussait à être un petit rebel without a cause. C’est que je commence à être moins jeune aussi, ça devient donc un peu limite de mettre mes comportements sur le dos d’un romantisme révolutionnaire de jeunesse.

Elle m’a alors demandé pour quelles raisons, selon moi, j’éprouvais le besoin de manifester. Je lui ai répondu tout bonnement que c’était parce que j’étais tout le temps en tabarnak. Lorsqu’elle m’a demandé pourquoi j’étais si en colère, je lui ai dit qu’un peu tout me faisait rager. On s’est finalement entendu pour tenter de régler mon problème.

Elle m’a demandé de lui décrire une journée typique de ma vie. Je lui ai fait le discours suivant: je me lève, je donne à manger à mon chat et je le brosse pendant que le café se prépare. Une fois que le café est prêt, je m’installe devant mon ordinateur et je lis les nouvelles. Je peux lire que les gouvernements coupent dans les services sociaux, mais qu’ils subventionnent les grosses compagnies. On nous dit que pour créer de l’emploi, l’état doit pratiquement payer le salaire des employés de certaines industries, mais que, pour sauver de l’argent, on ne paiera plus des gens à ne rien faire. On affirme que l’environnement c’est bien beau, mais que ça ne sert à rien de préserver la nature si on ne peut pas s’acheter des bébelles. On me dit qu’il faut responsabiliser le citoyen.

Après ma lecture matinale, je sors de chez moi et je me dirige vers le métro. Il y a un itinérant qui dort sur un banc dans la station. Dans le wagon, il y a une femme, immigrante, qui s’endort. Elle s’en va tuer des poulets, c’est une de ses jobs. Il y a un type un peu louche qui est assis près de moi. C’est un schizophrène qu’on a lâché tout seul dans la rue. Il ne prend plus sa médication, il est trop confus. La police va bien finir par le faire disparaître, sa souffrance achève. Je finis par sortir et rencontrer une étudiante, une à temps plein. Elle est particulièrement brillante, mais elle doit travailler 40 heures par semaine. Ses parents gagnent trop, mais ne l’aident pas. Elle résiste un peu à l’idée de les poursuivre, ils n’ont pas fini de payer leur hypothèque et elle a deux jeunes frères. Son amoureux vient tout juste de la quitter. C’est un peu trop pour elle, mais elle n’a pas le temps de vivre sa peine. Elle va craquer bientôt.

Je vais boire un café avec une amie. Elle me raconte que son directeur de thèse lui a dit qu’il détruirait sa carrière académique si elle ne couchait pas avec lui. Elle ne sait pas trop comment se sortir de cette situation: il est tellement respecté dans le milieu. Elle me parle d’une de ses amies qui est en burn-out. Une mère monoparentale qui doit s’occuper de son enfant toute seule, travailler à temps plein et essayer de rembourser ses dettes d’études en continuant d’étudier à temps partiel. Elle n’a droit à aucune aide, c’est ça être à temps partiel.

Quand je sors, il y a un homme qui menace de se suicider du toit d’un dépanneur. Il a perdu un bras, un accident de travail. Il s’est retrouvé sans emploi et il s’est mis à boire un peu. Sa conjointe l’a laissé et refuse qu’il voit leur enfant: un manchot un peu alcoolo, ça fait peur aux bébés.

Je marche dans la rue et j’entends des conversations. Un petit groupe de jeunes hommes planifient leur soirée: « On soûle de la plotte pis on les fourre dans le cul. » Une femme d’une quarantaine d’années attend devant le guichet qu’une femme, noire, ait fini sa transaction. Elle chuchote: « Crisse qu’ils sont lents les nègres! Sauf Grégory Charles, lui, il est actif, ça paraît qu’il a été élevé chez nous. » Un autre qui s’exclame en pointant: « Check, deux ostis de tapettes avec un enfant, crisse que c’est pas sain ça! »

Je finis par croiser une connaissance. Il est allé dans une manifestation récemment. Puisqu’il ne marchait pas assez vite une fois l’ordre de dispersion donné, il s’est retrouvé avec deux côtes fêlées. On l’accuse d’avoir résisté à son arrestation et d’avoir frappé un agent de la paix. La seule chose dont il se souvient lui, c’est d’avoir été plaqué, de dos, et d’avoir reçu des coups avant d’être menotté et fourré dans un fourgon. Il me raconte brièvement qu’une militante que nous connaissons tous les deux a fait une tentative de suicide. Trop de temps à essayer d’organiser des choses qui fonctionnent plus ou moins, trop de mépris, trop de travail, trop de déceptions.

Je rencontre un homme qui sort d’un bar au milieu de l’après-midi. Il vient de perdre son emploi, deux ans avant sa retraite. L’entreprise restructurait. Il est allé visiter sa mère dans un centre pour personnes âgées hier. Elle avait de plaies de lit et refusait de manger ses patates en poudre. Elle en reperd qu’on lui a dit.

Au final, je me retrouve comme par surprise au parc Émilie-Gamelin. Il y a plus d’une centaine d’enragés. Je hurle avec eux. Des policiers m’arrêtent. Je ne sais pas trop pourquoi, un truc de règlement municipal. Je rouspète un peu, une policière me dit qu’elle fait juste sa job. Elle me fait asseoir avec quarante autres dans un autobus, les mains dans le dos, à avoir froid et envie de pisser. On nous a tous filmé. On va nous avoir à l’œil et on va tous recevoir une contravention qui équivaut à un mois de loyer. Le mien vient d’augmenter d’ailleurs.

Ma psy me demande si c’est vraiment le genre de journée que j’ai typiquement: je n’ai pas l’air de travailler beaucoup. Je lui réponds que je devrais écrire ma thèse de doctorat, mais que le milieu académique me dégoûte de plus en plus et que, de toute façon, je suis trop fâché pour écrire des trucs théoriques sur le langage.

Elle conclue que je suis effectivement contre-productif, voire non-fonctionnel et que ma sensibilité provient sûrement d’un traumatisme lié à mon enfance. Ce n’est pas normal d’être aussi mésadapté et en vouloir à la société pour les sentiments négatifs que j’éprouve. On va me faire une prescription. C’est un bon médicament, l’entreprise lui a même payé un voyage dans les Bermudes à ma psy. Elle me rassure, ça va bien aller. Je vais finir par ne plus m’informer. Je ne les verrai plus les gens en détresse. Je vais être productif durant le jour et regarder la télé le soir, pour relaxer. Je vais faire mon shopping chez Walmart parce que c’est moins cher. Lorsque je serai coincé dans un bouchon causé par une manifestation, je vais pester un peu, mais je vais comprendre qu’au fond, les manifestants, ils ont juste besoin d’un peu d’aide psychologique. Lorsque je deviendrai un peu trop stressé, j’irai soûler une jeune femme dans un bar. Je suis certain qu’elle aime ça rough en plus. De toute façon, des filles de même, elles ne se respectent même pas elles-mêmes, pourquoi je les respecterais? Je vais lui dire en face au BS qui mange son sac de chips d’aller travailler pis d’arrêter de faire le fif: c’est ben de sa faute s’il est dans marde, que c’est à croire qu’il aime ça, il devrait se prendre en main. Pis je vais être bien. Je vais être normal. Je serai guéri.

Ce texte a été publié d’abord sur Facebook par l’auteur, puis repris sur Le Globe.

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1 commentaire

Classé dans David Chabot

Une réponse à “Je suis allé voir ma psy

  1. pas important

    Va suivre un cours technique intensif dans un secteur en pénurie de main d’oeuvre et trouve toi une bonne job utile a la société. Fais du sport ça décrasse le cerveau. Contribue à la société au lieu de vouloir l’a détruire. On a besoin de toi!

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