Archives mensuelles : juillet 2013

La condition de l’homme touristique: essai de classification sémiotique

Par René Lemieux, Reykjavík (2011, 2013[1] [2])

Je me permets, avec ce court texte, de relater des impressions sur une réalité que pourra avoir vécu tout touriste de ce monde, le dur moment où il faudra choisir un artéfact qui agira sur notre vie comme un condensé du vécu expérientiel du lieu où l’on se trouve. Je me proposerai d’expliciter, à partir de trois articles vendus dans tout bon magasin de souvenirs à Reykjavík, ce qui pourra se penser 1) comme un événement économique qui relèverait d’une certaine réalité géographique (en quoi un fait banal sur le plan de l’actualité peut révéler une dimension nécessaire au niveau géographique : la possibilité d’une éruption volcanique); puis 2) comme un événement géographique qui relèverait d’une certaine réalité linguistique (en quoi la singularité d’une langue, et plus précisément de sa prononciation, devient un élément touristique intéressant à souligner); et finalement 3) comme un événement linguistique qui relèverait de sa réalité économique (en quoi l’incompréhension interlinguistique peut devenir un élément pour comprendre ce qui a lieu, finalement, dans la transaction entre l’acheteur et le vendeur d’un produit touristique).

Je me contenterai donc, suivant ce programme, d’une description de trois t-shirts en vente à Reykjavík.

1. « Don’t fuck with Iceland! »

We may not have cash« We may not have cash, but we’ve got ash » : cela ressemble à un slogan, sinon un jeu de mots, au demeurant assez médiocre – une rime entre cash et ash. Or, le slogan se présente comme une marque temporelle. Quelle est-elle? Celle du marquage d’un événement, la crise financière d’Islande en 2008 (la crise financière a eu comme conséquence l’affaiblissement de la monnaie nationale, la couronne islandaise, ce qui a peut-être permis à l’acheteur potentiel de ce t-shirt de se rendre sur l’île à moindre coût : ainsi, l’acheteur se retrouve devant un produit lui expliquant ou lui signifiant la raison de sa venue en Islande, quelque chose comme un t-shirt pédagogique).

Il y a d’abord le cash, ensuite le ash – assonance douteuse, mais chronologiquement exacte. Le ash fait référence à un autre événement contingent (hasardeux, quoique nécessaire), cette fois géologique, sur lequel je reviendrai dans la seconde partie – car ce ash d’un volcan qui fit éruption en 2010, il est, pour l’essentiel, un des attraits du pays (on y va souvent pour ses paysages volcaniques). On vient en Islande pour le ash, mais la condition de possibilité de cette venue est leur manque de cash[3].

Mais plus troublant est ce que nous pourrions dire sur le contexte de l’achat. Car, avouons-le, l’achat d’un tel t-shirt est plutôt suspect, et je reviendrai sur le « sens » d’« acheter un souvenir de voyage », pour soi ou pour un autre. Car acheter un « souvenir », c’est d’abord dire « j’y étais ». Que « dit » celui qui achète ce t-shirt? Tente-t-il de relier deux modalités ontologiques? Tente-t-il de rendre compte d’une doublure événementielle : la crise économique et l’éruption de l’Eyjafjallajökull? C’est peu probable, et sincèrement, on s’imagine mal comment ce touriste pourra justifier cet achat. La relation de contextualisation à l’œuvre dans cet achat me semble se situer non pas dans le contexte d’origine du retour du touriste dans son pays d’origine, mais dans le contexte de l’échange économique du touriste achetant et du commerçant vendeur. Ce dernier dit, comme dans une adresse : « Achète ce produit, car j’ai besoin d’argent, moi qui ‘may not have cash’, et en échange, je te laisse voir mon ash ». D’où le non-sens du « we », mais que désigne-t-il? Les Islandais en général, suppose-t-on, or, celui qui achète ce t-shirt ne peut pas être inclus dans ce « we », il est, immanquablement, subordonné dans une adresse – adresse qu’il essaiera peut-être de répéter, dans nombre d’explication auprès de sa famille, de ses amis ou de ses collègues de travail, etc. Le « vrai » contexte d’où le sens du t-shirt est possible, c’est celui de la relation marchande entre le commerçant et le touriste : le t-shirt dit, en définitive « on m’a adressé l’injonction suivante : ‘Achète ce produit car de cet échange, en retour de ton argent, tu obtiendras de la cendre.’ » Une fois dé-/re-contextualisé, le t-shirt dit ceci : « J’ai obtenu (le droit de voir) de la cendre, (j’ai vu, j’ai assisté, j’ai vécu, une éruption volcanique. » Ou plutôt : « ça aurait pu m’arriver »). » – et rien d’autre. Le produit désigne, en définitive, la performance de son achat qui ne peut se produire qu’au passé. « J’ai acheté un t-shirt », c’est le sens du message du t-shirt. L’événement, c’est l’achat.

La rime, à cet égard, n’est plus que fioriture inutile.

2. « Eyjafjallajökull »

On aura pu apprécier, à une certaine époque, la difficulté avec laquelle les présentateurs des journaux télévisés prononçaient le nom du volcan qui fit éruption en 2010, perturbant le trafic aérien en Europe[4] (j’y reviendrai). Je cite à ce propos cette vidéo trouvée sur YouTube :

Ce nom, « Eyjafjallajökull », qui s’écrit [ˈɛɪjaˌfjadlaˌjœːkʏtl̥] en alphabet phonétique international, devrait se prononcer ainsi. Le second design de t-shirt qui m’intéressera ici joue sur deux aspects liés au nom de ce volcan : le premier est un des rôles que peut prendre un souvenir de touriste, le deuxième, le rapport linguistique que pourra avoir le touriste à la langue islandaise.

EyjafjallajokullPrenons le premier aspect : une des raisons pour lesquelles les touristes achètent des t-shirts ou autres babioles, c’est pour montrer, comme un marquage, un lieu de passage – l’envers du rapportage du souvenir est le marquage du lieu visité, par exemple un graffiti : un tageur signant un lieu est à cet égard un type de touriste (voir ce très bel exemple). Les consommateurs du t-shirt pourront marquer un lieu de passage en déclarant avoir vu ce lieu; ou encore, comme on le retrouve plus explicitement sur d’autres t-shirts où il est écrit « I survived Eyjafjallajökull », une particularité du lieu ou un événement. Ce lieu/événement (car dans ce cas-ci, le lieu importe à cause de l’événement, et l’événement ne peut avoir lieu sans le lieu), c’est l’éruption en 2010 du Eyjafjallajökull qui a entraîné, on s’en souviendra, le plus grand arrêt de trafic aérien en temps de paix, ce qui a constitué un événement majeur pour les Islandais.

Dire l’événement, c’est toujours compliqué, car il y a toujours de l’indicible dans l’événement. Que ce soit un grand événement politique ou l’expérience singulière d’un affect, on finit par dire ce que tout le monde s’attend à entendre (pour un touriste quelconque : « ben oui, je l’ai vu la tour Eiffel… », etc.). Faire retour (comme revenir d’un lieu, mais aussi parler d’un événement) pourrait se résumer ainsi : « Oui, je suis allé ‘là’, oui, j’ai survécu à ‘ça’, mais ne me demandez pas comment le dire, je n’y arriverai pas. »

Comme si ce qui pouvait se dire se devait d’être le plus commun possible pour être entendu, ce qui a pour effet d’être insatisfaisant à la fois pour celui qui reçoit le message (car il connaît déjà ce qu’on veut lui signifier), et pour celui qui s’exprime car il n’arrivera pas à user du sens commun pour expliciter ses affects. Il y a entre l’événement et son dire une frontière infranchissable, mais c’est exactement ce que le t-shirt tente de mettre à l’épreuve.

Ici entre en jeu le second aspect du t-shirt qui ne dit, à proprement parler, rien de l’événement, sinon le fait de « dire mal » son espace d’actualisation. Le nom du lieu/événement est suivi d’un syntagme (« is so easy to prononce » : « est si facile à prononcer »). L’islandais, on s’en sera douté, c’est dur à prononcer. Or, au-delà de ce fait de base – que tout voyageur en Islande s’essayant à la langue découvrira assez tôt – le t-shirt (ce que ses designers n’auront peut-être pas entrevu) dit l’absence du dire, sa difficulté, et ce, en transcrivant – transposant ou traduisant – le lieu/événement dans une forme nouvelle, plus simple, et donc plus commune. Voilà la vérité de ce t-shirt : l’événement se dit à condition de devenir banal, et la langue islandaise se lit à condition d’être transcrite bêtement dans une nouvelle forme compréhensible (seulement pour un anglophone, en fait, car non seulement le syntagme qui suit est en anglais, mais la transcription [AY-uh-fyat-luh-YOE-kuutl-uh] s’adresse à un anglophone). Autant l’événement ainsi dit deviendra-t-il insipide, autant vous ferez rire vos interlocuteurs islandais en vous essayant à leur langue.

Ça pourra se penser comme une amorce : forcément nécessaire mais non suffisante.

3. « Ég tala ekki íslensku »

Le dernier modèle de t-shirt que je discuterai se présente comme une série de mots (qu’on suppose en islandais) écrits sur quatre lignes de texte, et formant, autre supposition, un énoncé signifiant. Chaque ligne contient un mot, graphiquement du mot le plus petit (ég) au plus grand (íslensku) :

ég
tala
ekki
íslensku

La signification de la phrase est la suivante : « Je ne parle pas islandais. » L’acheteur n’en est pas étonné, car on l’aura averti lors de l’achat.

IslenskuPremière remarque, le message possède, plus que n’importe quel autre, une certaine performativité : d’abord, dans l’éventualité où quelqu’un demande la signification du message, son « porteur » pourra toujours, s’il ne connaît pas la signification du texte, se rabattre sur l’explication suivante : « Désolé, je ne peux pas te répondre, car ‘je ne parle pas islandais’ »; ce qui est le sens du texte (un peu comme si quelqu’un se faisait tatouer cette suite de caractères chinois « 我不说中国话 »). Paradoxalement, donc, le porteur performera le sens du texte, qu’il sache ou non la signification du message. Cette performativité participe ainsi d’une bivalence (ou double-bind), puisqu’il s’agit d’une contradiction performative à valeur véridique – parce que c’est faux, c’est vrai, et si c’est vrai, c’est donc faux – et ouvre plus que tout autre à un espace de la logique où le tiers est inclus.

Deuxième remarque, c’est l’idéologie qui sous-tend la conception du t-shirt (ce n’est pas explicitement une idéologie, mais pour les besoins de ma petite analyse, je parlerai en ces termes). Selon les sites web où est vendu ce t-shirt, les concepteurs expliquent que la raison pour laquelle l’acheteur se procurera cet article est qu’il pourrait servir to avoid awkward situation (ce sont leurs mots). Donc, contrairement au t-shirt destiné à être porté au retour du voyage – signe d’être allé dans tel ou tel lieu –, ce t-shirt se destine, selon les concepteurs toujours, à être porté pendant le voyage (son rôle de remarqueur du lieu étant plutôt mince – essentiellement langagier, en fait). Évidemment, on comprend difficilement le sens « éviter des situations bizarres », car dans le cas d’une rencontre entre un islandophone et ce touriste, tout ce que ce premier comprendra, c’est qu’il doit traiter ce deuxième en touriste, et ne pas s’adresser à lui en islandais (préférablement en anglais). D’une part, il s’agirait donc, pour le touriste, d’être reçu et compris par l’autre en tant que touriste – et seulement en tant que touriste –, disons, dans l’authenticité de sa condition d’homme touristique, appelons-la la « touristicité ». Prémuni de toute confrontation à l’altérité, le touriste pourra alors être entièrement lui-même, et revenir chez lui avec un objet insensé, mais absolument pas touristique : premier paradoxe.

Il y a aussi un deuxième paradoxe à porter ce t-shirt en Islande, et ce, dans l’adresse qu’il institue, car c’est, du côté du touriste, faire l’effort de se porter vers l’autre dans sa langue, mais pour lui retirer ainsi le droit à sa propre langue dans sa réponse (dans l’éventualité où l’islandophone en question choisit de lui répondre). Au moment même où un lien pourrait se créer entre l’autochtone et l’étranger, ce lien se dissipe, s’évanouit. Encore une fois ne pourra rester que la marque d’une transaction commerciale. L’intérêt toutefois ici est que cette marque ne peut s’opérer qu’en Islande, dans un contexte où le touriste se trouve (toujours, encore) en Islande, confronté à l’étrangeté d’une situation d’exotisme. Ailleurs, la performance ne peut plus avoir lieu. Ce t-shirt est ainsi à la fois l’exemplarité même d’un souvenir acheté en voyage, mais, n’ayant aucun sens au retour du voyage, il est le contre-exemple tout aussi parfait d’un souvenir marquant un lieu visité.

Voilà peut-être une piste de réflexion pour penser une ontologie future du touriste.

Les trois exemples de t-shirt ci-dessus expliqués exposent trois situations – trois événements du langage –, mais engagent aussi trois « adresses ». C’est la deuxième la plus commune, c’est l’adresse du touriste qui dit « j’y étais ». La première et la dernière sont plus rares, et de ce fait exceptionnelles. La première est celle du commerçant qui dit « achète mon produit » annulant l’effet par le fait même du sens de l’achat, car, une fois décontextualisé, ou encore recontextualisé dans le port du produit, au retour des vacances par exemple, le porteur semble dire : « Ce produit m’explique comment j’ai pu l’acheter. » La dernière adresse est la plus intéressante : sa contextualisation semble à prime abord n’être possible qu’en Islande, et seulement là. Rapporter le produit, une fois remis dans le contexte du lieu du retour, se performe (ou s’autoperforme) dans un non-sens. L’adresse qui était d’abord celle du touriste envers la communauté qu’il visitait – rapport linguistique, redoublé d’un rapport marchand –, une fois décontextualité, extériorise la performativité de l’absence de sens originelle, en un non-sens qui n’est plus le même. De l’absence de signification, on passe à un signifier rien. Le produit, conséquemment, devient le parfait exemple d’un mauvais souvenir de voyage, pas même un bibelot inutile qui vise à montrer où l’acheteur est allé, il montre désormais, au-delà de la volonté de l’acheteur, sa propre difficulté à s’adresser à l’altérité, isomorphe, et les voyageurs le savent bien, à exprimer un événement survenu lors d’un voyage, si cet événement ne cadre pas avec le discours convenu sur ce qui doit être vu, goûté, expérimenté dans un lieu. L’impossibilité du sens redouble, ici, l’indicible de l’événement.

Un t-shirt acheté dans une boutique peut aussi servir de clé sémiologique pour une telle réflexion sur le fait d’être un touriste[5].


[1] Ce texte a été écrit en 2011 lors d’un premier voyage en Islande. Le retour dans ce pays fournit l’excuse idéale pour publier cet inédit.

[2] Les photos des t-shirts sont tirées du site de vente de produits islandais Nammi.

[3] Ce qui n’est plus tellement le cas en 2013…

[4] Le titre du nouveau film de Danny Boom joue sur cette imprononçabilité.

[5] J’ai finalement acheté le troisième.

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Le texte du jugement R. c. David Dulac

Par le Comité de rédaction de Trahir, Montréal

En exclusivité, la revue Trahir offre à ses lecteurs le texte du jugement R. c. David Dulac, rendu par l’honorable juge Gilles Charest le 19 juillet 2013, et ce pour stimuler une réflexion collective sur les conséquences de ce jugement.

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Verdict du procès Dulac: coupable de menaces

Par Simon Labrecque, « dépêché » à Québec

Comme prévu, le juge Charest s’est présenté à 11:00 (en fait, à 11:05) ce matin, à la salle 4.14 du Palais de justice de Québec. Une fois de plus, la salle était pleine et des caméras de télévision étaient là, prêtes à faire ce qu’elles ont coutume de faire pour imager un procès : filmer des personnes, dont quelques toges, qui attendent et discutent dans un couloir.

Une fois assis, le juge a d’emblée annoncé qu’il avait un jugement à présenter. (Vendredi dernier, il avait dit que ce ne serait peut-être pas le cas. Soulagement, donc, dans l’audience, mais rapidement suivi d’une curiosité vive et tendue. Cela prendra quelques minutes avant de savoir que Dulac est déclaré coupable…) Le juge a ensuite précisé qu’il présentait un jugement écrit de 22 pages, mais qu’il ne le lirait pas au complet car cela prendrait près d’une heure.

Après avoir distribué le jugement aux parties et aux médias (parmi lesquels on ne compte malheureusement pas Trahir – nous tenterons néanmoins de mettre une copie du jugement en ligne dès que possible), le juge a présenté sa structure. Le jugement commence par une présentation et une retranscription du texte de Dulac qui fait l’objet du procès. Il présente ensuite une revue sommaire des témoignages des quatre témoins pour la poursuite et des cinq témoins pour la défense. Cette revue est suivie d’une analyse de la preuve. Cette analyse s’intéresse d’abord aux principes de droit et à la jurisprudence s’appliquant au procès, puis aux principes qui s’appliquent à l’infraction de menace. Ces derniers principes concernent le fardeau de la preuve que doit faire la poursuite ainsi que les limitations applicables à ce fardeau. Cette analyse a permis au juge d’en arriver à une série de constats, desquels il tire un nombre de conclusions.

Les constats mentionnés par le juge concernent « le texte même » de Dulac (« sa forme, son contenu et sa signification ») et « le contexte » dans lequel ce texte a été transmis. Ce contexte a été déplié en trois temps : (a) les « réactions suscitées » par le texte, (b) les « rapprochements » établis entre le texte et « d’autres productions » de Dulac et (c) « l’attitude du défendeur ».

(a) Selon le juge, bien que madame Laverdière, artiste et chargée de cours, a jugé le texte de Dulac « loufoque », madame d’Amour, « qui est aussi une artiste, une bachelière en arts » qui organisait une exposition sérieuse, coûteuse et ouverte au public à L’Espace 400e, s’est dite « inquiète, troublée, ébranlée » par le texte de Dulac. Elle a affirmé que « le contenu est venu ‘la chercher’ ». Monsieur Robert, qui est également artiste, en plus d’être directeur de l’École des arts visuels, a lui aussi été « inquiet », affirmant ne pas savoir « quelle serait l’étape suivante » dans la pratique de Dulac. (On se dit que ça part mal si ce sont les faits sur lesquels le juge insiste…)

(b) Selon le juge, l’analyse du contexte montre qu’il existe plusieurs « points communs » entre le texte qui fait l’objet du procès et les « autres travaux » du défendeur. Il retient quatre travaux : deux performances « à l’endroit Le Lieu », l’une offrant à voir une scène d’automutilation sur la trame sonore de la vidéo durant lequel Magnotta « dépèce sa victime », et l’autre « un faux cocktail Molotov » qui a effrayé – le juge dit que le public « a poussé des cris » –, puis la vidéo reprenant le jeu Duck Hunt, qui a inquiété monsieur Désy, et enfin, l’œuvre de Dulac présentant le slogan « Cédrica Provencher, bien meilleure en 3D ». Toutes ses œuvres, selon le juge, ont « une connotation violente ». Le texte mentionne une « performance », et les deux premières œuvres sont des performances. Les deux dernières, tout comme le texte qui fait l’objet du procès, s’intéressent aux « jeunes enfants », et la vidéo se déroule « dans une classe d’école ». (Encore une fois, on se dit que ça s’enligne mal…)

(c) Selon le juge, l’attitude du défendeur « dans la remise du document » doit être prise en compte. (Lueur d’espoir? Elle ne durera pas…) D’abord, Dulac avait rencontré le directeur, qui lui avait demandé de ne plus faire de « travaux inquiétants ». (Il avait aussi rencontré Anne d’Amour, qui lui aurait dit de remettre « n’importe quoi », mais bon…) En s’intéressant aux « jeunes enfants », Dulac « sait », étant donné « sa connaissance des médias », qu’il s’intéresse à une partie « sensible » et « vulnérable » de la population. Il « sait, ou doit savoir » également ce que représentent la tuerie de Columbine, celle de Dawson, ainsi que celle de décembre dernier aux États-Unis. Dulac a donc « le choix de se rétracter en ne présentant pas ses travaux » à l’exposition de finissants. Son témoignage a montré qu’il est « contestataire de l’autorité » et qu’il « n’aime pas les consignes ». Il présente « son texte inquiétant en toute connaissance de cause pour contester le système de sélection » des expositions. Au cours de son témoignage, il ne dit pas qu’il « plaisante » ou que c’est « de la fiction » (Il me semble qu’il l’a dit en soulignant que madame Laverdière autorisait les projets fictifs… Là, c’est définitivement perdu…) Sa défense « par l’absurde » et « le non-sens » n’est « pas une défense acceptable ». Son projet est « réalisable ». Selon le juge, ne pas le reconnaître signifie qu’« on se met la tête dans le sable ». Dulac aura donc « repoussé toutes les chances de démontrer que ses propos ne devaient pas être pris au sérieux ».

De ces « constats », le juge tire la conclusion suivante : le texte « constitue une menace pour la personne raisonnable » qui le lit. Là-dessus, le juge dit n’avoir « aucun doute raisonnable ». « On ne peut pas tout faire au nom de la liberté artistique. » Dulac a joué aux « limites de l’expérience artistique » au point de « traverser la limite de ce qui est admissible en société ». Il est déclaré coupable.

Une fois le verdict tombé, la défense débute les « représentations sur la peine » (sans prendre de pause). Me Véronique Robert annonce qu’elle va demander que le juge impose une sentence « étonnante », soit « l’absolution inconditionnelle » (Cela signifierait que Dulac demeure coupable, mais qu’il serait libéré sans condition et sans dossier criminel.) La défense insiste d’abord sur le long temps de détention de Dulac (près de quatre mois) et sur le fait qu’il est très rare que des menaces mènent à l’emprisonnement. Le juge reconnaît la longueur de la détention et le fait que la jurisprudence présentant des cas de menaces menant à l’emprisonnement est quasiment inexistante. À ce moment, Me Magnan, représentant du Ministère public, se lève pour la première fois et annonce qu’il dépose en preuve le « rapport sur la responsabilité criminelle », qu’un psychiatre a produit suite à l’arrestation de Dulac, concluant qu’il était « apte à subir son procès ». La poursuite souligne que Dulac n’a pas d’antécédents criminels mais demande au juge de lire le rapport. Le juge, qui a volontairement décidé de ne pas lire ce rapport avant de rendre son jugement, demande alors quel avantage il tirerait de cette lecture pour déterminer la sentence. La poursuite indique que le médecin a recommandé que Dulac soit encadré et suivi au « faubourg Saint-Jean » car il aurait été diagnostiqué comme personnalité schizo-typique. La poursuite annonce ainsi qu’elle s’opposera à une absolution « inconditionnelle ». La défense se dit inquiète car il n’y a pas de psychiatre dans la salle pour commenter le rapport ou le diagnostic. Le juge décide de lire le rapport puis de revenir dans la salle.

(Pause d’une vingtaine de minutes.)

L’audience reprend à 11:57. Le juge dit d’abord qu’il a « bien fait de ne pas lire le rapport » pendant qu’il délibérait… (Remarque un peu étrange qu’il laisse en suspend.) Me Robert souligne à nouveau la durée de la détention de Dulac, ainsi que le fait que des accusations de menaces par voie sommaire n’ont jamais, à ce jour, mené à une peine d’emprisonnement. Le juge reconnaît que la « détention préventive » est « dure » et que si cette détention « compte double », elle équivaut à une peine « beaucoup plus importante » que ce qui est normalement admis dans un cas semblable. La poursuite annonce alors qu’elle ne demandera « pas de détention additionnelle ». (Sons de léger soulagement dans l’audience.)

La défense entreprend alors de justifier sa demande d’absolution inconditionnelle. Elle considère qu’il faut prendre en compte le fait qu’en raison de sa détention Dulac n’a pas pu terminer son baccalauréat, qu’il a été « mis à la porte de l’université », dans le cadre de ce qui semble être une « expulsion provisoire », et qu’une « audition » est prévue. Sur le rapport du psychiatre, la défense affirme ne pas vouloir contester le diagnostic mais souligne quelques problèmes factuels, quelques erreurs. Dulac aurait également été mis à la porte des résidences de l’Université Laval, où il habitait depuis trois ans. Ce sont là des « aspects punitifs » à considérer. La défense discute ensuite de la possibilité d’une absolution « conditionnelle » à un suivi. Elle dit qu’elle l’accepterait mais à condition que le suivi ait lieu en Beauce, où Dulac demeurera, soit au CLSC de Saint-Georges plutôt qu’à Québec.

Le juge dit que l’absolution est une peine prévue au code, que ce n’est pas exceptionnel, mais qu’il doit utiliser des critères précis, soit « l’intérêt véritable du délinquant – car le défendeur est maintenant jugé comme délinquant » et « l’intérêt véritable de la société ». Sur l’intérêt véritable de Dulac, Me Robert souligne qu’en tant qu’artiste, Dulac sera fort probablement appelé à voyager et que cela sera impossible avec un dossier criminel. De plus, les demandes de pardons sont maintenant « très longues et très chères ». Pour ce qui est de l’intérêt de la société, Me Robert dit que Dulac a maintenant été condamné et que la personne raisonnablement, qui sait que l’infraction dont il a été déclaré coupable ne mène généralement pas à l’emprisonnement, sera satisfaite de cela.

Le juge demande alors à Me Magnan ce qu’il pense de la demande d’absolution. Le Ministère public dit d’abord qu’il n’y a pas, devant la cour, de preuve que Dulac ne recevra pas son baccalauréat, ni qu’il a été expulsé des résidences – ce serait en fait le seul lieu de l’Université Laval qu’il serait autorisé à fréquenté, bien que sa chambre est probablement louée maintenant… Sur la question de l’intérêt véritable de l’accusé en rapport avec l’absolution, la poursuite discute du cas Rozon et du fait que la possibilité de tort causée par un dossier criminel doit être « réelle ». Me Magnan dit qu’il faut se demander si le processus judiciaire peut être dissuasif. Là-dessus, Dulac n’aurait fourni aucune preuve. La poursuite « aurait aimé » l’entendre dire qu’il a des regrets et qu’il a « appris », mais ce qu’il a dit dans son témoignage est qu’il « ne tolère pas la censure » et qu’il « défie l’autorité ». En ce sens, l’intérêt de la société demande de prendre en compte qu’il ne s’agit pas d’une « personne repentante ». La poursuite suggère une probation de deux ans avec obligation de garder la paix et d’avoir une bonne conduite, de rencontrer un médecin du « faubourg Saint-Jean » dans les deux premiers mois, ainsi que des visites à un agent de probation. Il faut « encadrer » Dulac pour « protéger la société d’autres comportements choquants », ainsi que « le protéger lui-même ». « La société dénonce son comportement » et il doit le reconnaître.

Me Robert insiste pour que le suivi se déroule à Saint-Georges, en raison des coûts que des voyages répétés à Québec impliqueraient pour la famille. La poursuite dit que « ça peut être à l’Hôtel-Dieu de Lévis ». (Soupirs de désagrément dans l’audience.)

Le juge dit qu’il est convaincu qu’un « encadrement est nécessaire » et que la « détention » est hors de question. Il se questionne sur l’absolution depuis qu’il a rédigé son jugement. Il dit qu’il s’agit d’un « cas spécial », d’une « menace particulière » qui a demandé dix témoins pour être établie. Il demande à Dulac de se lever et lui demande s’il a quelque chose à déclarer avant qu’il rende sa décision. Dulac dit qu’il s’engage « à aller au CLSC » à la fréquence demandée, comme l’a dit son avocate.

Le juge déclare qu’une preuve est nécessaire pour obtenir une absolution. On ne peut se baser sur « des hypothèses ». L’intérêt véritable de l’accusé demande une « possibilité réelle » et non « illusoire », car n’importe qui peut alléguer qu’avoir un dossier criminel peut éventuellement lui nuire. L’intérêt véritable de la société demande qu’une personne raisonnable et bien informée du cas ne soit pas « choquée par la décision du juge » quant à la peine. Dans le cas de Dulac, le juge considère que l’absolution, conditionnelle ou inconditionnelle, n’est pas appropriée.

Convaincu qu’un « encadrement » est nécessaire, le juge condamne Dulac à un « sursis de peine », disant à l’accusé que cela signifie : « Si tout va bien, ça va être réglé. » Il dit qu’il peut « moduler » cette peine en fonction de l’individu et de l’infraction. La peine « individualisée et proportionnelle » est la suivante : Dulac est condamné à un « sursis de peine » d’une durée de deux ans. Le juge ordonne une « probation avec suivi de deux ans », avec obligation de garder la paix. Dulac ne doit commettre aucune infraction, sinon il se retrouvera devant le juge et celui-ci devra « sévir ». Le suivi se fera à Saint-Joseph ou à Saint-Georges, dans la Beauce. Dulac a jusqu’à 16:00 aujourd’hui pour rencontrer un agent de probation au Palais de justice, pour que son dossier soit transféré à Saint-Georges. Il doit rencontrer son agent de probation à Saint-Georges aussi souvent que celui-ci le demande et suivre toutes ses directives et recommandations, sans exception aucune. Il a l’obligation de demeurer chez sa mère et doit demander l’autorisation écrite de l’agent de probation s’il compte déménager. Dans un délai d’une semaine après avoir rencontré son agent de probation en Beauce, il doit contacter le CLSC de Saint-Georges, puis suivre et compléter toute démarche thérapeutique jugée nécessaire par les intervenants, à leur satisfaction. Étant donné sa situation financière, il est dispensé de payer « la suramende et les frais ».

Si la défense ne fait pas appel du jugement, ce texte met fin à ma « couverture » du procès de David Dulac pour Trahir. À mon sens, cependant, il importera de tenter de faire sens de tout cela, bientôt. Se met-on la tête dans le sable, à Trahir?

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Peuple, peuples et dérives populistes

Critique de l’ouvrage collectif Qu’est-ce qu’un peuple ?, La Fabrique, 2013, 124 p.

Par Simon Levesque | Université du Québec à Montréal

Qu’est-ce qu’un peuple ?

À l’heure où s’observent (et se joignent) des soulèvements populaires un peu partout sur la planète (Égypte ou Turquie, parmi les plus spectaculaires ; Hong Kong récemment, mais moins durablement ; Mouvement Occupy un peu partout en occident, etc.), la nécessité de poser la question s’érige en évidence : Qu’est-ce qu’un peuple ? C’est le titre de l’ouvrage collectif qu’ont fait paraître plus tôt cette année les éditions françaises La Fabrique et qui regroupe des textes d’Alain Badiou, Pierre Bourdieu, Judith Butler, Georges Didi-Huberman, Sadri Khiari et Jacques Rancière. Une sélection de philosophes et sociologues des plus pertinentes afin de parvenir, par la multiplication des approches et en modulant parfois légèrement la question initiale, à définir ce que peut vouloir dire « peuple » aujourd’hui.

Chacun·e à leur manière, les auteurs inscrivent leur réflexion dans le contexte sociopolitique actuel, que ce soit en s’attardant à la rhétorique des partis aux extrêmes du spectre politique en France (Front national, Front de gauche) (Rancière, Badiou), en réfléchissant aux phénomènes de l’immigration postcoloniale et des banlieues (Bourdieu, Khiari), aux révoltes citoyennes, occupations de masse du « Printemps arabe » et au mouvement Occupy qui se manifestent sporadiquement à travers le monde (Butler) ou encore en évoquant, situation plus critique, la guerre civile faisant rage depuis plus d’un an en Syrie (Didi-Huberman), tous les exemples convoqués tendent à confirmer la pertinence de l’exercice définitoire.

En avant-propos, une note explicative laisse entendre que le projet de ce livre serait né d’une inquiétude, laquelle prendrait racine dans l’usage que fait actuellement la classe politique du mot lui-même, « peuple », dont le sens aurait évolué pour servir le maintien de l’ordre bien plus que l’émancipation collective. Mais en a-t-il déjà été ainsi, ou n’est-ce là qu’une vision romantique chérie par la gauche et gaussée par la droite ? Alain Badiou, le premier, enfonce un clou : « Le mot ‘peuple’ n’a de sens positif qu’au regard de l’inexistence possible de l’État. » (p. 21) C’est au prisme de la pensée de Marx que Badiou déploie cette position radicale, laquelle prend racine dans la phrase fameuse du philosophe allemand selon laquelle les prolétaires n’ont pas de patrie. L’unique contexte qui permettrait au peuple de se constituer durablement en puissance politique tiendrait dans l’État de révolution perpétuelle, soutient Badiou ; l’objectif de toute politique strictement révolutionnaire étant le dépérissement de l’État – au profit du peuple, comprend-t-on. En dehors de cette seule acception positive, Badiou décline l’usage selon deux paradigmes négatifs : le premier s’entend au sens de l’identité (raciale ou nationale), exclusive ; le second, plus discret, subordonne le peuple à l’État reconnu légitime parce qu’élu démocratique (l’usage électoraliste du peuple se réduit à son vote). C’est, sans surprise, à une critique de l’État tel qu’il existe aujourd’hui que parvient Badiou à travers cette grille d’analyse, lui permettant de fustiger l’unidimensionnalité du pouvoir, préoccupé par la seule organisation de la croissance au profit du Capital.

Dans « Vous avez dit populaire ? », un texte qui date de 1983 ici repris, Pierre Bourdieu tente lui aussi de délinéer l’usage du terme, cette fois en s’attardant au langage dit populaire et surtout à la science linguistique qui cherche à le consigner. Se faisant, avance-t-il, les linguistes ne parviennent qu’à fonder des taxonomies dualistes qui, paradoxalement, légitiment l’élitisme langagier, gardant à distance le peuple et son argot. La « langue populaire » constitue ainsi un principe de division effectif au sein de la société – mais, questionne le sociologue, l’individu cherchant à se départir des tournures vulgaires de son discours, œuvrant de la sorte à s’approprier ce qui lui permettrait de s’assimiler, fait-il acte de résistance ou de soumission ? « Nul ne peut ignorer complètement la loi linguistique ou culturelle, écrit-il, et toutes les fois qu’ils entrent dans un échange avec des détenteurs de la compétence légitime et surtout lorsqu’ils se trouvent placés en situation officielle, les dominés sont condamnés à une reconnaissance pratique, corporelle, des lois de formation des prix les plus défavorables à leur productions linguistiques qui les condamne à un effort plus ou moins désespéré vers la correction ou au silence. » (p. 38) Ainsi se stabilise le modèle social, reproduit sur une ligne de faille entre dominants et dominés linguistiques, un clivage plus ou moins sournois que l’on sait favorisé par l’habitus.

S’intéressant pour sa part au phénomène Occupy, l’états-unienne Judith Butler cherche à comprendre quel est ce « nous » qui s’affirme par l’occupation de masse. Libérant une énergie anarchiste au demeurant, les corps en présence s’assemblent précisément pour montrer qu’ils sont des corps, soutient-elle, l’exposition des corps étant un acte performatif qui, par principe d’autoconstitution politique, permet à chacun de reconnaître sa valeur. Leur seul rassemblement constitue un acte politique. Revendiquant pour ces corps rassemblés une légitimité démocratique absolue, Butler s’attaque à la suffisance de la pensée électoraliste, soutenant que « le peuple peut aussi bien abattre les régimes que les élire » (p. 55). La réunion des corps (condition essentielle de la politique) devant être comprise comme une assertion performative permettant une prise de parole collective, il y a un double mouvement enclenché par leur rassemblement, car « mouvement » a deux sens essentiels : mobilité des corps dans l’espace et organisation politique. Le rassemblement de masse s’exerce ainsi selon une volonté d’agencement de ce qui se partage : l’espace entre les individus et l’énergie qui leur permet de s’y déplacer. L’exigence d’une telle exposition des corps prenant naissance dans un sentiment d’injustice partagé et la reconnaissance de conditions invivables, la finalité de l’acte doit tenir dans la recherche de l’harmonie et la mise en place d’une pensée durablement résistante. « Penser la politique, en ce sens, c’est penser à la fois la difficile nécessité de demander du soutien pour les corps vulnérables, et la mobilisation des corps en commun dans les pratiques de résistance. » (p. 73).

Injonction à « se rendre sensible », la contribution de Georges Didi-Huberman présente d’intéressantes nuances par sa reprise des pensées de Michel de Certeau, Michel Foucault et Arlette Farge qui, chacun·e à leur manière, ont su « faire figurer les peuples », suivant en cela une volonté que l’auteur attribue en premier lieu à Walter Benjamin. Partant du principe que les peuples sont foncièrement irreprésentables (et, à ce titre, l’est encore moins « le peuple »), Didi-Huberman propose de s’attarder aux émotions, aux affects collectifs et individuels des peuples, affects qui, comme les images, sont dialectiques. « Dialectiser », en ce sens, doit être compris comme un effort de représentation des pouvoirs et de partage du sensible inhérent à toute manifestation politique. Familier de Jacques Rancière, Didi-Huberman reprend sa pensée du dissensus (condition de la politique) et rappelle que celui-ci ne tient pas à la confrontation des intérêts ou des opinions, mais qu’il est « la manifestation d’un écart du sensible à lui-même » (p. 99). Toute manifestation ayant pour volonté de montrer, ainsi la représentation des peuples procède-t-elle inévitablement du partage du sensible qui cherche à conjoindre dialectiquement affectif et effectif. Défenseur d’une conception sémiologique du sensible, Didi-Huberman conclut : « Rendre sensible, ce serait donc rendre accessible par les sens, et rendre même accessible ce que nos sens, de même que nos intelligences, ne savent pas toujours percevoir comme ‘faisant sens’ : quelque chose qui n’apparaît que comme faille dans le sens, indice ou symptôme. » (p. 109) Ainsi peut-on concevoir l’injonction de Didi-Huberman comme un appel à rendre sensible, donc accessibles, nos représentations des peuples.

Pénultième texte de l’ouvrage, la contribution du militant d’origine tunisienne Sadri Khiari propose une réflexion sur la situation postcoloniale française qui, cependant qu’elle demeure somme toute assez convenue, n’en est pas moins des plus pertinentes. Antinationaliste convaincu, Khiari pose le problème de l’État-nation au regard de l’usage qui y est fait du mot « peuple », qu’il propose de prendre à contresens en se demandant plutôt contre qui se constitue le peuple ? Toujours contre un « extérieur » considéré hostile, explique-t-il. La notion de peuple telle que la définit Khiari opère d’après trois paradigmes principaux : 1. la nation ; 2. la citoyenneté/souveraineté ; 3. les classes subalternes ; à quoi, en France, il faut préciser que : 4. la « race » (la production sociale des races par la colonisation) joue un rôle prépondérant. Afin de mieux comprendre la situation qui subsiste aujourd’hui, il est proposé de substituer systématiquement dans les discours le mot discriminations par privilèges. Alors se révèle le privilège d’accès au pouvoir d’État, lequel agit comme un verrou qui permet la perpétuation du système racial. Ceux « qui n’ont pas eu la chance de naître blancs, européens et chrétiens, font et ne font pas partie du peuple : ils sont le tiers peuple » (p. 123), les colonisés de l’intérieur. Ce que sous-tend une telle observation, c’est la reconnaissance d’une crise du pacte républicain, lequel devrait en théorie garantir l’égalité de chacun au regard de l’État et de la justice. Pour toute solution, Khiari évoque : « un processus décolonial qui impliquera, pour une longue période transitoire, un compromis dynamique et conflictuel entre le peuple et les peuples de France, fondé sur une recomposition de la communauté politique prenant en compte et institutionnalisant les multiples références nationales, culturelles ou identitaires. » (p. 132) On ne peut souhaiter mieux, évidemment, mais c’est un vœu qui paraît bien pieux à l’heure où les socialistes sont au pouvoir, au sein desquels Khiari dit souhaiter voir s’effectuer une véritable « révolution culturelle ».

Dans la même veine, le court texte de Jacques Rancière, version remaniée d’un article paru à l’origine dans Libération du 3 janvier 2011, fustige les partis de centre qui détiennent le pouvoir (l’UMP, mais aussi bien désormais les socialistes), pour ce qu’ils perpétuent des stratégies de précarité contrôlée propre à l’équilibre (du pouvoir et du marché) fondées sur un racisme latent, justifié par la non-appartenance des victimes de ce système aux traits qui caractérisent l’« identité nationale ». Sont mises en accusation les discriminations à l’emploi et au logement, aussi bien que les mesures d’État sur l’immigration (et les sans-papier), la répression des nomades (démantèlement des camps) ou encore certains interdits religieux, sous couvert de laïcité à prédominance catholique. Le populisme – défini par Rancière comme « l’alliage redoutable d’une capacité – la puissance brute du grand nombre –, et d’une incapacité – l’ignorance attribuée à ce même grand nombre » (p. 139) –, dans ce contexte, a beau jeu de s’exercer sur un terrain consensuellement préparé par le pouvoir, un terrain miné où marche d’un bon pas l’extrême droite, attisant la peur et la haine.

On pourra certes critiquer certains aspects de cet ouvrage collectif – le recours à des figures intellectuelles convenues (mais néanmoins tout à fait appropriées au sujet), le déséquilibre marqué entre les auteurs de sexe féminin et masculin, la reprise d’un texte de Bourdieu qui, bien que théoriquement toujours d’actualité, s’adapte moins aisément au contexte immédiat –, le terrain couvert par les différentes approches proposées demeure considérable et nécessaire. Sans être un compendium en la matière, Qu’est-ce qu’un peuple offre un tour d’horizon dont les parties sont inégales et parfois fortement marquées idéologiquement, mais dont la lecture demeure dans l’ensemble nettement recommandable et bénéfique. L’ouvrage s’impose, selon le souhait de l’éditeur, comme une mise en garde sur les dérives advenues et à venir.

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Procès Dulac, jour 2: plaidoiries

Par Simon Labrecque, « dépêché » à Québec

Puisque l’accusé à choisi de présenter une défense, l’avocate de la défense, Me Véronique Robert, a dû plaider la première.

Selon la défense, le Ministère public n’a « aucune preuve » de l’actus reus (l’acte coupable, ici : avoir proféré des menaces) et de la mens rea (l’intention coupable, ici : avoir eu l’intention d’intimider, de voir les menaces proférées être prises au sérieux). Or, le Ministère public doit prouver hors de tout doute raisonnable que l’accusé est coupable et sur le plan de l’actus reus, et sur le plan de la mens rea. David Dulac devrait donc être innocenté.

Sur le plan de l’actus reus, Me Robert a plaidé qu’une « personne raisonnable » trouvera « loufoque » le texte faisant l’objet du procès. D’abord, Dulac dit qu’il utilisera une voiture mais il n’en a pas. Cela peut sembler anodin, mais la jurisprudence présente un cas où quelqu’un qui est en chaise roulante et qui a menacé de « botter le derrière » de quelqu’un d’autre a été reconnu innocent. Ensuite, la notion d’enfants kidnappés près « d’écoles primaires de la région » est « tellement floue » (on ne sait pas quelles écoles, ni quelle région) que le texte ne peut pas être considéré comme une menace. La mention d’iPod pour « attirer les enfants » implique « une critique de la société de consommation qui saute aux yeux », et la mention d’enfants « accrochés au plafond » tient presque de la bande dessinée tellement elle est grotesque.

Le crime de menace étant un crime « contre la sécurité psychologique de la personne », Me Robert juge que les témoins de la poursuite n’ont pas démontré qu’ils et elles s’étaient senti(e)s brimé(e)s dans leur « liberté d’action ». Jocelyn Robert a parlé d’ « inquiétude » et d’ « incertitude », mais cela est insuffisant pour prouver qu’il y a eu menace. Me Robert suggère qu’il y aurait sûrement du matériel, dans le geste de Dulac, pour occuper une instance disciplinaire de l’université, mais que ce geste n’est pas criminel. Elle juge également que le Ministère public, dans sa preuve, s’est éloigné du « contexte nécessaire » pour juger du texte qui fait l’objet du procès en faisant presque le procès de l’ « œuvre complète » de David Dulac. Selon elle, le texte est clairement une parodie.

Sur le plan de la mens rea, Me Robert a plaidé que le Ministère public n’a pas réussi à montrer qu’il y a « l’ombre d’un soupçon d’une preuve d’une intention criminelle ». Or, le crime de menace demande une intention claire – le juge dit : « une intention spécifique, c’est la jurisprudence qui le dit », soit l’intention d’intimider et d’être pris au sérieux. À la fin de la plaidoirie, le juge pose une question à laquelle les deux parties devront répondre : « Vous êtes-vous questionné sur l’objet de menace allégué? Est-il un groupe identifiable ou non? » Selon Me Robert, si l’objet est « le plus d’enfants possibles », cette catégorie est trop vague. Le juge donne un exemple : « Si c’est ‘le prochain Noir que je vois’, est-ce trop vague? » La discussion de la jurisprudence à ce sujet clôt la plaidoirie de la défense.

Pause (10:50-11:10)

La plaidoirie du Ministère public débute avec la question du « groupe identifiable » qui ferait l’objet des menaces alléguées. Selon Me Magnan, le groupe n’a pas besoin d’être identifié, il doit simplement être identifiable. Le procureur mentionne ensuite que l’objectif de la poursuite était de mettre en contexte « les agissements de monsieur Robert », le directeur de l’École qui a contacté le service d’aide psychologique de l’Université Laval au sujet de David Dulac. (Notons que le Ministère public n’a pas présenté de témoins travaillant pour le service d’aide psychologique, ni pour le service de sécurité de l’Université Laval – cela aurait pourtant été pertinent, à mon sens, puisque ce sont eux, et non monsieur Robert, qui ont contacté la police.) Selon Me Magnan, ceux et celles qu’il faut considérer comme ayant été la « cible » des menaces, ceux et celles que Dulac aurait intentionnellement voulu intimider par son texte sont « les étudiants et les professeurs » qui auraient vu leur « liberté de choix d’étudier et de travailler dans un environnement sain » être ébranlée.

Me Magnan procède ensuite à une exposition de « six critères » qui, selon lui, doivent être considérés pour déterminer l’actus reus dans le cas qui nous occupe. (Je dois avouer avoir perdu le compte à un certain moment…) Il y a d’abord le texte lui-même, qui « objectivement » sonne comme une menace. Il n’est pas pertinent de savoir si l’accusé avait l’intention de « passer à l’acte ». Toutefois, il parle de « performance » et dit que l’on « sait » que la performance « c’est pas de la fiction ». Le futur simple, ou plutôt l’absence de conditionnel dans le texte, doit aussi être prise en compte. Ensuite, il y a le contexte dans lequel ce texte a été rendu public. Selon le Ministère public, il faut interpréter ce contexte en rapport avec la rencontre du 4 mars 2013, durant laquelle monsieur Robert a « ordonné » à Dulac de cesser les projets « intimidants ». Le procureur considère également que l’université est un « contexte sérieux » et qu’il y a eu une « gradation dans les actions » de Dulac. Il dit qu’il faut également prendre en compte des craintes exprimées par les gens à l’École des arts visuels et le fait que Dulac n’a « pas répondu aux questions du directeur » lors de leur rencontre. Il mentionne enfin l’influence des « actionnistes viennois » (le juge avait noté « activistes viennois », à la suite de monsieur Robert je crois) qui n’hésitaient pas à faire des actions spectaculaires et choquantes.

Le, la ou les destinataire(s) de la menace [alléguée] sont dit être Anne d’Amours, et/ou la commissaire de l’exposition des finissants, et/ou le directeur de l’École des arts visuels. Sur le plan de la mens rea, Me Magnan estime avoir prouvé hors de tout doute raisonnable que l’accusé avait l’intention d’intimider ou d’être pris au sérieux : « Comment peut-il ne pas vouloir être pris au sérieux », dans un contexte universitaire, en donnant un texte « sans contexte »? Ces considérations ont clos la plaidoirie du Ministère public.

Me Robert est ensuite intervenue pour « rectifier » quelques énoncés de Me Magnan (dont je n’arrive pas à rendre le style de plaidoirie; disons simplement qu’en plus de « débaptiser » la plupart des témoins, il a mentionné l’explosion du train de carburant à Lac-Mégantic comme un événement jugé « inimaginable » mais qui est arrivé pour suggérer que le projet de « kidnapping d’enfants » qui peut sembler inimaginable pourrait se concrétiser et qu’une personne raisonnable ordinaire lirait donc le texte de Dulac comme une menace). Le procureur, par exemple, a insisté pour dire que le courriel que monsieur Robert a envoyé à Dulac était « officiel », qu’il signait « Jocelyn Robert, Directeur… ». Me Robert rappelle toutefois qu’il a signé « Merci, Jocelyn », et que la partie « Jocelyn Robert, Directeur… » est la signature automatique du courriel. Selon Me Robert, on ne peut considérer que le « silence » de Dulac est intimidant, puisqu’une « personne raisonnable ordinaire » (une notion juridique assez précise) connaîtrait la personnalité de Dulac et prendrait cela en compte dans son jugement du texte qui fait l’objet du procès. Selon l’avocate de la défense, si le juge croit le témoignage de David Dulac (qui a expliqué ses intentions en d’autres termes qu’en termes d’intimidation) le juge « n’a pas d’autre question à se poser » et doit le déclarer non coupable.

Ce qui me semble le plus important à rapporter, aujourd’hui, est qu’à l’issue de cette demi-journée assez émotive, le juge a annoncé que l’affaire demandait réflexion et qu’il ferait tout ce qui est en son pouvoir pour rendre son verdict vendredi prochain, le 19 juillet à 11:00, dans la même salle (4.14). L’audience était visiblement consternée, car cela implique que David Dulac reste détenu jusqu’à ce moment (au moins…). La défense a alors demandé au juge, en tant que « juge du procès », de libérer Dulac à l’instant, puisque la détention est extrêmement rare dans les procès pour menace et que Dulac a déjà été détenu plusieurs mois. Le Ministère public s’est toutefois opposé, rappelant que des requêtes de remise en liberté ont été refusées par d’autres juges. Rappelant qu’il a le pouvoir, en tant que « juge du procès », de libérer l’accusé si des motifs adéquats lui sont présentés, le juge a toutefois refusé la remise en liberté. Il a néanmoins affirmé qu’il accepterait d’entendre une requête de remise en liberté s’il s’avère ne pas être en mesure de rendre son jugement vendredi prochain – car, le cas échéant, il est probable que le verdict ne tombe qu’en septembre.

À la sortie de la salle d’audience, une impression de choc et un sentiment de consternation généralisés pouvaient se lire sur le visage des gens présents (à l’exception des représentants du Ministère public et des grands médias…).

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Procès Dulac, jour 2: témoignage de l’accusé

Par Simon Labrecque, « dépêché » à Québec

Aujourd’hui, vendredi 12 juillet 2013, la défense a fait entendre son dernier témoin, David Dulac, accusé de menace et détenu depuis le 27 mars 2013. Les deux parties ont ensuite présenté leur plaidoirie au juge Charest (voir mon compte-rendu des plaidoiries).

L’interrogatoire de Dulac par son avocate, Me Véronique Robert, a débuté par une courte discussion sur l’audibilité de la voix du témoin par le tribunal. Dulac a ensuite été questionné sur sa participation à deux manifestations lors de la grève étudiante, que le Ministère public avait utilisées hier pour suggérer qu’il ne fait pas seulement des performances dans des lieux « pour initiés », mais aussi « dans la rue ». Dulac a répondu que la première (impliquant des gestes de masturbation) s’est déroulée au Lieu, centre en art actuel, et que la seconde s’est déroulée dans un stationnement où avait lieu « une manif de carrés verts » (il leur offrait des câlins pour montrer que les « carrés rouges » n’étaient pas violents, mais « personne n’en a voulu »). Me Robert a ensuite lu le texte qui fait l’objet du procès avec l’accusé, le questionnant sur chaque ligne. Au sujet de l’énoncé « kidnapper le plus d’enfants possibles », Dulac a souligné que le texte avait été écrit pour le cours de madame Laverdière et que la consigne autorisait des projets « fictifs ou réels », un peu « n’importe quoi ». Questionné sur quelle école et quelle région étaient en cause dans l’expression « écoles primaires de la région », Dulac a dit qu’il avait « fait abstraction » de plusieurs détails de ce type. La mention des iPod pour « attirer les enfants » visait à moderniser le trope selon lequel les vilains attirent les enfants avec des bonbons. Les « poches de patates », quant à elles, faisaient référence à un des films Austin Powers où un personnage raconte avoir vécu cela dans son enfance. L’idée de « se bander les yeux » et d’utiliser une « masse de fer » visait à « exagérer le non-sens » du projet fictif, à le « pousser à fond ». Dulac dit que sa professeure connaissait le contexte dans lequel elle recevait ce texte, et que son intention particulière quant à la réaction de cette dernière était qu’elle avait trouvé ça drôle, puisqu’elle est assez drôle. Enfin, la fin du texte, qui explique le « sens » du projet, servait également à « amplifier le non-sens » et l’aspect « ridicule » de la proposition, en moquant les textes où les artistes disent le sens de leur œuvre.

Le texte en question a d’abord été remis (avec d’autres éléments d’un « dossier d’artiste ») dans le cadre du cours « L’artiste et sa carrière » à l’hiver 2013, puis (je suppose que c’est quelques semaines, ou quelques jours plus tard) il a été remis (seul) le 25 mars 2013 à Anne d’Amours pour l’exposition des finissants. Dulac dit avoir parlé avec d’Amours avant la remise. Il voulait participer à l’exposition mais ne savait pas encore quel projet présenter; or, s’il ne remettait rien il ne pouvait pas participer. D’Amours lui aurait donc dit « remet au moins quelque chose » et aurait confirmé que la proposition et le projet final pouvaient être différents. Dulac se demandait à quel point, et il semble que cela pouvait être « complètement autre chose ». (Quelques objections du Ministère public forcent Me Robert à reformuler ses questions pour qu’elles « suggèrent » moins les réponses.) Dulac dit avoir remis le texte en sachant que madame d’Amours allait le lire. Il savait aussi que la commissaire de l’exposition allait le lire au cours du processus de sélection. Il dit l’avoir remis « pour niaiser le système de sélection de dossiers »; c’est pour cela qu’il a voulu soumettre « une idée exagérée ». Le juge demande alors à Dulac de répéter son intention, pour être certain d’avoir bien compris. Dulac répond qu’il voulait « contester le système institutionnel de sélection », qui fonctionne par le biais de commissaires.

Me Robert questionne ensuite l’accusé sur les autres œuvres qui ont été mentionnées au cours du procès. Sur sa parodie ou son détournement de Duck Hunt en « scène de tuerie » dans une école, Dulac dit que dans l’original, le joueur était un tueur de canards; dans sa version, le joueur était « un gardien d’école qui tue les bandits » qui menacent les étudiants. Il dit avoir réalisé ce projet pour critiquer les « réactions de la NRA [National Rifle Association] », qui demandait d’armer les surveillants dans les écoles, de multiplier les armes à feu pour éviter les tueries. Selon Dulac, la NRA « se servait de la situation pour promouvoir les fusils ». Il dit avoir présenté son projet dans un cours, après avoir expliqué à ses collègues en classe le contexte dans lequel il l’avait réalisé. Il aurait également diffusé la vidéo sur sa page Facebook, le 13 ou le 14 mars. Sur son projet pour le cours « technique de peinture » avec Paryse Martin, il dit avoir compris la consigne de la professeure qui ne voulait pas de travaux avec des matières organiques et de fluides corporels. C’est pour cela qu’il a « volontairement pris des photos ». Il a même demandé l’aide d’un laboratoire de médecine de l’université pour prendre des photos « par microscope », pour voir ce que ça donnerait. Avec les photos, il a remis un texte expliquant la chronologie de sa recherche à madame Martin. Enfin, Dulac a raconté sa performance du 14 décembre 2012 au Lieu, durant laquelle il s’est coupé avec un Exacto. Il dit avoir voulu créer un contraste entre les deux parties de la performance, la première était « ludique et ridicule » et la seconde traitant de « déchéance et d’automutilation ». Durant sa narration de l’événement, Dulac souligne à plusieurs reprises avoir voulu « garder les gens à distance » avant de casser un pot de salsa en vitre et de se couper. Questionné sur le sens de son geste, Dulac insiste sur le contraste entre les deux temps de l’action.

L’interrogatoire principal se termine par une mention de la formation de l’accusé, par une question sur ce qu’il aime dans l’art – « la création, la liberté » –, et par une question sur sa « démarche artistique ». Il dit que les médias et l’actualité lui servent le plus souvent de « guides »; c’est ce qui le marque et il cherche à les détourner et les faire « dériver » pour montrer leur « ridicule ». Il dit que le texte de démarche artistique qu’il a remis à la professeure Laverdière n’était pas directement lié au texte qui fait l’objet de l’accusation. Il insiste encore sur le fait que celle-ci avait autorisé les projets fictifs.

Le contre-interrogatoire par le Ministère public a été assez court. Me Magnan a questionné le témoin sur une phrase ajoutée au début de son texte lorsqu’il l’a remis pour l’exposition des finissants (elle disait essentiellement : projet de David Dulac pour l’exposition des finissants). Le Ministère public a ensuite questionné le témoin sur sa rencontre du 4 mars 2013 avec Jocelyn Robert, directeur de l’École des arts visuels de l’Université Laval. Dulac dit avoir vu dans la demande de monsieur Robert de cesser les projets « qui inquiètent », « une tentative de censure ». Il dit ne pas avoir « toléré » cette tentative, car il considérait que monsieur Robert « ne connaissait rien du projet » dont il lui parlait, qu’il se fiait plutôt à des ouï-dire. Questionné sur l’usage des termes « performatif » et « performance » dans son texte, et sur l’aspect « réel » de la performance, Dulac souligne qu’une performance peut se situer entre le théâtre et l’art, qu’elle peut inclure de la figuration, des mises en scènes, etc. Me Magnan questionne ensuite Dulac sur le « pot de salsa » lors de la performance au Lieu. Dulac dit qu’il avait bu et le Ministère public semble offensé, car il considère qu’il s’agissait d’un cours et d’une évaluation (Me Magnan n’a visiblement jamais assisté à une soirée de performances au Lieu, où l’ambiance est généralement décontractée et festive.) Le contre-interrogatoire se termine par une mention de l’énoncé attribué à Anne d’Amours à l’effet que la proposition et le projet final lors de l’exposition des finissants pouvaient être différents.

Après un moment de réflexion, le juge a choisi de ne pas questionner le témoin. La preuve de la défense étant complète et le Ministère public n’ayant pas de contre-preuve à déposer, les deux parties ont pu présenter leur plaidoirie.

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Procès Dulac, jour 1: la preuve de la défense

Par Simon Labrecque, « dépêché » à Québec

La défense présente un total de six témoins:

  1. Isabelle Laverdière, artiste, consultante et chargée de cours à l’École des arts visuels de l’Université Laval depuis 1993;
  2. Alexandre David, artiste et professeur à l’École des arts visuels de l’Université Laval, qui a d’abord été chargé de cours à partir de 1991;
  3. Delphine Hébert, étudiante en arts visuels à l’Université Laval depuis 2010;
  4. Julie Gagnon, étudiante en arts visuels à l’Université Laval;
  5. David Naylor, professeur à l’École des arts visuels de l’Université Laval depuis 1973; et
  6. David Dulac.

Seuls les cinq premiers ont témoigné jeudi le 11 juillet. Dulac témoignera le 12 juillet dès 9:30, puis les « représentations » de la poursuite et de la défense suivront.

Voici un résumé exhaustif des témoignages pour la défense. (Un autre texte a été publié résumant la preuve de la poursuite.)

1. Le premier témoin pour la défense a enseigné à Dulac à deux reprises : dans le cadre du cours « L’artiste et sa carrière » à l’hiver 2012, interrompu par la grève puis repris intégralement à l’hiver 2013, et dans un cours de dessin. En 2012, pour « L’artiste et sa carrière », la chargée de cours demande que les étudiants remettent un « dossier  d’artiste » incluant une série de documents dont un CV, un descriptif d’un « projet fictif ou réel », de la documentation visuelle et un texte de « démarche artistique ». La même consigne a été remise en 2013, lors de la reprise du cours. Dulac a remis l’ensemble des éléments exigés. Le texte qui fait l’objet du procès a été remis comme descriptif de « projet fictif ou réel ». Le témoin dit que sa réaction, « connaissant David », a été : « le petit torrieux, il y a juste lui pour faire ça… » Elle s’est dit qu’il avait compris que le projet pouvait être fictif et qu’il s’était payé « la traite ». Elle qualifie le projet de loufoque, de « ce qu’il y a de plus invraisemblable ». Le reste du dossier remis n’avait « rien à voir » avec ce projet; elle ne l’a pas jugé puisque ce cours n’est pas sur la pratique « artistique » des étudiants. Elle dit que Dulac, en général, aime « déjouer les consignes », « déjouer le système », et que c’est une attitude assez classique en arts visuels. Il porte un regard critique sur l’art, le système, l’école… Elle le qualifie de « très bon artiste », entre autres en dessin. Il « parle peu », mais elle et lui ont « toujours collaboré ». Dans son contre-interrogatoire, le Ministère public—qui hausse remarquablement le ton—demande au témoin si elle se souvient de la « démarche artistique ». Elle dit que non; ce texte n’avait toutefois « pas de rapport » avec celui qui est l’objet du procès. Me Magnan dit ne pas voir comment la « démarche artistique » a pu n’avoir « rien à voir » avec le texte descriptif d’un « projet ». Il semble s’offenser que madame Laverdière n’ait pas été offensée… Le juge demande alors au témoin d’ « imaginer » que lui, le juge Charest, est son étudiant, et qu’il faut lui expliquer la différence entre le « texte descriptif du projet » et le « texte de démarche artistique ». Elle explique alors que le texte de démarche est beaucoup plus général, qu’il porte sur la démarche d’ensemble, sur l’inscription de l’artiste dans le monde de l’art, et que les artistes se font toujours demander un tel texte. Certains parlent des matériaux qu’ils ou elles travaillent, d’autres parlent de concepts plus abstraits, comme la notion d’ « écart », par exemple.

2. Le deuxième témoin de la défense a enseigné à Dulac à deux reprises : dans un cours de « dessin avancé » et un cours de « sculpture avancée », qui permet les projets d’installation. Il dit que Dulac est un « très bon étudiant », qu’il « parle peu » mais qu’il a appris à le comprendre « en regardant sa pratique, sa démarche au cours des années ». Il dit que Dulac lui a expliqué sa démarche, qui est précise et cohérente. Il travaille avec des tabous et des limites; le malaise fait partie de la démarche. (Suite à une objection de la poursuite, le témoin sort, puis est invité à revenir.) Monsieur David explique ensuite que « tous les artistes n’ont pas un discours sur leur pratique » et que « des fois, en n’en parlant pas on agit sur l’œuvre »; il faut saisir « les nuances dans le silence quand ne pas parler devient un geste ». Il décrit le travail de Dulac comme l’orchestration de rencontres entre les « contenus-limites » sur le plan des « normes sociales » et les « normes de l’art, qui se dit progressiste ». En créant une tension dramatique dans le milieu de l’art, à propos du milieu de l’art, son silence ferait ainsi partie de son œuvre, de ces rencontres entre deux séries de « normes ». Pour Dulac, selon monsieur David, « le malaise est l’expérience esthétique en tant que telle ». Me Robert lui demande s’il se peut qu’on se sente visé par une œuvre dans laquelle il est écrit « je t’emmerde », comme c’était le cas dans des autoportraits que Dulac avait remis à monsieur David. Ce dernier répond que « dans l’ensemble, on est habitué de comprendre » un tel geste comme une œuvre, dans le monde de l’art, et non comme une attaque personnelle. Il dit que Dulac fait de l’art pour le monde de l’art, pas dans la rue, et que tous les « initiés » le comprennent comme un « travail artistique ». Le juge demande ce que « le commun des mortels » en penserait. Monsieur David explique alors qu’il y a des codes connus de tous et des codes plus hermétiques dans toute spécialité : un mathématicien dira qu’une ligne droite est le chemin le plus court entre deux points, mais un physicien, qui prendra en compte la courbure de l’espace, pourra y voir une erreur, puisqu’une courbe peut être plus courte que la ligne droite. Le Ministère public mentionne une action dans la rue lors de la grève, suggérant que Dulac fait des actions hors du monde de l’art. Me Magnan demande si monsieur David a consulté la famille ou d’éventuels médecins traitants pour savoir si le silence de Dulac était un trait de personnalité, plutôt qu’une démarche. Monsieur David dit que les deux ne s’excluent pas mutuellement.

3. La troisième témoin a suivi cinq cours avec Dulac depuis 2010. Elle a été rencontrée par madame d’Amours (témoin de la poursuite), lorsque cette dernière a lu le texte qui fait l’objet du procès. Madame Hébert lui aurait répondu : « À quoi tu t’attendais? C’est pas surprenant de la part de David. » De son côté, elle ne trouvait donc « rien d’inquiétant là-dedans ». Le Ministère public contre-interroge le témoin sur le fait que madame d’Amours cherchait à « faire quelque chose ».

4. La quatrième témoin raconte principalement la performance souvent mentionnée du 14 décembre 2012, au Lieu, centre en art actuel, durant laquelle Dulac se serait tailladé avec un Exacto. (Le Lieu est coordonné par Richard Martel, qui était chargé du cours de performance et qui a organisé la soirée de présentation des projets dans cet espace « connu des initiés ».) La performance en question a débuté dans une ambiance drôle, jusqu’à ce que Dulac sorte l’Exacto. Le témoin dit ne pas savoir si quelqu’un a été blessé (ce qui a été rapporté dans certains médias, mais nié par plusieurs), mais déclare que si c’est le cas, c’est peut-être quelqu’un qui a marché sur un morceau de verre d’un pot de salsa brisé par Dulac précédemment (c’était l’hiver, et pour ménager le plancher les spectateurs avaient enlevé leurs bottes…). Elle a pris soin de soigner les blessures « peu profondes » de Dulac. Elle raconte également une autre performance, qui a impliqué un masque de Guy Fawkes (ou « de V for Vendetta ») et un « faux cocktail Molotov avec de l’eau », qui ne l’a pas effrayée, ni n’a effrayé le professeur, qui avait vu la bouteille être remplie. Le Ministère public demande s’il se peut que les autres personnes présentes aient pu trouver ça stressant, et si, lorsque Dulac se coupait, quelqu’un a dit « laissez-le faire, c’est de l’art, on va tout comprendre après ». Le témoin dit que des gens se sont interposés et que leur intervention a fait partie de la performance.

5. Le professeur Naylor, consulté par Nicolas Désy (témoin de la poursuite) à propos de la vidéo parodiant Duck Hunt, dit avoir « rapporté (et non dénoncé) » la vidéo au directeur puisque Désy exprimait un malaise et qu’il existe un protocole pour gérer une telle situation. Il dit n’avoir pas eu peur que la vidéo constitue un « signal d’alarme », même si le sujet était déconcertant. Il connaît un peu Dulac car il a fait partie du jury lors de l’étude du « banc d’essai » et qu’il était son enseignant pour le cours « atelier de création », qui a toutefois été interrompu par la grève et que Dulac n’a pas repris avec lui. Il le connaît surtout par ses dessins, qui peuvent être très minutieux. Après avoir vu une courte vidéo d’animation présentant un suicide, il en a parlé avec Dulac, lui demandant s’il avait besoin d’aide. Celui-ci étant « peu loquace », monsieur Naylor dit avoir eu l’impression que la réponse était « non », mais qu’il « n’a pas eu de réponse claire ». Il dit n’avoir jamais eu peur pour lui-même lorsqu’il a su pour le vidéo parodiant Duck Hunt, ni pour les étudiants de l’école. Il n’a pas pensé qu’il s’agissait d’un signe, ni d’un « geste menaçant en terme d’agressivité ». Le Ministère public demande alors pourquoi il n’a pas répondu à monsieur Désy : « Je le connais, il n’est pas dangereux. » Monsieur Naylor répond qu’il existe un protocole pour gérer le type de malaise exprimé par monsieur Désy, et qu’il n’aurait pas respecté les normes de son poste s’il n’avait pas respecté ce malaise. Au sujet de la vidéo, Me Magnan demande ensuite si monsieur Naylor a eu peur, étant donné Columbine, Dawson, etc. Le professeur a répondu que Columbine, c’est aussi (dans la culture) un film de Gus Van Sant (Elephant), et qu’on ne se demande pas si Gus Van Sant est fou.

À 16:20, après une courte discussion, le tribunal a convenu que le dernier témoin, monsieur Dulac, se présentera à la barre demain, vendredi le 12 juillet. Suivront les « représentations » des deux parties, que le juge a dit attendre avec impatience. Il y a plusieurs points de droit à discuter en rapport avec ce qui a été entendu et avec l’infraction—menaces de mort—dont David Dulac est accusé. Accusation pour laquelle, rappelons-le, il passera encore la nuit en prison.

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Classé dans Simon Labrecque