Archives quotidiennes : 12 juillet 2013

Procès Dulac, jour 2: plaidoiries

Par Simon Labrecque, « dépêché » à Québec

Puisque l’accusé à choisi de présenter une défense, l’avocate de la défense, Me Véronique Robert, a dû plaider la première.

Selon la défense, le Ministère public n’a « aucune preuve » de l’actus reus (l’acte coupable, ici : avoir proféré des menaces) et de la mens rea (l’intention coupable, ici : avoir eu l’intention d’intimider, de voir les menaces proférées être prises au sérieux). Or, le Ministère public doit prouver hors de tout doute raisonnable que l’accusé est coupable et sur le plan de l’actus reus, et sur le plan de la mens rea. David Dulac devrait donc être innocenté.

Sur le plan de l’actus reus, Me Robert a plaidé qu’une « personne raisonnable » trouvera « loufoque » le texte faisant l’objet du procès. D’abord, Dulac dit qu’il utilisera une voiture mais il n’en a pas. Cela peut sembler anodin, mais la jurisprudence présente un cas où quelqu’un qui est en chaise roulante et qui a menacé de « botter le derrière » de quelqu’un d’autre a été reconnu innocent. Ensuite, la notion d’enfants kidnappés près « d’écoles primaires de la région » est « tellement floue » (on ne sait pas quelles écoles, ni quelle région) que le texte ne peut pas être considéré comme une menace. La mention d’iPod pour « attirer les enfants » implique « une critique de la société de consommation qui saute aux yeux », et la mention d’enfants « accrochés au plafond » tient presque de la bande dessinée tellement elle est grotesque.

Le crime de menace étant un crime « contre la sécurité psychologique de la personne », Me Robert juge que les témoins de la poursuite n’ont pas démontré qu’ils et elles s’étaient senti(e)s brimé(e)s dans leur « liberté d’action ». Jocelyn Robert a parlé d’ « inquiétude » et d’ « incertitude », mais cela est insuffisant pour prouver qu’il y a eu menace. Me Robert suggère qu’il y aurait sûrement du matériel, dans le geste de Dulac, pour occuper une instance disciplinaire de l’université, mais que ce geste n’est pas criminel. Elle juge également que le Ministère public, dans sa preuve, s’est éloigné du « contexte nécessaire » pour juger du texte qui fait l’objet du procès en faisant presque le procès de l’ « œuvre complète » de David Dulac. Selon elle, le texte est clairement une parodie.

Sur le plan de la mens rea, Me Robert a plaidé que le Ministère public n’a pas réussi à montrer qu’il y a « l’ombre d’un soupçon d’une preuve d’une intention criminelle ». Or, le crime de menace demande une intention claire – le juge dit : « une intention spécifique, c’est la jurisprudence qui le dit », soit l’intention d’intimider et d’être pris au sérieux. À la fin de la plaidoirie, le juge pose une question à laquelle les deux parties devront répondre : « Vous êtes-vous questionné sur l’objet de menace allégué? Est-il un groupe identifiable ou non? » Selon Me Robert, si l’objet est « le plus d’enfants possibles », cette catégorie est trop vague. Le juge donne un exemple : « Si c’est ‘le prochain Noir que je vois’, est-ce trop vague? » La discussion de la jurisprudence à ce sujet clôt la plaidoirie de la défense.

Pause (10:50-11:10)

La plaidoirie du Ministère public débute avec la question du « groupe identifiable » qui ferait l’objet des menaces alléguées. Selon Me Magnan, le groupe n’a pas besoin d’être identifié, il doit simplement être identifiable. Le procureur mentionne ensuite que l’objectif de la poursuite était de mettre en contexte « les agissements de monsieur Robert », le directeur de l’École qui a contacté le service d’aide psychologique de l’Université Laval au sujet de David Dulac. (Notons que le Ministère public n’a pas présenté de témoins travaillant pour le service d’aide psychologique, ni pour le service de sécurité de l’Université Laval – cela aurait pourtant été pertinent, à mon sens, puisque ce sont eux, et non monsieur Robert, qui ont contacté la police.) Selon Me Magnan, ceux et celles qu’il faut considérer comme ayant été la « cible » des menaces, ceux et celles que Dulac aurait intentionnellement voulu intimider par son texte sont « les étudiants et les professeurs » qui auraient vu leur « liberté de choix d’étudier et de travailler dans un environnement sain » être ébranlée.

Me Magnan procède ensuite à une exposition de « six critères » qui, selon lui, doivent être considérés pour déterminer l’actus reus dans le cas qui nous occupe. (Je dois avouer avoir perdu le compte à un certain moment…) Il y a d’abord le texte lui-même, qui « objectivement » sonne comme une menace. Il n’est pas pertinent de savoir si l’accusé avait l’intention de « passer à l’acte ». Toutefois, il parle de « performance » et dit que l’on « sait » que la performance « c’est pas de la fiction ». Le futur simple, ou plutôt l’absence de conditionnel dans le texte, doit aussi être prise en compte. Ensuite, il y a le contexte dans lequel ce texte a été rendu public. Selon le Ministère public, il faut interpréter ce contexte en rapport avec la rencontre du 4 mars 2013, durant laquelle monsieur Robert a « ordonné » à Dulac de cesser les projets « intimidants ». Le procureur considère également que l’université est un « contexte sérieux » et qu’il y a eu une « gradation dans les actions » de Dulac. Il dit qu’il faut également prendre en compte des craintes exprimées par les gens à l’École des arts visuels et le fait que Dulac n’a « pas répondu aux questions du directeur » lors de leur rencontre. Il mentionne enfin l’influence des « actionnistes viennois » (le juge avait noté « activistes viennois », à la suite de monsieur Robert je crois) qui n’hésitaient pas à faire des actions spectaculaires et choquantes.

Le, la ou les destinataire(s) de la menace [alléguée] sont dit être Anne d’Amours, et/ou la commissaire de l’exposition des finissants, et/ou le directeur de l’École des arts visuels. Sur le plan de la mens rea, Me Magnan estime avoir prouvé hors de tout doute raisonnable que l’accusé avait l’intention d’intimider ou d’être pris au sérieux : « Comment peut-il ne pas vouloir être pris au sérieux », dans un contexte universitaire, en donnant un texte « sans contexte »? Ces considérations ont clos la plaidoirie du Ministère public.

Me Robert est ensuite intervenue pour « rectifier » quelques énoncés de Me Magnan (dont je n’arrive pas à rendre le style de plaidoirie; disons simplement qu’en plus de « débaptiser » la plupart des témoins, il a mentionné l’explosion du train de carburant à Lac-Mégantic comme un événement jugé « inimaginable » mais qui est arrivé pour suggérer que le projet de « kidnapping d’enfants » qui peut sembler inimaginable pourrait se concrétiser et qu’une personne raisonnable ordinaire lirait donc le texte de Dulac comme une menace). Le procureur, par exemple, a insisté pour dire que le courriel que monsieur Robert a envoyé à Dulac était « officiel », qu’il signait « Jocelyn Robert, Directeur… ». Me Robert rappelle toutefois qu’il a signé « Merci, Jocelyn », et que la partie « Jocelyn Robert, Directeur… » est la signature automatique du courriel. Selon Me Robert, on ne peut considérer que le « silence » de Dulac est intimidant, puisqu’une « personne raisonnable ordinaire » (une notion juridique assez précise) connaîtrait la personnalité de Dulac et prendrait cela en compte dans son jugement du texte qui fait l’objet du procès. Selon l’avocate de la défense, si le juge croit le témoignage de David Dulac (qui a expliqué ses intentions en d’autres termes qu’en termes d’intimidation) le juge « n’a pas d’autre question à se poser » et doit le déclarer non coupable.

Ce qui me semble le plus important à rapporter, aujourd’hui, est qu’à l’issue de cette demi-journée assez émotive, le juge a annoncé que l’affaire demandait réflexion et qu’il ferait tout ce qui est en son pouvoir pour rendre son verdict vendredi prochain, le 19 juillet à 11:00, dans la même salle (4.14). L’audience était visiblement consternée, car cela implique que David Dulac reste détenu jusqu’à ce moment (au moins…). La défense a alors demandé au juge, en tant que « juge du procès », de libérer Dulac à l’instant, puisque la détention est extrêmement rare dans les procès pour menace et que Dulac a déjà été détenu plusieurs mois. Le Ministère public s’est toutefois opposé, rappelant que des requêtes de remise en liberté ont été refusées par d’autres juges. Rappelant qu’il a le pouvoir, en tant que « juge du procès », de libérer l’accusé si des motifs adéquats lui sont présentés, le juge a toutefois refusé la remise en liberté. Il a néanmoins affirmé qu’il accepterait d’entendre une requête de remise en liberté s’il s’avère ne pas être en mesure de rendre son jugement vendredi prochain – car, le cas échéant, il est probable que le verdict ne tombe qu’en septembre.

À la sortie de la salle d’audience, une impression de choc et un sentiment de consternation généralisés pouvaient se lire sur le visage des gens présents (à l’exception des représentants du Ministère public et des grands médias…).

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Procès Dulac, jour 2: témoignage de l’accusé

Par Simon Labrecque, « dépêché » à Québec

Aujourd’hui, vendredi 12 juillet 2013, la défense a fait entendre son dernier témoin, David Dulac, accusé de menace et détenu depuis le 27 mars 2013. Les deux parties ont ensuite présenté leur plaidoirie au juge Charest (voir mon compte-rendu des plaidoiries).

L’interrogatoire de Dulac par son avocate, Me Véronique Robert, a débuté par une courte discussion sur l’audibilité de la voix du témoin par le tribunal. Dulac a ensuite été questionné sur sa participation à deux manifestations lors de la grève étudiante, que le Ministère public avait utilisées hier pour suggérer qu’il ne fait pas seulement des performances dans des lieux « pour initiés », mais aussi « dans la rue ». Dulac a répondu que la première (impliquant des gestes de masturbation) s’est déroulée au Lieu, centre en art actuel, et que la seconde s’est déroulée dans un stationnement où avait lieu « une manif de carrés verts » (il leur offrait des câlins pour montrer que les « carrés rouges » n’étaient pas violents, mais « personne n’en a voulu »). Me Robert a ensuite lu le texte qui fait l’objet du procès avec l’accusé, le questionnant sur chaque ligne. Au sujet de l’énoncé « kidnapper le plus d’enfants possibles », Dulac a souligné que le texte avait été écrit pour le cours de madame Laverdière et que la consigne autorisait des projets « fictifs ou réels », un peu « n’importe quoi ». Questionné sur quelle école et quelle région étaient en cause dans l’expression « écoles primaires de la région », Dulac a dit qu’il avait « fait abstraction » de plusieurs détails de ce type. La mention des iPod pour « attirer les enfants » visait à moderniser le trope selon lequel les vilains attirent les enfants avec des bonbons. Les « poches de patates », quant à elles, faisaient référence à un des films Austin Powers où un personnage raconte avoir vécu cela dans son enfance. L’idée de « se bander les yeux » et d’utiliser une « masse de fer » visait à « exagérer le non-sens » du projet fictif, à le « pousser à fond ». Dulac dit que sa professeure connaissait le contexte dans lequel elle recevait ce texte, et que son intention particulière quant à la réaction de cette dernière était qu’elle avait trouvé ça drôle, puisqu’elle est assez drôle. Enfin, la fin du texte, qui explique le « sens » du projet, servait également à « amplifier le non-sens » et l’aspect « ridicule » de la proposition, en moquant les textes où les artistes disent le sens de leur œuvre.

Le texte en question a d’abord été remis (avec d’autres éléments d’un « dossier d’artiste ») dans le cadre du cours « L’artiste et sa carrière » à l’hiver 2013, puis (je suppose que c’est quelques semaines, ou quelques jours plus tard) il a été remis (seul) le 25 mars 2013 à Anne d’Amours pour l’exposition des finissants. Dulac dit avoir parlé avec d’Amours avant la remise. Il voulait participer à l’exposition mais ne savait pas encore quel projet présenter; or, s’il ne remettait rien il ne pouvait pas participer. D’Amours lui aurait donc dit « remet au moins quelque chose » et aurait confirmé que la proposition et le projet final pouvaient être différents. Dulac se demandait à quel point, et il semble que cela pouvait être « complètement autre chose ». (Quelques objections du Ministère public forcent Me Robert à reformuler ses questions pour qu’elles « suggèrent » moins les réponses.) Dulac dit avoir remis le texte en sachant que madame d’Amours allait le lire. Il savait aussi que la commissaire de l’exposition allait le lire au cours du processus de sélection. Il dit l’avoir remis « pour niaiser le système de sélection de dossiers »; c’est pour cela qu’il a voulu soumettre « une idée exagérée ». Le juge demande alors à Dulac de répéter son intention, pour être certain d’avoir bien compris. Dulac répond qu’il voulait « contester le système institutionnel de sélection », qui fonctionne par le biais de commissaires.

Me Robert questionne ensuite l’accusé sur les autres œuvres qui ont été mentionnées au cours du procès. Sur sa parodie ou son détournement de Duck Hunt en « scène de tuerie » dans une école, Dulac dit que dans l’original, le joueur était un tueur de canards; dans sa version, le joueur était « un gardien d’école qui tue les bandits » qui menacent les étudiants. Il dit avoir réalisé ce projet pour critiquer les « réactions de la NRA [National Rifle Association] », qui demandait d’armer les surveillants dans les écoles, de multiplier les armes à feu pour éviter les tueries. Selon Dulac, la NRA « se servait de la situation pour promouvoir les fusils ». Il dit avoir présenté son projet dans un cours, après avoir expliqué à ses collègues en classe le contexte dans lequel il l’avait réalisé. Il aurait également diffusé la vidéo sur sa page Facebook, le 13 ou le 14 mars. Sur son projet pour le cours « technique de peinture » avec Paryse Martin, il dit avoir compris la consigne de la professeure qui ne voulait pas de travaux avec des matières organiques et de fluides corporels. C’est pour cela qu’il a « volontairement pris des photos ». Il a même demandé l’aide d’un laboratoire de médecine de l’université pour prendre des photos « par microscope », pour voir ce que ça donnerait. Avec les photos, il a remis un texte expliquant la chronologie de sa recherche à madame Martin. Enfin, Dulac a raconté sa performance du 14 décembre 2012 au Lieu, durant laquelle il s’est coupé avec un Exacto. Il dit avoir voulu créer un contraste entre les deux parties de la performance, la première était « ludique et ridicule » et la seconde traitant de « déchéance et d’automutilation ». Durant sa narration de l’événement, Dulac souligne à plusieurs reprises avoir voulu « garder les gens à distance » avant de casser un pot de salsa en vitre et de se couper. Questionné sur le sens de son geste, Dulac insiste sur le contraste entre les deux temps de l’action.

L’interrogatoire principal se termine par une mention de la formation de l’accusé, par une question sur ce qu’il aime dans l’art – « la création, la liberté » –, et par une question sur sa « démarche artistique ». Il dit que les médias et l’actualité lui servent le plus souvent de « guides »; c’est ce qui le marque et il cherche à les détourner et les faire « dériver » pour montrer leur « ridicule ». Il dit que le texte de démarche artistique qu’il a remis à la professeure Laverdière n’était pas directement lié au texte qui fait l’objet de l’accusation. Il insiste encore sur le fait que celle-ci avait autorisé les projets fictifs.

Le contre-interrogatoire par le Ministère public a été assez court. Me Magnan a questionné le témoin sur une phrase ajoutée au début de son texte lorsqu’il l’a remis pour l’exposition des finissants (elle disait essentiellement : projet de David Dulac pour l’exposition des finissants). Le Ministère public a ensuite questionné le témoin sur sa rencontre du 4 mars 2013 avec Jocelyn Robert, directeur de l’École des arts visuels de l’Université Laval. Dulac dit avoir vu dans la demande de monsieur Robert de cesser les projets « qui inquiètent », « une tentative de censure ». Il dit ne pas avoir « toléré » cette tentative, car il considérait que monsieur Robert « ne connaissait rien du projet » dont il lui parlait, qu’il se fiait plutôt à des ouï-dire. Questionné sur l’usage des termes « performatif » et « performance » dans son texte, et sur l’aspect « réel » de la performance, Dulac souligne qu’une performance peut se situer entre le théâtre et l’art, qu’elle peut inclure de la figuration, des mises en scènes, etc. Me Magnan questionne ensuite Dulac sur le « pot de salsa » lors de la performance au Lieu. Dulac dit qu’il avait bu et le Ministère public semble offensé, car il considère qu’il s’agissait d’un cours et d’une évaluation (Me Magnan n’a visiblement jamais assisté à une soirée de performances au Lieu, où l’ambiance est généralement décontractée et festive.) Le contre-interrogatoire se termine par une mention de l’énoncé attribué à Anne d’Amours à l’effet que la proposition et le projet final lors de l’exposition des finissants pouvaient être différents.

Après un moment de réflexion, le juge a choisi de ne pas questionner le témoin. La preuve de la défense étant complète et le Ministère public n’ayant pas de contre-preuve à déposer, les deux parties ont pu présenter leur plaidoirie.

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Procès Dulac, jour 1: la preuve de la défense

Par Simon Labrecque, « dépêché » à Québec

La défense présente un total de six témoins:

  1. Isabelle Laverdière, artiste, consultante et chargée de cours à l’École des arts visuels de l’Université Laval depuis 1993;
  2. Alexandre David, artiste et professeur à l’École des arts visuels de l’Université Laval, qui a d’abord été chargé de cours à partir de 1991;
  3. Delphine Hébert, étudiante en arts visuels à l’Université Laval depuis 2010;
  4. Julie Gagnon, étudiante en arts visuels à l’Université Laval;
  5. David Naylor, professeur à l’École des arts visuels de l’Université Laval depuis 1973; et
  6. David Dulac.

Seuls les cinq premiers ont témoigné jeudi le 11 juillet. Dulac témoignera le 12 juillet dès 9:30, puis les « représentations » de la poursuite et de la défense suivront.

Voici un résumé exhaustif des témoignages pour la défense. (Un autre texte a été publié résumant la preuve de la poursuite.)

1. Le premier témoin pour la défense a enseigné à Dulac à deux reprises : dans le cadre du cours « L’artiste et sa carrière » à l’hiver 2012, interrompu par la grève puis repris intégralement à l’hiver 2013, et dans un cours de dessin. En 2012, pour « L’artiste et sa carrière », la chargée de cours demande que les étudiants remettent un « dossier  d’artiste » incluant une série de documents dont un CV, un descriptif d’un « projet fictif ou réel », de la documentation visuelle et un texte de « démarche artistique ». La même consigne a été remise en 2013, lors de la reprise du cours. Dulac a remis l’ensemble des éléments exigés. Le texte qui fait l’objet du procès a été remis comme descriptif de « projet fictif ou réel ». Le témoin dit que sa réaction, « connaissant David », a été : « le petit torrieux, il y a juste lui pour faire ça… » Elle s’est dit qu’il avait compris que le projet pouvait être fictif et qu’il s’était payé « la traite ». Elle qualifie le projet de loufoque, de « ce qu’il y a de plus invraisemblable ». Le reste du dossier remis n’avait « rien à voir » avec ce projet; elle ne l’a pas jugé puisque ce cours n’est pas sur la pratique « artistique » des étudiants. Elle dit que Dulac, en général, aime « déjouer les consignes », « déjouer le système », et que c’est une attitude assez classique en arts visuels. Il porte un regard critique sur l’art, le système, l’école… Elle le qualifie de « très bon artiste », entre autres en dessin. Il « parle peu », mais elle et lui ont « toujours collaboré ». Dans son contre-interrogatoire, le Ministère public—qui hausse remarquablement le ton—demande au témoin si elle se souvient de la « démarche artistique ». Elle dit que non; ce texte n’avait toutefois « pas de rapport » avec celui qui est l’objet du procès. Me Magnan dit ne pas voir comment la « démarche artistique » a pu n’avoir « rien à voir » avec le texte descriptif d’un « projet ». Il semble s’offenser que madame Laverdière n’ait pas été offensée… Le juge demande alors au témoin d’ « imaginer » que lui, le juge Charest, est son étudiant, et qu’il faut lui expliquer la différence entre le « texte descriptif du projet » et le « texte de démarche artistique ». Elle explique alors que le texte de démarche est beaucoup plus général, qu’il porte sur la démarche d’ensemble, sur l’inscription de l’artiste dans le monde de l’art, et que les artistes se font toujours demander un tel texte. Certains parlent des matériaux qu’ils ou elles travaillent, d’autres parlent de concepts plus abstraits, comme la notion d’ « écart », par exemple.

2. Le deuxième témoin de la défense a enseigné à Dulac à deux reprises : dans un cours de « dessin avancé » et un cours de « sculpture avancée », qui permet les projets d’installation. Il dit que Dulac est un « très bon étudiant », qu’il « parle peu » mais qu’il a appris à le comprendre « en regardant sa pratique, sa démarche au cours des années ». Il dit que Dulac lui a expliqué sa démarche, qui est précise et cohérente. Il travaille avec des tabous et des limites; le malaise fait partie de la démarche. (Suite à une objection de la poursuite, le témoin sort, puis est invité à revenir.) Monsieur David explique ensuite que « tous les artistes n’ont pas un discours sur leur pratique » et que « des fois, en n’en parlant pas on agit sur l’œuvre »; il faut saisir « les nuances dans le silence quand ne pas parler devient un geste ». Il décrit le travail de Dulac comme l’orchestration de rencontres entre les « contenus-limites » sur le plan des « normes sociales » et les « normes de l’art, qui se dit progressiste ». En créant une tension dramatique dans le milieu de l’art, à propos du milieu de l’art, son silence ferait ainsi partie de son œuvre, de ces rencontres entre deux séries de « normes ». Pour Dulac, selon monsieur David, « le malaise est l’expérience esthétique en tant que telle ». Me Robert lui demande s’il se peut qu’on se sente visé par une œuvre dans laquelle il est écrit « je t’emmerde », comme c’était le cas dans des autoportraits que Dulac avait remis à monsieur David. Ce dernier répond que « dans l’ensemble, on est habitué de comprendre » un tel geste comme une œuvre, dans le monde de l’art, et non comme une attaque personnelle. Il dit que Dulac fait de l’art pour le monde de l’art, pas dans la rue, et que tous les « initiés » le comprennent comme un « travail artistique ». Le juge demande ce que « le commun des mortels » en penserait. Monsieur David explique alors qu’il y a des codes connus de tous et des codes plus hermétiques dans toute spécialité : un mathématicien dira qu’une ligne droite est le chemin le plus court entre deux points, mais un physicien, qui prendra en compte la courbure de l’espace, pourra y voir une erreur, puisqu’une courbe peut être plus courte que la ligne droite. Le Ministère public mentionne une action dans la rue lors de la grève, suggérant que Dulac fait des actions hors du monde de l’art. Me Magnan demande si monsieur David a consulté la famille ou d’éventuels médecins traitants pour savoir si le silence de Dulac était un trait de personnalité, plutôt qu’une démarche. Monsieur David dit que les deux ne s’excluent pas mutuellement.

3. La troisième témoin a suivi cinq cours avec Dulac depuis 2010. Elle a été rencontrée par madame d’Amours (témoin de la poursuite), lorsque cette dernière a lu le texte qui fait l’objet du procès. Madame Hébert lui aurait répondu : « À quoi tu t’attendais? C’est pas surprenant de la part de David. » De son côté, elle ne trouvait donc « rien d’inquiétant là-dedans ». Le Ministère public contre-interroge le témoin sur le fait que madame d’Amours cherchait à « faire quelque chose ».

4. La quatrième témoin raconte principalement la performance souvent mentionnée du 14 décembre 2012, au Lieu, centre en art actuel, durant laquelle Dulac se serait tailladé avec un Exacto. (Le Lieu est coordonné par Richard Martel, qui était chargé du cours de performance et qui a organisé la soirée de présentation des projets dans cet espace « connu des initiés ».) La performance en question a débuté dans une ambiance drôle, jusqu’à ce que Dulac sorte l’Exacto. Le témoin dit ne pas savoir si quelqu’un a été blessé (ce qui a été rapporté dans certains médias, mais nié par plusieurs), mais déclare que si c’est le cas, c’est peut-être quelqu’un qui a marché sur un morceau de verre d’un pot de salsa brisé par Dulac précédemment (c’était l’hiver, et pour ménager le plancher les spectateurs avaient enlevé leurs bottes…). Elle a pris soin de soigner les blessures « peu profondes » de Dulac. Elle raconte également une autre performance, qui a impliqué un masque de Guy Fawkes (ou « de V for Vendetta ») et un « faux cocktail Molotov avec de l’eau », qui ne l’a pas effrayée, ni n’a effrayé le professeur, qui avait vu la bouteille être remplie. Le Ministère public demande s’il se peut que les autres personnes présentes aient pu trouver ça stressant, et si, lorsque Dulac se coupait, quelqu’un a dit « laissez-le faire, c’est de l’art, on va tout comprendre après ». Le témoin dit que des gens se sont interposés et que leur intervention a fait partie de la performance.

5. Le professeur Naylor, consulté par Nicolas Désy (témoin de la poursuite) à propos de la vidéo parodiant Duck Hunt, dit avoir « rapporté (et non dénoncé) » la vidéo au directeur puisque Désy exprimait un malaise et qu’il existe un protocole pour gérer une telle situation. Il dit n’avoir pas eu peur que la vidéo constitue un « signal d’alarme », même si le sujet était déconcertant. Il connaît un peu Dulac car il a fait partie du jury lors de l’étude du « banc d’essai » et qu’il était son enseignant pour le cours « atelier de création », qui a toutefois été interrompu par la grève et que Dulac n’a pas repris avec lui. Il le connaît surtout par ses dessins, qui peuvent être très minutieux. Après avoir vu une courte vidéo d’animation présentant un suicide, il en a parlé avec Dulac, lui demandant s’il avait besoin d’aide. Celui-ci étant « peu loquace », monsieur Naylor dit avoir eu l’impression que la réponse était « non », mais qu’il « n’a pas eu de réponse claire ». Il dit n’avoir jamais eu peur pour lui-même lorsqu’il a su pour le vidéo parodiant Duck Hunt, ni pour les étudiants de l’école. Il n’a pas pensé qu’il s’agissait d’un signe, ni d’un « geste menaçant en terme d’agressivité ». Le Ministère public demande alors pourquoi il n’a pas répondu à monsieur Désy : « Je le connais, il n’est pas dangereux. » Monsieur Naylor répond qu’il existe un protocole pour gérer le type de malaise exprimé par monsieur Désy, et qu’il n’aurait pas respecté les normes de son poste s’il n’avait pas respecté ce malaise. Au sujet de la vidéo, Me Magnan demande ensuite si monsieur Naylor a eu peur, étant donné Columbine, Dawson, etc. Le professeur a répondu que Columbine, c’est aussi (dans la culture) un film de Gus Van Sant (Elephant), et qu’on ne se demande pas si Gus Van Sant est fou.

À 16:20, après une courte discussion, le tribunal a convenu que le dernier témoin, monsieur Dulac, se présentera à la barre demain, vendredi le 12 juillet. Suivront les « représentations » des deux parties, que le juge a dit attendre avec impatience. Il y a plusieurs points de droit à discuter en rapport avec ce qui a été entendu et avec l’infraction—menaces de mort—dont David Dulac est accusé. Accusation pour laquelle, rappelons-le, il passera encore la nuit en prison.

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Procès Dulac, jour 1: la preuve de la poursuite

Par Simon Labrecque, « dépêché » à Québec

Considérant que le public et la rédaction de Trahir n’ont aucune raison de se limiter à des articles de 500 mots;

Considérant que les transcriptions de procès sont coûteuses et que la mémoire fraiche peut presque rendre l’intégralité de ce qui s’est dit; et

Considérant que la philosophie vient toujours trop tard, puisque « la chouette de Minerve prend son envol à minuit », mais que minuit n’a pas encore sonnée;

Voici un rapport assez détaillé du procès de David Dulac, en au moins trois textes.

Le « procès Dulac », prévu pour deux jours, a débuté [hier matin], 11 juillet 2013 à 9:30, au Palais de justice de Québec. La salle était pleine. Dulac, détenu depuis la fin du mois de mars (d’abord en psychiatrie, puis à la prison, puis à l’infirmerie de la prison, car certaines radios de Québec auraient demandé qu’on le blesse), est apparu devant le juge Charest dans le box vitré des accusés, menotté et entouré de deux constables spéciaux. Le Ministère public est représenté par Me Steve Magnan, qui est accompagné d’un homme en veston portant un insigne de police à la ceinture. L’accusé est représenté par Me Véronique Robert, qui est accompagnée d’un stagiaire étudiant à la Faculté de droit de l’Université Laval. Quelques journalistes étaient présent(e)s, en plus d’ami(e)s de l’accusé, de membres de la famille, et d’autres citoyen(ne)s plus difficilement identifiables—dont votre serviteur ici présent.

Après avoir demandé une pause de trente minutes dès le début de la séance pour discuter avec la défense d’une série d’admissions et d’une « pièce vidéo », le Ministère public a fait venir à la barre quatre témoins (je suis responsable des fautes dans l’orthographe des noms) :

  1. Nicolas Désy, technicien en travaux d’enseignement et recherche à l’École des arts visuels de l’Université Laval depuis 2000;
  2. Paryse Martin, artiste en arts visuels et chargée d’enseignement à l’École des arts visuels de l’Université Laval depuis 22 ans;
  3. Anne d’Amours, bachelière de l’École des arts visuels de l’Université Laval et responsable du comité « commissariat et lieu » pour l’exposition des finissants 2013 de l’École des arts visuels de l’Université Laval; et
  4. Jocelyn Robert, architecte de formation, artiste, professeur en arts visuels et directeur de l’École des arts visuels de l’Université Laval depuis mai 2012.

Voici un résumé exhaustif de la preuve déposée par la poursuite.

1. Le travail quotidien du premier témoin consiste à offrir une aide technique aux étudiants pour réaliser leurs projets (se familiariser avec les logiciels requis, etc.). Il connaît David Dulac à titre professionnel, depuis trois ans environ. Il l’a aidé à quelques reprises, sans jamais avoir de longues conversations (le thème récurrent du caractère « silencieux » de Dulac s’établit ainsi très tôt dans la séance). La dernière fois qu’il l’a aidé, ce fut en février 2013, alors que Dulac voulait modifier une vidéo trouvée sur YouTube présentant un tableau du jeu Duck Hunt (le jeu avec les canards sur la première cassette Nintendo, avec Mario Bros. et le fusil orange, comme le témoin l’a expliqué au tribunal). Le projet de Dulac consistait à modifier les images, soit à faire du fond une salle de classe où se trouvent un professeur et des étudiants, alors que des « bandits » remplacent les canards. La vidéo, d’une durée d’environ 40 secondes en format Quick Time, aurait été intitulée Kill the Bad Guys. Apparemment, les bandits mourraient lorsqu’ils toucheraient les étudiants, qui mourraient également « dans une marre de sang ». Le témoin dit avoir éprouvé une « crise de conscience » professionnelle face au projet qu’il jugeait « un peu déplacé dans un cadre scolaire ». Il n’en a pas parlé à Dulac, mais a lancé un regard qu’il croit que Dulac a compris. Le témoin dit n’avoir « pas pris de chance » et avoir contacté une personne en autorité, soit le professeur David Naylor (qui sera témoin pour la défense; voir mon texte sur la preuve de la défense), avec qui il s’entend bien. Ce dernier lui a dit qu’il allait en parler au directeur de l’École, Jocelyn Robert. Lors du contre-interrogatoire conduit par Me Robert, le témoin a admis qu’il n’y avait « pas de coup de feu » dans la vidéo. Le témoin dit aussi avoir rapporté son inconfort « au cas où il arriverait quelque chose ». Il n’a pas eu peur, « mais au cas où… » Néanmoins, il a continué à aider Dulac, qui travaillait sur la vidéo dans son laboratoire durant une semaine.

2. Le deuxième témoin connaît David Dulac depuis un an et demi. Elle lui a enseigné à deux reprises. Dans un premier cours, « technique de peinture » à l’hiver 2011, elle avait demandé aux étudiants de ne pas soumettre de projets avec « des matières organiques ou des fluides corporels », pour protéger sa santé (elle mentionne des problèmes de santé récents). Le jour de la remise des projets, Dulac lui a donné des documents en disant qu’il avait fait un projet avec « du sperme fermenté ». Elle s’est mise en colère, « très choquée » qu’il n’ait (apparemment) pas suivi ses directives, car elle croyait que lesdits fluides lui étaient remis en mains propres. Quelques minutes plus tard, après s’être « calmée », elle a réalisé que Dulac avait pris son « travail » en photo—c’étaient  ces images, plutôt, qu’il lui remettait. Elle dit qu’il y avait donc « un écart au réel » et que « c’était bien », même si ça l’a beaucoup dérangée. (Sur le coup, elle a seulement parlé de l’incident avec son conjoint. Elle a toutefois avisé Jocelyn Robert lors d’une conversation plusieurs mois plus tard, en mars 2013, alors que celui-ci avait été mis au courant d’autres travaux de Dulac.) Le second cours que Dulac a pris avec madame Martin était « espace pictural », à l’automne 2012. Dulac lui a d’abord remis un projet de 15 « esquisses ». « Chose assez fréquente chez un jeune adulte qui cherche une identité particulière », Dulac a remis un projet se voulant « choquant » : une série d’esquisses de pénis avec diverses maladies. Ayant entendu parlé d’une performance qui a inquiété (en décembre 2012), madame Martin a décidé de faire passer Dulac en dernier le jour du dernier cours, lors de la présentation des projets finaux, pour « protéger la classe », après avoir demandé à un ou une psychologue s’il se pouvait qu’il « passe à l’acte » (objection de la défense sur un avis médical par ouï-dire). Finalement, il ne s’est rien passé, au sens où Dulac a remis un projet sur papier : des images avec une phrase provocante, du type « je me masturbe et j’aime ça ». Dans le contre-interrogatoire, on apprend qu’avant 2011 madame Martin a reçu plusieurs travaux avec des matières organiques, et que cela est assez commun en art contemporain. Lorsque le Ministère public revient avec une question, on apprend que même à l’université, elle a déjà reçu au moins deux projets faits avec du sperme (« en vrai », j’ajouterais, soit : pas en photo).

3. La troisième témoin parle de l’exposition des finissants, pour laquelle Dulac a soumis le texte qui fait l’objet du procès. Il s’agit d’une « tradition » de l’École des arts visuels. En 2013, l’exposition avait lieu à l’Espace 400e. Les étudiants finissants ne sont pas obligés d’y participer, mais c’est très rare qu’ils et elles ne participent pas. L’exposition a été annoncée en octobre 2012 et les propositions de projets ont été reçues le 25 mars 2013 (quelques minutes ont été nécessaires pour identifier la date exacte). Dulac a remis une seule feuille (la taille des dossiers variait beaucoup). Elle a lu le texte et a trouvé « que ce n’était pas un projet d’exposition ». Ne sachant trop que faire, elle a demandé conseil à une amie, Delphine Hébert (qui sera témoin pour la défense; voir mon texte sur la preuve de la défense), qui n’a pas trouvé ça étonnant « de la part de David », puis madame d’Amours a demandé l’avis de la professeure Lysanne Nadeau, qui lui a dit « ne te pose pas de questions, remet ça au directeur », Jocelyn Robert, qui l’a lu et qui a dit qu’il allait s’en occuper. Dans le contre-interrogatoire, on apprend que madame d’Amours trouvait le projet « pas réalisable dans le cadre de l’expo, et limite-inquiétant ». C’était « grotesque, un peu too much », ce n’était « pas un vrai projet ». Dulac lui aurait dit « je vais remettre n’importe quoi », c’était pour « se débarrasser ». Un chargé de cours, David Simard, n’a pas pris ça au sérieux lorsqu’elle lui en a parlé. Le juge demande si elle, elle a pris ça au sérieux : elle dit « un peu au sérieux, mais je connais moins David que Delphine Hébert et David Simard ».

Pause

4. Le quatrième témoin n’a jamais enseigné à Dulac, mais en a d’abord entendu parler sur un jury pour le projet « banc d’essai », réservé aux étudiants de deuxième année au baccalauréat. Il avait alors pris position, avec David Naylor (témoin pour la défense) et contre Lysanne Nadeau face aux dessins « sexuellement explicites » de Dulac. Selon le témoin, « il n’y a pas de sujet hors de portée pour un artiste ». Il a réentendu parlé de Dulac seulement au retour des Fêtes à l’hiver 2013, alors que des bruits circulaient sur une performance qui avait eu lieu au mois de décembre 2012. Il a alors rencontré le chargé de cours, Richard Martel, mais a conclu que, le cours étant terminé, il n’y avait pas urgence. Cette performance aurait été « très influencée par les actionnistes viennois », mais aurait été « sous contrôle ». Puis, en février, monsieur Robert a reçu un courriel de monsieur Naylor, qui aidait monsieur Désy à exprimer son inconfort face à la vidéo parodiant Duck Hunt. N’étant pas très à l’aise, monsieur Robert a contacté le service d’aide psychologique pour savoir « comment intervenir ». On lui aurait dit d’offrir de l’aide, puis, si l’aide était refusée, d’insister auprès de l’étudiant qu’il s’agissait d’un comportement inadmissible—« sauf s’il est très bien contextualisé ». Peut-être la vidéo était-elle « un signal », un appel (hors du monde de l’art), mais peut-être était-elle une œuvre « maîtrisée » (dans le monde de l’art). En tous les cas, monsieur Robert ne voulait pas « faire d’erreur ». Il a donc convoqué Dulac pour une rencontre.

Dîner

(4. suite) Le 4 mars 2013, lors de la rencontre avec monsieur Robert, Dulac a été peu loquace. Ce fut « assez difficile », le directeur de l’École parlant seul pour une dizaine de minutes. Dulac a exprimé, par un hochement de tête, qu’il n’avait pas besoin d’aide. Lorsque monsieur Robert lui a dit que les contenus de ses travaux inquiétaient des gens, Dulac lui a dit, à voix basse : « Je ne tuerai personne. » Lorsque monsieur Robert lui a dit que ça choquait, Dulac a dit : « Je pensais que c’était ça l’idée. » Avant de mettre fin à la rencontre en demandant à Dulac de ne plus faire de telles œuvres dans le contexte universitaire, monsieur Robert, artiste du son, a proposé une analogie : « c’est comme faire une œuvre sonore avec les alarmes d’incendie d’un édifice », ce sont « des signaux délicats » qui créent une incertitude et une inquiétude. Par la suite, le 21 mars, un étudiant a demandé à rencontrer monsieur Robert pour exprimer son malaise face aux travaux de son collègue Dulac. Robert a ensuite croisé madame Martin, qui lui a raconté son expérience. Monsieur Robert en a conclu que Dulac « a un problème avec l’autorité » et que son projet pour madame Martin était une « attaque personnelle » contre elle. Il s’est dit « troublé par le défi à l’autorité » et a donc consulté les services d’aide psychologique pour savoir comment agir. Le 25 mars, il rencontre Anne d’Amours. Il lit la proposition de Dulac pour l’exposition des finissants, la numérise et envoie la copie à l’aide psychologique, entre autres parce que Dulac va alors à l’encontre de ses propres instructions : monsieur Robert voit le projet comme un acte de provocation à son égard, puisque Dulac ne pouvait pas ignorer que le tout se retrouverait finalement entre ses mains. Il dit « avoir craint le pire », au sens où il ne savait pas dans quelle direction ça irait, ni quels outils il pouvait utiliser. Sur réception du document, il semble que l’aide psychologique ait pensé la même chose et ait contacté le service de sécurité, qui a ensuite contacté « la justice ». Le juge demande alors à monsieur Robert de préciser sa pensée au sujet de l’énoncé « je ne savais pas ce qu’allait être la prochaine étape ». Monsieur Robert répond qu’il était face à une démarche « autoritaire » de contestation de l’autorité, porteuse d’une contradiction et échappant ainsi à la logique. En guise de « caricature », il mentionne « les militants pro-vie qui tuent des docteurs » : c’est illogique et ingérable. Il ne pouvait donc pas s‘imaginer la prochaine étape. Me Véronique Robert pose une seule question en contre-interrogatoire : Dulac a-t-il déjà « posé problème en dehors des cours », « dans le corridor »? Le témoin répond que non, pas à sa connaissance. Le juge demande ensuite à monsieur Robert de clarifier ce qu’est une performance. Le témoin répond que, contrairement au théâtre, il n’y a généralement pas de « personnage inventé », qu’il s’agit d’actes réels, comme si lui se versait un verre d’eau sur la tête, là, en tant que Jocelyn Robert (il prend le verre d’eau, sans toutefois le verser). Le juge demande alors si une performance peut aussi être « de l’écriture ». Oui, répond le témoin, mais elle ne serait pas jugée sur ses qualités « littéraires ». Il donne plutôt comme exemples les « recettes » de performance de Yoko Ono : « prenez une feuille de papier, percer un trou et regardez le ciel. Ça constituera un événement hors du commun, une nouvelle façon de voir le monde ». Monsieur Robert indique toutefois qu’il estime qu’il y a une différence entre ce qui est acceptable dans le contexte de l’École et ce qui se fait dans le contexte professionnel, car le Règlement des études énonce que l’institution universitaire « s’engage à créer un climat de travail sain ».

Le témoignage se termine vers 14:35 et met fin au dépôt de la preuve de la poursuite.

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