Archives mensuelles : août 2013

Vernissage – Grandeur de l’Empire: essais de comparatisme visuel

1175413_209925785798323_1924829508_nLe comité de rédaction de la revue Trahir vous invite au vernissage de l’exposition Grandeur de l’Empire, qui aura lieu le 5 septembre à partir de 17 h 30 au Laboratoire civilisations et cultures Marius-Barbeau de l’Université de Montréal, salles C-2081 et C-2083, Pavillon Lionel-Groulx, 3150 rue Jean-Brillant, Montréal.

L’exposition « Grandeur de l’Empire » est présentée au Carrefour des arts et des sciences jusqu’au 3 octobre. Elle résulte d’un projet expérimental qui explore les médiums et des formes qui font appel à l’état de la société et de la culture contemporaines.
Les auteurs de l’exposition tiennent à explorer la dimension politique qui fait retour dans les arts, non seulement par le biais de l’actionnisme artistique direct, mais aussi par différentes réinstaurations du politique avec les médiums perçus comme traditionnels. Un objectif sous-jacent du projet est d’explorer différentes possibilités analytiques d’ordre comparatiste qui ne sont pas évidentes à l’époque actuelle qui met en doute toute comparaison, même si celle-ci demeure au cœur de disciplines établies, dont la littérature comparée.

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Pour une apocalypse islamique: un coup d’État à l’étranger contre le militarisme des califes

Traduction d’un article de Reza Negarestani, par Simon Labrecque, Montréal

Note introductive du traducteur – Selon toute vraisemblance, le texte qui suit a d’abord été publié en 2006, en anglais, par le philosophe et artiste iranien Reza Negarestani sur un ancien blog, « Cold me ». Aujourd’hui, l’hyperlien mène à « Deracinating Effect », dont les archives remontent seulement à novembre 2006. Il semble que plusieurs des textes informels écrits par Negarestani avant cette date (parfois sous le pseudonyme Basilisk dans le cadre du Maraka Project, par exemple, dont il ne reste presqu’aucune trace) ont été retiré du web, puis repris et modifié dans son « roman » sur le Moyen-Orient comme entité vivante, Cyclonopedia: Complicity with Anonymous Materials, paru en 2008 chez Re.Press. (Ce livre a donné lieu à un symposium intitulé Lepper Creativity, dont les actes sont publiés chez Punctum.) Le texte qui suit a pour sa part été (re)trouvé sur le blog « tHE rHizzonE », qui dédie une page aux textes « disparus » de Negarestani. Si certaines personnes sont allées jusqu’à douter de l’existence du philosophe, sa présence à la Western University en mai 2013 devrait suffire à démontrer qu’il a bel et bien une voix, même un visage, quoiqu’il n’a pas pu être rejoint pour autoriser la présente traduction en raison de l’absence de toute adresse publique. Ce court texte donne une bonne idée de son style et de l’ampleur de ses abstractions délirantes – au moins au sens deleuzien de délires-mondes. Ce texte étrange, un avertissement qui est aussi un appel, voire une invitation, il m’a semblé opportun de le donner à lire maintenant.

L’apogée passionnante de la libération : Tout ce qu’entreprennent la démocratie occidentale et le libéralisme américain en particulier extirpe la tête louche de l’apocalypse islamique (Qiyamah) du cœur réprimé du militarisme islamique restreint par le califat, plutôt que d’émanciper ce qui croît rapidement comme Ummah, les foules musulmanes opprimées.

Cela fait plus de 1250 ans que ce qui peut être défini de manière ambiguë comme un militarisme islamique se sépare en deux fils militaires contradictoires mais essentiellement emmêlés, l’un doté d’un pouvoir militaire semi-organisé et exposé, ainsi que d’une obsession retorse pour l’Occident et l’infidélité occidentale, une obsession dont la rage occasionnellement utopique converge sur la croisade provenant de l’autre côté du monothéisme; l’autre est sans tête, sans visage, omniprésent, silencieux et enveloppé dans les recoins des hérésies islamiques légitimées où le règne des califes n’existe pas; il est motivé par un zèle autodestructeur visant à s’immortaliser en tant que dernière religion – la seule ouverture à la rencontre glorieuse avec la générosité dévorante de Qiyamah (apocalypse islamique) et de son Désert. Mais puisque la surface extérieure de l’Islam est confinée et principalement gouvernée par un Ordre similaire au califat dont l’existence apparemment corrompue et précaire est en fait une couche protectrice pour le fragile monde du dehors, ce dévot clandestin de Qiyamah doit déchirer cet obstacle-bouclier pour soumettre le monde extérieur dans sa voie auto-immolante vers Qiyamah. N’étant pas suffisamment éveillé pour prendre note de cette ramification du militarisme islamique après des centaines d’années, principalement parce qu’il se tient dans un rapport d’échange Croisé distrayant et éreintant avec la couche extérieure du militarisme islamique ou de l’ordre ressemblant au califat de l’Islam, le capitalisme occidental a aveuglément commencé à renverser, miner et menacer l’existence de cette sphère dominée par le califat dont le rôle est de protéger le monde extérieur d’une menace interne, non le contraire. Cette sphère dominée par le califat est majoritairement peuplée de sunnites et d’autres revivalistes islamiques dont les inclinations vont vers le passé, un Islam vitalisé, renforcé, anti-infidèle, mais sans la furie indicible de l’apocalypse islamique. Une fois cette couche protectrice détériorée, la légion de Qiyamah – retenue par l’ordre du califat – se déversera sur le monde extérieur et accomplira la tâche apocalyptique toujours réprimée par les califes et les revivalistes islamiques conservateurs mais alertes travaillant positivement à freiner l’apocalypse islamique d’un côté et agissant de façon rétrograde pour l’accélération islamique vers son déploiement complet comme Dernière Religion de l’autre.

Si l’ordre sunnite a toujours été revivaliste, même depuis l’aube de l’Islam, avec une fascination morbide pour l’Islam croissant encore non enflammé par la doctrine de Qiyamah, le chiisme a fait fleurir le scénario de l’Islam éradicateur-de-religion et sa campagne dans le Désert de Qiyamah avec une rapidité alarmante. Avec une haine extrême adjointe d’un calcul manipulateur envers le règne des califes, le chiisme a rapidement étendu un réseau militaire marqué par le secret, le mésusage, la décentralisation et l’absence de formation détectable, dont la vitesse et la passion ont été et sont toujours garanties par son progrès au travers de la chaine des Imams, au point où le dernier Imam omniprésent quoiqu’absent du chiisme est pris pour la contrepartie humaine toujours combattante de Qiyamah (l’apocalypse islamique) elle-même. Alors que la fraternité sunnite se dirige vers le passé inoffensif, le temps d’exporter l’Islam et d’éradiquer l’idolâtrie, le militarisme stratégique chiite mène toute personne et toute chose – peu importe s’elle soit unie à l’Islam, qu’elle soit infidèle ou païenne – vers un avenir qui n’est pas construit sur le passé, mais est la suspension du temps, où Qiyamah attend la chaine croissante des Imams. L’Occident a confondu les imams chiites pour des saints, des fondamentalistes ou les jumeaux chiites des califes; mais les Imams sont le gradient de la Qiyamah islamique, ils ne mènent pas vers eux-mêmes, ils ne font que passer et faire passer la Qiyamah islamique. Séduit par les courants monothéistes conventionnels, le capitalisme occidental ne peut que percevoir l’enthousiasme des chiites pour Qiyamah comme une version furieusement évangéliste du Règne qui vient, mais l’apocalyptisme chiite, ayant été construit sur le sécularisme, il lui manque la passion romantique de l’évangélisme; sa nature froide et stratégique en fait un véhicule parfait pour la soumission au Désert d’Allah dont l’Être ne sera jamais révélé à l’homme, une pure extériorité qui éteint toute trace d’évangélisme héroïque. Regardant l’armée clandestine décentralisée et profondément emmêlée du Jihad, l’hégémonie techno-capitaliste aveuglée par les spectacles anti infidèles localisés ne s’est jamais demandé si ces activités militaires correspondaient vraiment au militarisme des revivalistes sunnites et des califes molaires ou à un militarisme fluide d’une toute autre sorte, bouillonnant sous la surface exotique de l’Islam. Induite en erreur par ses impressions erronées de l’Islam et les spectacles distrayants, l’Amérique et ses alliés ont frappé fort au cœurs des foules, des régimes et de tout ce qui est lié au revivalisme islamique des califats; ils ont même ignoré les réactions et l’impuissance suspicieusement ineptes du militarisme des califes dans la Guerre contre le terrorisme, et ont finalement laissé l’espace intérieur de l’Islam passer et éclater au travers des garde-fous des califes, une porte protégée avec vigilance et fidélité durant plus de 1000 ans.

Conférer la démocratie occidentale aux foules chiites en Irak a transformé l’ultime démocratie occidentale en une démocratie pour atteindre l’apocalyptisme islamique, une démocratie requise pour que les chiites irakiens rejoignent le pays chiite voisin et se confondent dans le militarisme stratégique de l’Islam; la libération de la population chiite de l’oppression d’un régime ressemblant au califat en Irak n’était rien d’autre que la première étape majeure dans la libération de la Qiyamah islamique, le désert ultime, non pas par les armées disparates de musulmans, mais par les forces parfaitement armées des États-Unis et de leurs alliés.

Déversez plus de chiites dans les pays libérés par l’Occident. Plus et plus vite, avant que le bouclier sunnite soit entièrement consumé et que la forme véritable du militarisme de l’Islam soit exposée, avant que nous ne soyons à court de frères revivalistes.

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Classé dans Reza Negarestani, Simon Labrecque

Vernissage – Monuments d’abandon, dessins de Mathieu Gagnon

Le comité de rédaction de la revue Trahir vous annonce l’exposition Monuments d’abandon à la galerie Youn, du 6 septembre au 5 octobre 2013, regroupant une série de dessins récents du contributeur occasionnel au blog Mathieu Gagnon. Le vernissage aura lieu le 6 septembre à partir de 19 heures.

Mathieu Gagnon continue son exploration d’un musée fantasmé et en ruines en poussant davantage les emprunts à l’architecture brutaliste et moderne. De ces espaces désuets où tout semble croupir restent encore quelques monuments et ouvrages érigés aux sciences dans une époque indistincte.

Ces images de halls et atriums suggèrent la continuation d’un parcours parmi des socles vides puis passant par un cénotaphe marqué d’une citation alchimique ancienne pour aboutir à une effigie du monde étalée en spirale monumentale.

La galerie présentera aussi les œuvres de l’artiste torontois Doug Brown.

Hall avec spirale. Huile et crayon sur papier, 86 x 60 cm , 2013.

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Classé dans Trahir

Pour un Sénat tiré au sort

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

Que faire du Sénat canadien? Deux réponses s’imposent sous la forme d’une alternative : réforme ou abolition. Cet automne, la Cour suprême se prononcera sur ces deux options.

Jusqu’ici, le seul type de réforme pris au sérieux est la création d’un Sénat électif. Les projets de loi du Parti conservateur proposent que les provinces puissent organiser des élections sénatoriales et que le Premier ministre puisse recommander au Gouverneur général de nommer les vainqueurs. L’objectif affirmé est de faire du Sénat une institution véritablement démocratique.

Il importe de réfléchir attentivement à ce que « démocratique » signifie. J’aimerais contribuer à cette réflexion collective par cette proposition : un Sénat véritablement démocratique doit être tiré au sort.

Démocratie et tirage au sort

On dit que la démocratie est née au cinquième siècle avant notre ère, à Athènes, où le peuple (demos) a exercé le pouvoir (kratos). En plus de nuancer ce lieu commun en rappelant que les femmes, les esclaves, les étrangers et les enfants étaient exclus de l’Assemblée, il est de bon ton d’affirmer que la démocratie athénienne était « directe », alors que la démocratie des États de droit modernes est « représentative ». On justifie souvent cette distinction en disant qu’il y a « trop de monde » dans nos États pour y pratiquer la démocratie directe. Quoi qu’il en soit, il faut aussi rappeler que l’Assemblée athénienne n’exerçait pas directement tous les rôles politiques.

L’adjectif « démocratique » en est venu à être intimement lié à la pratique de l’élection. Une société démocratique, dit-on, est une société dont les dirigeants et dirigeantes sont élus librement par le plus grand nombre. Le peuple vote pour des gens qui, en principe, sont issus de ses rangs. Ils et elles tiennent l’autorité et la légitimité de gouverner du fait d’avoir été sélectionné ainsi.

Platon et Aristote enseignent toutefois que ce mode de sélection est aristocratique, ou oligarchique. En principe, les élus sont choisis parce qu’ils et elles sont jugés être les meilleurs (aristoi) pour exercer le pouvoir. En pratique, cependant, nos élus sont sélectionnés en fonction d’une compétence qui a peu à voir avec la capacité de gouverner : ils et elles sont les meilleurs pour… gagner une élection! Or, remporter une élection requiert une « machine » et des moyens considérables. Toutes et tous n’ont donc pas une chance égale d’avoir voix au chapitre dans la direction de la cité.

Le mode de sélection proprement démocratique, qui fait que n’importe qui a une chance égale d’être sélectionné, est le tirage au sort. Dans la cité athénienne, une série de postes importants étaient attribués par une loterie. Platon et Aristote jugent ce mode de sélection irrationnel car il repose sur la chance. Toutefois, ils accordent à mots couverts qu’une sagesse politique certaine y est à l’œuvre. Le tirage au sort ne promet pas de donner le pouvoir aux « meilleurs ». Il promet cependant de ne pas le donner en priorité aux « pires », à ceux et celles qui désirent le pouvoir et qui, de fait, risquent de s’en servir à des fins personnelles.

Une idée contemporaine

Le tirage au sort est utilisé pour une tâche judiciaire de premier ordre : la sélection des jurés. Chaque juré est « représentatif » par le fait même qu’il ou elle est n’importe qui, n’importe quel concitoyen anonyme. Cette institution fonctionne rondement.

L’idée d’introduire le tirage au sort dans des institutions politiques gagne du terrain dans plusieurs pays. En France, Étienne Chouard propose qu’une nouvelle Assemblée constituante soit choisie au hasard. Au Québec, cette idée est partagée par la Coalition pour la constituante. Au Royaume-Uni, Oliver Dowlen, par exemple, défend le tirage au sort dans l’ouvrage The Political Potential of Sortition, publié en 2008 dans la collection « Sortition and Public Policy », chez Imprint Academic. L’existence de cette collection témoigne de l’intérêt grandissant des politologues pour cette vieille idée provocante.

Alors que les radicaux veulent éliminer toute élection, les réformistes proposent de supplémenter la démocratie élective par l’attribution d’un certain nombre de postes au hasard, surtout là où il s’agit de porter un jugement réfléchi. C’est au Royaume-Uni que cette proposition a été discutée le plus sérieusement. Lors des consultations publiques sur la réforme de la Chambre des lords, en particulier, l’idée de sélectionner les membres par une loterie a été défendue à plusieurs reprises et a même reçu l’aval de certains lords.

Le Sénat comme lieu d’expérimentation

Il faut envisager le tirage au sort dans les discussions sur la réforme du Sénat canadien, car ce mode de sélection est plus intéressant, démocratiquement, que l’élection et que l’abolition pure et simple.

L’idée d’une deuxième chambre élue n’est pas nouvelle. Les « Pères de la Confédération » l’ont discutée dès les premières conférences constitutionnelles, quand la Chambre haute du Bas-Canada était élue. L’élection du Sénat a pour inconvénient de conférer une légitimité populaire équivalente aux membres des deux chambres, alors que leur autorité diffère. Le Congrès et le Sénat états-uniens témoignent du fait que les chambres risquent de devenir des arènes pour l’affrontement continu des principaux partis.

Outre les difficultés constitutionnelles que poserait une abolition, il faut à mon sens admettre la valeur de l’idée d’un Conseil législatif chargé de réexaminer les projets de loi déposés à la Chambre basse dans un souci de représentation régionale et d’indépendance quant aux aléas de l’opinion partisane. Un tel Conseil peut modifier ou même freiner un projet de loi inique, en plus de pouvoir enquêter.

Le Sénat actuel ressemble très peu à un Conseil des sages. Le problème avec l’idée d’un tel Conseil, dont les membres seraient choisis selon leur grandeur, est moins l’inexistence de critères objectifs que l’inévitable jeu dans l’interprétation de tels critères. Lorsqu’il s’agit de politique, le sage de l’un est l’idiot de l’autre… De surcroît, la notoriété n’est pas un gage de la capacité de juger. Si l’on admet que n’importe qui a un droit égal de juger de la direction de la cité, pourquoi ne pas distribuer des postes d’autorité au hasard?

La Chambre haute pourrait être le lieu d’une telle expérience. Il faudrait bien sûr discuter des modalités spécifiques d’un tel exercice d’imagination politique. Comment, par exemple, faire en sorte qu’un tel Sénat ne soit pas contrôlé par les bureaucrates? La première étape de cette discussion consiste à prendre au sérieux l’idée d’un Sénat tiré au sort.

Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.

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La société contre-attaque

Critique de l’ouvrage collectif La fin de la société. Débats contemporains autour d’un concept classique, Jonathan Roberge, Yan Sénéchal et Stéphane Vibert (dir.), Athéna, 2012.

Par Blaise Guillotte, Montréal

Jonathan Roberge, Yan Sénéchal et Stéphane Vibert (dir.), La Fin de la société. Débats contemporains autour d’un concept classique, Athéna, 2012.

La fin de la société : voilà un débat qui passionne sociologues et penseurs tous azimuts depuis quelques années déjà. Les auteurs Jonathan Roberge, Yan Sénéchal et Stéphane Vibert dressent dans le collectif La fin de la société. Débats contemporains autour d’un concept classique un portrait des positions entourant ce débat. Du moins, c’est ce qu’on annonce d’entrée de jeu et on se doute que l’aventure est colossale. Cependant, à la lecture de cet ouvrage, mieux vaut aviser tout de suite le lecteur qu’il se trouvera plutôt devant un collectif d’auteurs qui refusent cette fin de la société. Il s’agit ici d’un collectif critique sur la critique du concept de société. Petit bémol qu’il m’apparaît important de souligner vis-à-vis du titre et de l’introduction de l’ouvrage. Cela étant dit, il faut quand même souligner la rigueur et la générosité de la grande majorité des auteurs. Même si l’objectif semble bien de restituer au concept de « société » ses lettres de noblesse, on ne tourne pas les coins ronds face aux critiques. Les auteurs les abordent avec intelligence, finesse, respect et ouverture, allant même jusqu’à remettre en question, par moment, leurs propres théories.

Qu’on soit d’accord ou non avec les propos et l’entreprise de ce collectif, force est d’admettre qu’il est rigoureusement écrit, étoffé, structuré et accessible à ceux qui, comme moi, ne sont pas des sociologues de formation, mais qui en connaissent certaines bases. En dépit de toute ma bonne volonté, il m’est impossible de résumer ici dans les détails tous les textes qui comportent chacun leurs nuances et subtilités. Je ferai donc un survol des trois parties telles que divisées par les initiateurs du collectif.

La première partie de l’ouvrage dresse un portrait des critiques du concept de « société ». Le seul texte écrit de la plume propre aux critiques est celui, inédit, de Bruno Latour et de Michel Callon : « Pour une sociologie relativement exacte ». Ce texte, écrit en 1983, porte sur les problèmes que posent l’utilisation du concept de « société » dans une sociologie des sciences et techniques, distinguant ainsi une étude du « social » et de l’« association » :

Le lecteur comprend enfin pourquoi nous choisissons l’étude des sciences et des techniques ou, par définition, sont toujours recomposées, redéfinies, réassociées, les entités sociales ou naturelles par lesquelles les acteurs peuplent le monde (p. 66).

Malheureusement il s’agit là du seul texte écrit de la main propre d’un critique du concept de société, les autres textes étant plutôt des critiques des critiques, même si ces dernières sont très bien amenées et construites. De la critique de la « sociologie de l’ordre » de Touraine en passant par Bauman et les problèmes que posent la mondialisation, la remise en cause de l’État et de la Nation, les écueils du concept de « société » sont fort bien explicités dans les textes de Jonathan Roberge, de Simon Lavoie et de Jean-Sébastien Guy.

La deuxième partie est consacrée à un retour en arrière, aux classiques, détour nous permettant de mieux situer le concept de « société » dans son histoire et de voir sa pertinence aujourd’hui. Pour ceux qui, comme moi, ne sont pas des experts de la sociologie, ce passage par les Durkeim, Weber et Dewey est le bienvenu. Par contre, on reste un peu surpris devant la tentative de Dominique Morin de réhabiliter une science positive universelle de la société dans son article « Penser la liberté humaine en société » :

Puisque l’animal humain le devient toujours par une vie psychique associée à celle des hommes, et dans le monde formé par leurs associations, le projet individualiste d’une réalisation de soi et de son bonheur doit être repensé en sociétés, nous dit sa sociologie [celle de Durkheim]; et son accomplissement ne peut tendre l’universel que par un travail des sociétés sur elles-mêmes ralliant les volontés de leurs membres (p. 143).

Malgré tout ce qu’on a pu écrire sur le nationalisme depuis quelques années, force est de constater qu’il est loin d’être mort et qu’on aperçoit même un regain de vie de ce dernier un peu partout dans le monde, et ce, même dans notre propre cour au Québec. À l’aide de Weber, Elke Winter (« Une sociologie sans société ») tente d’analyser « les termes de ‘communauté’ et de ‘société’, dans leur construction sociale et leur historicité propre, [puisqu’ils] permettent de mieux saisir l’oscillation entre les perspectives organiques ou ethniques, d’une part, et les tendances pluralistes ou dynamiques, d’autre part » (p. 13).

La troisième partie a pour objectif de redonner au concept de « société » ses lettres de noblesse tout en nous mettant en garde contre les dérives d’une critique de celui-ci, en s’appuyant notamment sur les thèses de Freitag, Habermas, Mauss et Castoriadis. Une des critiques les plus fortes d’une possible fin de la société vient de la plume de Joseph Yvon Thériault (« Fin de la société, cosmopolitisme et démocratie? »). En effet, cette fin de la société ne signifierait rien de moins que la fin de la démocratie : « Peut-être est-il vrai que la société soit largement une construction des Modernes. Mais cette construction est quelque part intimement liée au déploiement de la démocratie moderne. » (p.237) Le sujet autonome et créateur tel que décrit par Touraine d’un côté et les théories du cosmopolitisme et de la mondialisation de l’autre sont tous deux des menaces à la démocratie et la société. Stéphane Vibert, quant à lui, dans son texte « Une sociologie sans société est-elle possible? » tente d’allier sociologie et anthropologie dans le cadre d’un programme holistique structuré pour penser le concept de « société » :

Le concept de « société » ne saurait pourtant disparaître aussi facilement à cause du volontarisme épistémologique de ses contradicteurs : pour preuve, ils doivent aussi – tout critiques soient-ils – se débattre avec la question de l’appartenance irréductiblement culturelle et politique des acteurs à des mondes de sens, qui ne forment pas uniquement des arrière-plans neutres et interchangeables, mais structurent de façon intrinsèque les perceptions, cognitions et évaluations sous-jacentes quotidiennes (p. 275).

Nulle question de remettre en doute ici la pertinence et la force théorique de ce collectif. Que l’on soit d’accord ou non avec les propos énoncés dans les quelque 275 pages de l’ouvrage, il faut reconnaître qu’il n’y a ici aucune place à la paresse intellectuelle ou la complaisance. C’est ainsi qu’on peut mettre à la table d’essai des idées et des arguments et les inscrire dans une question plus large et profonde. Cependant, on aurait aimé plus de textes provenant d’auteurs qui critiquent directement le concept de « société », plutôt que des résumés d’auteurs qui, malgré leur générosité, ne s’accordent pas avec cette même critique. Ainsi aurions-nous été plus près d’un réel débat, pourtant annoncé dans le titre.

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