« Créer immédiatement l’irréversible. »

Critique de Premières mesures révolutionnaires, par Éric Hazan et Kamo, Paris, La Fabrique éditions, 2013, 116 pages.

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

L’art de construire un problème, c’est très important : on invente un problème, une position de problème, avant de trouver une solution.

Gilles Deleuze, dans Dialogues avec Claire Parnet, p. 7.

Tous les livres, tous les essais n’ont pas la chance – ou l’art – d’articuler un problème digne de ce nom. Il me semble que dans Premières mesures révolutionnaires, Éric Hazan (médecin chirurgien, puis écrivain et éditeur, fondateur de La Fabrique) et Kamo (dont on ne sait rien, ni même s’il s’agit d’une ou de plusieurs personnes) ont l’art – ou la chance – de construire un problème pressant qui est inextricablement théorique et pratique (si l’on tient à cette distinction). D’emblée, le titre suggère qu’il y va de la révolution. Mais puisqu’il est question de « mesures révolutionnaires », on devine qu’il y va surtout de la mise en œuvre de cette idée souvent galvaudée et méprisée mais également coriace et insistante.

Ce n’est pas la révolution – le renversement de l’ordre établi, l’insurrection elle-même – comme événement unique (plus ou moins mystique) qui fait problème, ni la révolution comme solution qu’il s’agit de justifier ou de fonder. Le problème singulier articulé par Hazan et Kamo est plutôt celui des suites concrètes, et d’abord de la possibilité même qu’il y ait des suites aux flambées émeutières signalant l’ébranlement. Il s’agit de poser le problème de la révolution moins comme celui du Grand Soir que comme celui des fameux Lendemains qui, supposément, chanteront, mais qui jusqu’ici ont le plus souvent – peut-être toujours – fait déchanter.

Les exégètes remarqueront que le plan de l’ouvrage montre bien que ce problème de l’agencement des suites est le plus crucial, le problème central. Après une très courte préface, la première section énonce en dix-huit pages que l’« On a raison de se révolter » face à ce que les auteurs nomment le « capitalisme démocratique » (p. 15). La troisième et dernière section énonce en douze pages que « Les jeux sont ouverts » en dépliant « comment nos ennemis s’arment d’ores et déjà contre le bouleversement qui menace » (p. 100). C’est la deuxième section qui constitue le cœur de l’essai, avec soixante-huit pages sous l’intitulé « Créer l’irréversible ».

Qu’est-ce que c’est, « créer l’irréversible »? Et d’abord, pourquoi – ou comment – est-ce un problème? Les révolutions sont réputées échouer en mangeant leurs enfants. Hazan et Kamo formulent la séquence typique de ce dévorement en quatre temps : « révolution populaire – gouvernement provisoire – élections – réaction » (p. 33). Ils tentent de déplacer la pensée du problème révolutionnaire de son confortable foyer habituel, l’initiation de la « révolution populaire ». Ainsi, ils remarquent que « Dans un pays comme la France, les conditions sont aujourd’hui réunies pour une évaporation du pouvoir sous l’effet d’un soulèvement et d’un blocage général du système, comme décrit dans L’insurrection qui vient (La Fabrique, 2007) » (p. 31). Les recherches récentes d’Hazan sur la Révolution française lui permettent de faire valoir qu’une telle « évaporation » a bel et bien eu lieu en 1789 suite à la dissémination de la nouvelle de la prise de la Bastille. Selon les auteurs,

les intendants […] sont simplement partis. Ils ont vidés les lieux en laissant les clefs sur la porte […]. Il restait bien un exécutif, un roi, des ministres, mais ils ne dirigeaient plus rien, la courroie était cassée, et définitivement (pp. 31-32).

Un procès similaire s’est présenté en mai 1968, en France, mais aussi après Ben Ali et Moubarak, récemment. Toutefois, dans ces derniers cas le vide n’aura duré que quelques jours, faute d’être comblé par les révoltés, faute d’une « préparation » suffisante des suites immédiates de l’évaporation.

Le nœud du problème se situe dans l’apparente nécessité de faire suivre le premier temps de la séquence révolutionnaire par le deuxième. En effet, tout semble se jouer dans cette croyance tenace en l’idée que la révolution populaire ne peut être suivie que par l’établissement d’un gouvernement provisoire (généralement autoproclamé) capable de prendre en main la « transition », « qu’entre l’avant et l’après, entre l’ancien régime et l’émancipation en actes, une période de transition est indispensable » (p. 35). Or, c’est précisément lorsque cette idée réussit à s’imposer que la révolution donne lieu à une répression des révolutionnaires les plus radicaux (pour la Révolution bolchevique, pensons aux marins de Kronstadt et aux anarchistes regroupés autour de Makhno, par exemple), puis à l’instauration d’un régime similaire à celui qui a été ébranlé. Les nouveaux élus ressembleront toujours aux anciens, selon Hazan et Kamo. C’est du moins ce qui s’est produit en France en 1848, en 1870 et à la fin de la Deuxième guerre mondiale, en Allemagne en 1918-19, et, plus récemment, en Tunisie et en Égypte.

Créer l’irréversible, c’est donc trouver « Quels moyens mettre en œuvre afin de devenir ingouvernables et, surtout, de le rester » (p. 9), « Comment faire en sorte qu’au lendemain de l’insurrection la situation ne se referme pas, que la liberté retrouvée s’étende au lieu de régresser fatalement » (p. 9). Il s’agit d’un véritable problème car

à soi seul, l’écroulement de l’appareil de domination ne suffit par à créer du nouveau. Dès le lendemain de l’insurrection victorieuse, il faudra mettre en place ce qui interdira au passé de faire retour, et au reflux de prendre la forme d’un « retour à la normale » (p. 36).

L’ouvrage propose une série de « pistes » pour commencer à penser les modalités d’une telle création de nouveau et d’irréversible. Selon Hazan et Kamo,

s’il n’est pas possible de changer en une nuit l’organisation matérielle d’un pays, l’organisation des collectivités humaines, elle, peut changer d’échelle quasi immédiatement. L’irréversible, c’est de restaurer la prise que les humains ont perdue sur leurs conditions immédiates d’existence (p. 61).

En ce sens, « pour créer l’irréversible, c’est à l’échelle locale que naîtront les idées nouvelles, que s’inventeront des solutions inattendues, tandis qu’aux niveaux supérieurs on s’attachera surtout à effacer les séquelles du monde ancien » (p. 71).

Parmi les premières mesures révolutionnaires discutées, notons l’idée de disperser les gestionnaires en vidant les bureaux dans lesquels ils se réunissent – sans toutefois s’asseoir dans les fauteuils vacants (pp. 37-38); l’idée de disjoindre travail et possibilité d’exister en ne mettant plus le salaire, et plus généralement l’argent, au centre de la vie – sans toutefois abolir l’argent immédiatement, car l’habitude est tenace (pp. 39-53); l’idée de se passer de l’État comme « organisation centrale de la contrainte » en détricotant le récit pessimiste de l’anthropologie politique (pp. 53-59), mais aussi en retravaillant l’échelle à laquelle les questions sont posées et traitées – sans succomber ni au formalisme des assemblées générales, ni à l’utopie participative des réseaux sociaux informatisés, ni à l’idéal représentatif du parlementarisme (pp. 59-79). Il importera de réarticuler les rapports avec le territoire (pp. 79-86), sans toutefois forcer un « retour à la terre ». Hazan et Kamo insistent sur la puissance du volontariat et d’une distribution équitable des tâches nécessaires : dans un hôpital, par exemple, il faudra que le nettoyage et la stérilisation soient l’affaire de tous et toutes. Ils insistent également sur l’exemple du sort réservé à la tyrannie des Trente dans l’Athènes antique pour défendre l’idée qu’il ne faudra pas – surtout pas – chercher à se venger du régime précédent par une punition collective (pp. 86-92). Bien qu’« une contre-révolution cherchera immanquablement à s’organiser » (p. 92), les auteurs invitent à faire « confiance à l’imagination collective » pour qu’elle ne rouvre pas les prisons, ni ne bannisse ou n’exécute ceux et celles qui la mèneront ou la supporteront.

Une contre-révolution est déjà en marche, si l’on considère les spectres que l’on brandit à chaque mention du terme révolution. Cet ouvrage passe outre le spectre de « la peur du chaos », qu’il tente de dissocier de « la peur de l’inconnu » (p. 36), sans toutefois les minimiser. L’idée que « l’onde de choc se propagera non par contagion […] mais par diffusion de l’ébranlement, par entrainement dans la culbute » (p. 24) est provocante. Comment cela est-il possible? Les auteurs invitent à tenter le coup! Le capitalisme démocratique est sans cesse critiqué, mais il n’est pas véritablement attaqué (p. 21). Ce livre est un brûlot car il est une invitation. Hazan et Kamo concluent : « Pressons le pas, mesurons notre puissance, rencontrons-nous. » (p. 109) Ils nous invitent surtout, je crois, à éprouver si cela se peut, si cela s’imagine, de l’irréversible et de l’irrémédiable en politique, alors que la sagesse pratique la plus élémentaire semble enseigner que, précisément, rien n’est jamais définitivement gagné – ni, peut-être, définitivement perdu.

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