Imaginer la violence: le point de vue des sciences humaines françaises

Critique du Dictionnaire de la violence, dirigé par Michela Marzano, PUF, 2011, 1538 p.

Par Emmanuelle Caccamo | Université du Québec à Montréal

Dictionnaire de la violence, Michela Marzano (dir.)

Dirigé par la philosophe Michela Marzano, le Dictionnaire de la violence réunit 200 auteures et auteurs autour du concept difficile de violence. Le lecteur cultivé, auquel s’adresse l’ouvrage, ne se trouvera pas devant un inventaire des formes historiques de violence ni face à un état des lieux épistémologique. Au contraire, le dictionnaire prétend à une contemporanéité et propose d’isoler certains champs, théories et notions, plus ou moins récents, qui permettent de penser une actualité de la violence. Il est intéressant pour l’analyste de voir se déployer, à travers les différentes entrées du dictionnaire, les représentations que se font les sciences humaines et sociales du XXIe siècle de la violence. En d’autres termes, au-delà de fournir au chercheur un grand nombre d’articles qui produisent chacun un point de vue sur l’un des aspects de l’objet violence, la lecture de l’ouvrage invite à la réflexion : comment imagine-t-on la violence en sciences humaines, quels grands auteurs, domaines et idées privilégie-t-on – et incidemment, mettons-nous de côté – pour la penser? C’est par cette interrogation que la présente recension est motivée. Bien sûr, il ne s’agit pas de circonscrire ni de définir un imaginaire scientifique à partir de l’ouvrage mais plutôt de repérer les perspectives vers lesquelles tendent les explorations définitoires sur la violence. Remarquons également toute la difficulté de l’audacieux projet qui consiste à produire un dictionnaire sur un concept aussi large. La violence, ou plutôt les violences se logent dans de multiples strates, et vouloir les rassembler en un ouvrage de 1500 pages est un puits sans fond, un projet voué à une déception systématique. Le processus éditorial semble inéluctablement assujetti à des questions épineuses et à une aporie qui se résumerait comme suit : « faire violence » aux violences en occultant certaines d’entre elles et de fait les sphères et les acteurs avec ou contre lesquels elles agissent.

En recoupant les entrées du dictionnaire, il est possible de dresser de grandes typologies de pensée. On pourrait par exemple faire émerger trois pôles : violences perpétrées, violences subies et violences représentées. Si l’on veut être plus précis, on se tournera vers les quatre grandes catégories qui semblent se dessiner à la lecture à savoir les grands domaines de violence, les formes de violence, les agents de violence et les représentations théoriques et artistiques de la violence. Dans un premier temps, la violence se pense selon de grands domaines. La religion, la guerre, le droit, la politique, l’économie, le sport et le vivre-ensemble constituent les principaux univers porteurs de violence. À cela viennent s’ajouter des formes de violence d’ordre historique (ex. « apartheid », « colonialisme », « desaparecidos »), quotidien, corporel, sexuel, comportemental, émotionnel et psychologique. Ces formes vont de la violence dite « banale » (« mensonge », « conduite à risque ») aux formes de la mort individuelle et collective (« meurtre », « infanticide », « peine de mort », « génocide »).

On peut également considérer quatre types d’agents dans le phénomène violent : les figures humaines de violence (ex. « tortionnaire », « tueur en série », « mafia »), les objets engendrant la violence (ex. « argent », « catastrophes naturelles », « armes »), les victimes de violence (ex : « survivant », « femme », « étranger », « animal ») et, enfin, les violences infligées à soi-même dont font partie les entrées « addiction » et « troubles alimentaires ». Les figures traitées par la fiction ont également quelques entrées telles que « gladiateur », « sorcière » et encore « mort-vivant ».

Du côté des représentations théoriques, on trouvera un certain nombre de penseurs de la violence allant de « Platon » à « Johan Galtung » en passant par « Walter Benjamin ». Dans un ordre décroissant d’occurrences, les disciplines privilégiées sont la philosophie, la sociologie, la psychanalyse et les sciences politiques. Quant aux représentations de la violence dans les arts littéraires, picturaux et filmiques, on trouve quelques entrées limitées à « Kafka », « Dostoïevski », « Picasso », « Goya », « Georges Bataille », « Francis Bacon », « Antonin Artaud » ainsi qu’aux genres : « expressionnisme », « western », « cinéma noir », « horreur » et « gore ».

Il est à noter que certaines occurrences sont priorisées telles que par exemple « traumatisme » qui comporte trois entrées ou « justice » qui en comporte quatre : « Justice », « justice internationale », « justice post-conflit », « justice sociale ». Enfin, le terme « guerre » est développé en sept articles et est décliné selon « guerre », « guérilla », « art de la guerre », « guerre asymétrique », « guerre civile », « guerre juste » et « guerre religieuse ».

On appréciera de voir se côtoyer des préoccupations contemporaines telles qu’entre autres « vitesse », « excellence », « fragilité », « eau » ou encore « kitsch ». On s’étonnera à l’inverse de certains renvois critiquables tels que, par exemple, « humanitaire » directement reporté à « ingérence ».

Pour leur part, certaines catégories restent bien évidemment à explorer. J’en donnerai deux exemples : les lieux et les médias. Les lieux de violence sont ici représentés par les entrées « banlieue », « showbiz », « prison », « ghetto », « école », « entreprise », « camp de concentration » et « goulag ». De multiples lieux mériteraient leurs entrées, je pense notamment à « rue », « campagne », « université » ou encore « frontières ». À propos des médias, les articles présents dans l’ouvrage sont limités mais très actuels et visent à une certaine déconstruction des idées reçues : « jeux vidéo », « snuff movie », « internet » et « vidéo amateur ». En revanche « image », qui comporte pourtant deux entrées, traite seulement d’un rapport de violence des images avec la jeunesse. Au vu du vaste sujet, la seconde entrée aurait mérité un thème différent.

Enfin, on pourra remarquer que certaines entrées que l’on considèrera pourtant très contemporaines sont absentes. Outre l’entrée « injure », « langage » aurait requis un article – ou plusieurs articles – tourné par exemple vers les rapports de domination par le langage ou par la langue. On s’interrogera aussi sur l’absence des entrées suivantes : « mémoire », « technologie » (on en retrouve quelques lignes dans « raison ») ou encore « genre » (du côté des études féministes et queer).

Suite à une lecture d’ensemble du dictionnaire, il est évident que pour répondre à son grand projet de « dessiner une solide cartographie des notions et concepts clés », le dictionnaire devrait muter en encyclopédie et se fragmenter en de multiples tomes distincts regroupant des ouvrages allant par exemple de la violence politique aux théories de la violence. Certes, Le dictionnaire de la violence amène le chercheur à l’orée de multiples chemins et fournit une idée générale du concept ainsi que de la pléthore de significations qu’il peut abriter, mais il se trouve inévitablement lacunaire. L’autre risque auquel s’est confronté l’ouvrage n’est-il pas de mélanger en ces pages des formes de violences incomparables et ainsi de procéder involontairement à un nivellement? Le dictionnaire a néanmoins le mérite d’inviter la réflexion au grand chantier qu’est la pensée de ce concept polymorphe, en perpétuelle mutation et sans cesse actualisé qu’est la violence. Il en constitue une première synthèse courageuse, si l’on peut dire.

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