Archives mensuelles : octobre 2013

Élections municipales au Québec: un choix éclairé est-il vraiment possible?

Par Frédéric Mercure-Jolette et Benoît Morissette | Université de Montréal

Depuis le début de la campagne électorale municipale, les citoyens québécois voient à la télévision et sur la Toile des publicités qui les incitent à voter le trois novembre prochain. Ces messages, produits par le Directeur général des élections du Québec et Élection Montréal, suggèrent qu’à l’ère des médias sociaux, les individus expriment leurs opinions sur tous les sujets imaginables. Il serait alors logique qu’ils se prononcent lors du prochain scrutin. De plus, rappelant la faible participation lors du dernier exercice électoral, qui s’élevait à seulement 39%, ils avancent que les électeurs montréalais semblent se contenter de peu en matière de démocratie municipale.

Ces publicités, et plus généralement les discours qui encouragent la participation électorale, sous-entendent que les raisons motivant les citoyens à voter s’imposent d’elles-mêmes en démocratie. Devant la faible participation des citoyens à la vie politique locale, une question nous apparaît essentielle : l’électeur moyen se sent-il habilité à élire son maire et ses conseillers municipaux ? Croit-il qu’il pourra faire un choix éclairé ? Autrement dit, possède-t-il les connaissances minimales des postes à combler et des candidats qui aspirent à les occuper ?

Il est surprenant, voire inquiétant, de constater que les personnes qui éliront le prochain conseil municipal de Montréal, dont le budget s’élève à près de cinq milliards de dollars, ne connaissent pratiquement rien des fonctions d’un maire ou d’un conseiller. Comme l’ont expliqué les politologues Laurence Bherer et Sandra Breux[1], à part quelques journalistes et les élus, rares sont les gens qui comprennent le fonctionnement précis des institutions municipales. En effet, les activités des gouvernements locaux sont peu couvertes par les médias, ne suscitent des formes de participation publique et de militantisme que sur une base exceptionnelle et ne font l’objet que d’un nombre restreint de recherches académiques. Plus important encore, les rouages de la vie politique locale ne sont à peu près pas enseignés dans le parcours scolaire des élèves québécois.

Qu’exige-t-on de l’électeur dans ces circonstances ? Qu’il apprenne « sur le tas » ? Qu’il soit un autodidacte politique ? Ces solutions improvisées entraînent des conséquences importantes. Plusieurs études démontrent que ce manque d’information favorise à la fois le désintérêt et le phénomène de la prime au sortant : les taux de réélection des candidats sortants aux élections municipales s’élèvent en moyenne à 80%.

Dans les petites villes de moins de 5000 habitants, où le citoyen élit le maire et tous les conseillers, celui-ci peut voter jusqu’à sept fois sur un même bulletin de vote. Cependant, comme plusieurs candidats sont élus par acclamation, sa tâche est simplifiée. Dans ces communautés, l’électeur a de fortes chances de connaître personnellement un ou plusieurs des candidats grâce aux rapports de proximité. La situation est bien différente dans les plus grandes villes. La distance entre les élus et les habitants est beaucoup plus importante. L’électeur a donc beaucoup moins de chance de connaître un candidat en personne. Sur quoi doit-il alors se baser ? Sur la réputation, la popularité, l’image ? Comment peut-il s’informer sur les positions qu’un candidat a défendues par le passé et celles qu’il défend aujourd’hui ? C’est ici que les partis politiques municipaux peuvent être utiles. Ils permettent d’associer une politique publique à une bannière partisane précise et un candidat à une vision globale de la ville. La lutte entre partis rend donc les conjonctures politiques plus « lisibles ». De plus, les partis peuvent constituer une plateforme qui favorise l’échange d’information entre l’électeur et les candidats.

Outre ces enjeux structurels, il existe une autre piste qui n’est que peu explorée selon nous : l’éducation à la citoyenneté. Par exemple, nous pensons que le Directeur général des élections du Québec et Élection Montréal doivent participer davantage à la formation des citoyens. Actuellement, ces organismes ne se contentent que de diffuser des publicités, certes attrayantes et joliment illustrées, mais qui ne contiennent que peu d’information au sujet des postes à combler. Il apparaît ainsi plus important de savoir comment voter que de savoir pourquoi voter.

Pour faire de l’élection municipale l’occasion d’un débat public plutôt qu’un concours de popularité, nous croyons que la société québécoise doit consacrer davantage de ressources à l’éducation civique des citoyens. L’État québécois, par l’intermédiaire de son ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, et du ministère des Affaires municipales, des Régions et de l’Organisation du territoire, doit sensibiliser, sans infantiliser, les citoyens aux différents aspects de la vie politique municipale. Ces organisations doivent minimalement leur expliquer la structure de gouvernance locale et régionale, de même que le rôle que les élus sont appelés à y jouer.

En somme, il est important de réfléchir à l’éducation que reçoivent les citoyens qui iront aux urnes lors des élections municipales à venir. Nous pensons que les moyens mis en place afin de lutter contre la corruption seront inefficaces s’ils ne sont pas accompagnés d’initiatives qui favorisent la participation publique. Plusieurs informations concernant les différents scandales récents n’étaient pas cachées. Un travail journalistique a toutefois été nécessaire afin qu’elles soient portées à l’attention du public. Comme il apparaît manifeste que les citoyens québécois ne se sont pas habitués à se soucier de la politique locale, leurs élus municipaux ne se sentent pas contraints de gouverner dans l’intérêt du public. Ainsi, un ou des cours de participation politique – expliquant le fonctionnement et le rôle de la Chambre des communes et de l’Assemblée nationale, mais aussi des conseils de ville, d’organisme comme le BAPE, l’OCPM, ou encore des syndicats ou des conseils d’administration – dans le parcours scolaire obligatoire nous semblent non seulement souhaitables, mais nécessaires.


[1] Voir Sandra Breux et Laurence Bherer, Les élections municipales au Québec : enjeux et perspectives, PUL, 2001.

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L’histoire urbaine montréalaise: l’état des savoirs

Critique d’ouvrage collectif Histoire de Montréal et de sa région, dirigé par Dany Fougères, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012.

Par Frédéric Mercure-Jolette | Université de Montréal

Histoire de Montréal et de sa région

Depuis quelques années, les recherches en histoire urbaine à Montréal s’intensifient et se diversifient. Contenant 35 chapitres, plus de 30 contributeurs et près de 1600 pages, l’immense collectif dirigé par Dany Fougères, Histoire de Montréal et de sa région, offre un large portrait des recherches actuelles. La première caractéristique de cet ouvrage n’est ni le renouvellement ni la rupture qu’il produirait dans l’étude de l’histoire montréalaise, mais bien son inscription dans la continuité des recherches antérieures dont il se veut à la fois un panorama et un approfondissement.

Les thèmes et les périodisations organisant ce collectif correspondent aux tendances dominantes établies par Claire Poitras dans ses recherches sur l’histoire urbaine au Québec et au Canada[1]. Au début des années 2000, Poitras écrivait que l’histoire urbaine canadienne et québécoise s’intéressait surtout au processus de suburbanisation, à la question de l’ethnicité et des classes sociales, à la redéfinition des rapports hommes/femmes, à la question de la gouverne et du pouvoir et à la constitution d’une culture proprement urbaine. Ces cinq thèmes sont omniprésents dans le second tome. Cependant, la question des rapports hommes/femmes est plutôt secondaire, tandis que les mutations de l’économie montréalaise – entendons ici le passage de l’économie industrielle à l’économie du savoir – occupent une place centrale. De plus, Poitras affirmait que la période qui va de 1850 à 1950 est la plus étudiée en histoire urbaine québécoise. Histoire de Montréal et de sa région ne fait pas exception à cette règle, quoique l’on pourrait étirer cette période jusqu’aux années 1970. En effet, juste en regardant la table des matières, on remarque des disproportions : seulement trois chercheurs ont contribué à la première partie qui porte sur la période allant des origines à 1796. Roland Viau, par exemple, a écrit cinq des sept chapitres de cette section, ce qui montre la rareté des spécialistes de cette période. Les deux autres parties, plus proportionnelles, s’attardent successivement à la naissance de la métropole moderne entre 1796 et 1930 et à la multiplication des territoires allant de l’ouverture du pont Jacques-Cartier à nos jours.

L’insistance sur la période allant de 1850 à 1970 s’explique assez simplement : c’est à cette époque que se construit et se consolide la ville moderne telle que nous la connaissons. La modernisation à la fois sociale, politique, économique, technologique et culturelle est, durant cette période, particulièrement visible. « C’est le mouvement, écrit Fougères, son intensité et ses particularités qui révèlent le pouls et la vitalité d’une région. L’histoire de la région de Montréal est un récit du mouvement, dans le temps et dans l’espace. » (p. 12) Conséquemment, l’histoire urbaine montréalaise s’intéresse plus particulièrement aux moments où le paysage de la ville est en mouvement. En outre, Fougères souligne que « ce découpage du temps historique de Montréal et de sa région tient de notre approche à la jonction de la géographie historique et de l’histoire environnementale et se distingue donc d’une périodisation politique plus usuelle » (p. 15).

Ainsi, ce livre permet de réfléchir à la fertilité heuristique du point de vue urbain. Écrire l’histoire de la ville n’est pas la même chose que d’écrire l’histoire de l’État-nation. La ville est un objet aux frontières floues. Si le Québec et le Canada ont des frontières territoriales claires, on ne peut en dire autant de Montréal. Le territoire couvert par l’administration municipale montréalaise est certes bien défini, or, l’utilisation du terme Montréal est très ambiguë, car il réfère la plupart du temps à un territoire mal défini, soit la région de Montréal. De même, l’histoire urbaine est très rarement une histoire municipale : elle ne se restreint pas aux frontières institutionnelles et juridiques des municipalités, bien au contraire. En ce sens, il est intéressant de noter le nombre restreint de textes dans Histoire de Montréal et de sa région portant précisément sur l’administration municipale de la Ville de Montréal et on n’en trouvera aucun sur l’évolution de celle-ci au XXe siècle. Dany Fougères, qui signe trois articles sur le XIXe siècle montréalais, expose la naissance et la consolidation de l’administration municipale, de la Loi sur les chemins en 1796 qui institue pour la première fois une administration territoriale, à la création permanente de la corporation municipale en 1840. Laurence Bherer et Jean-Pierre Collin, quant à eux, consacrent un chapitre à relater l’histoire pleine de controverses de l’idée, plus vieille que l’on pourrait penser, d’un gouvernement insulaire et métropolitain.

En somme, l’histoire urbaine, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne s’écrit pas à partir d’un sujet aux frontières territoriales clairement établies. Le sujet ville ne semble pas se définir facilement. Le lecteur d’Histoire de Montréal et de sa région sera même parfois confondu : qu’est-ce que Montréal? La réponse n’est pas évidente. « De fait, il n’existe pas encore aujourd’hui de définition de la région montréalaise qui fasse consensus, affirme Fougères » (p. 13). Par exemple, Gilles Sénécal et Nathalie Vachon montrent que dans la deuxième moitié du XXe siècle le schéma urbain traditionnel fait de cercles concentriques allant de la ville-centre vers les banlieues-dortoirs périphériques s’est grandement complexifié. Montréal est devenu une région polycentrique dans laquelle les voix de navettage ne sont plus unidirectionnelles, car certains pôles d’activité économique et culturelle se sont constitués dans ce qui était auparavant considéré comme la périphérie. De même, Claire Poitras, qui étudie trois villes de banlieue planifiées, Brossard, Candiac et Lorraine, introduit de la complexité dans la conception traditionnelle et stéréotypée des banlieues en montrant qu’elles ne sont pas toutes aussi homogènes que l’on pourrait le penser.

L’histoire urbaine fait aussi généralement une place particulière à la perspective du quotidien. Plusieurs textes d’Histoire de Montréal et de sa région tentent de reconstruire ce que fut la vie quotidienne montréalaise du passé : Laurent Turcot s’intéresse à la rue et la sociabilité au XVIIIe siècle, Danielle Gauvreau aux identités sociales et à la vie familiale au tournant du XXe siècle et Magda Fahrni à la vie quotidienne durant la Deuxième Guerre mondiale. La perspective du quotidien se surajoute aussi fréquemment à la question sociale. La thématique de la pauvreté urbaine, de l’immigration, de la mobilisation sociale et de l’assistance sociale est très importante dans ce collectif. Martin Petitclerc signe un texte sur la constitution de la classe ouvrière au XIXe siècle; Jean-Marie Fecteau et Janice Harvey s’intéressent au réseau charitable de la même époque; Sylvie Taschereau étudie les années de la crise et les débats entourant la mise en place de politiques d’assistance sociales; Anick Germain, Damaris Rose et Myriam Richard étudient l’immigration dans les banlieues; Anne-Marie Séguin, Paula Negron-Paublette et Philippe Apparicio analysent l’évolution de la distribution géographique de la pauvreté et de la richesse dans la seconde moitié du XXe siècle; tandis que Laurence Bherer et Jean-Pierre Collin s’intéressent à l’institutionnalisation de la participation publique durant cette même période. Le collectif se termine avec trois textes portant sur l’émergence de la culture urbaine moderne, avec une focalisation particulière sur les années 1960, ces dernières étant considérées par Guy Bellavance et Christian Poirier comme un moment de basculement.

Le livre accorde aussi une place au problème du bilinguisme, sans toutefois faire de celui-ci l’enjeu ultime de l’histoire montréalaise. Deux textes traitent en détail de cette question : Yvan Lamonde analyse la cohabitation et les échanges entre les cultures francophone et anglophone au XIXe siècle, tandis que Normand Perron étudie le difficile partage de l’espace au XXe siècle et les luttes politiques qui ont entouré celui-ci. Par ailleurs, un seul texte traite précisément des institutions religieuses montréalaises, ce qui montre le peu d’intérêt que reçoit actuellement cette question en histoire urbaine montréalaise.

Le livre est donc organisé tout d’abord de manière chronologique et ensuite de manière thématique. Ainsi, il existe quelques recoupements entre les textes, surtout dans la seconde et la troisième partie. L’ouvrage est plutôt lourd, dans tous les sens du terme; il est, cependant, extrêmement instructif. Ce n’est pas exactement le genre de bouquin que l’on lit de carton à carton, quoique les textes sont pour la plupart très intéressants. Ce livre se lit plutôt d’une manière oblique. Le lecteur aura tendance à aller directement aux thèmes qui le passionnent davantage. Fait important, les textes sont ponctués de nombreuses images, ce qui rend la lecture beaucoup plus captivante. Plusieurs dessins et photos d’archives, de cartes historiques, de publicités d’époque et de tableaux de données démographiques sont contenus dans cet ouvrage, ce qui en rehausse grandement la valeur.

Finalement, ce livre, désirant synthétiser l’histoire de Montréal des origines à nos jours, est-il trop ambitieux? Pas vraiment, car l’objectif n’est pas d’épuiser l’histoire de Montréal, mais bien de montrer l’état des savoirs. Ainsi, il fait apparaître la ville comme un objet à la fois extrêmement fascinant, quoique toujours insaisissable. En ce sens, peut-être aurait-il fallu, pour le titre, mettre le terme « histoires » au pluriel.


[1] Cf. Claire Poitras, « L’histoire urbaine au Québec durant les années 1990 : de nouvelles tendances? », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 54, no 2, 2000, p. 219-245, et « L’histoire urbaine au Canada : l’espace, les citadins et les gouvernants », Revue d’histoire urbaine, vol. 32, no 1, 2003, p. 43-53.

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Le débat sur la charte et les contradictions politiques de la société québécoise

Par Jean François Bissonnette, Londres

Les institutions démocratiques québécoises combinent tant bien que mal deux traditions de pensée sensiblement divergentes quant au sens des notions de liberté et d’autorité. Nous devons en effet aux coutumes anglaises une philosophie publique libérale faisant du droit le moyen de contenir l’autorité du souverain, afin d’instituer au bénéfice des citoyens un espace de liberté affranchi de toute contrainte. C’est de cette tradition que découlent des notions telles que « liberté de conscience », « liberté de religion », etc. Elles placent la foi religieuse, comme phénomène spirituel privé, à l’abri de toute ingérence publique. En revanche, le legs reçu de la tradition politique française confère un rôle plus actif aux autorités étatiques. Dans cette vision civiliste et républicaine du droit, il incombe à l’État de faire prévaloir certains principes normatifs qui n’émanent pas spontanément des transactions privées établies entre les individus, et ce, quitte à restreindre l’espace de liberté alloué à ceux-ci. C’est à de telles normes qu’appartient un principe comme celui d’« égalité des sexes », qui charge l’État de modeler les relations sociales afin d’en réaliser l’achèvement.

Le débat presque acrimonieux qui secoue le Québec au sujet du projet de charte de la laïcité déposé par le gouvernement péquiste illustre bien cette tension constitutive du régime politique qui est le nôtre. On y considère que les élus ont toute légitimité pour promulguer des lois censées exprimer la volonté du peuple qu’ils représentent, démarche par laquelle celui-ci travaille à sa propre autonomie politique. L’État paraît dès lors fondé à intervenir dans la vie sociale au nom de ce projet d’émancipation, même au risque d’instaurer une « tyrannie de la majorité », comme l’eût dit Tocqueville, en imposant aux groupes minoritaires une loi tournant à leur détriment. C’est bien pour contrer ce phénomène que le droit sert de cordon sanitaire : il garde les individus d’un tel préjudice, au nom de la tolérance de la diversité inhérente au corps social. Mais pour ainsi se hausser par-delà les particularismes de tout un chacun, afin même d’être en mesure de les protéger, l’État doit proclamer sa propre neutralité. La question devient dès lors celle de la forme et de l’étendue que cette neutralité doit prendre.

Il n’y a pas d’universel qui ne soit l’expression d’une contingence culturelle et historique, et la neutralité affichée peut parfois se révéler n’être que le masque du particularisme majoritaire. En témoigne le crucifix qui veille sur les débats de l’Assemblée nationale. On s’égare cependant à penser que l’obligation de taire son identité religieuse imposée aux fonctionnaires découle d’un doute quant à leur impartialité. Il n’y a bien que les Janette pour craindre d’être soignées par un médecin voilé ou enturbanné. Cette obligation relève plutôt de la question de savoir ce que les fonctionnaires sont censés représenter, et si cela leur impose ou non un devoir de réserve, y compris vestimentaire. S’ils personnifient l’autorité de l’État se voulant neutre et laïc, leur rôle se conjugue mal avec le port d’un signe religieux. L’individu privé, bien que désireux d’afficher sa foi, devrait s’effacer derrière la fonction publique qu’il exerce. Mais si l’on souhaite plutôt que l’administration publique soit représentative, non de l’État abstrait, mais de la diversité du peuple dans son ensemble, singularité de l’individu et impersonnalité de la fonction peuvent alors se réconcilier. L’uniformité ne s’impose donc pas de soi-même comme une nécessité de l’intégration sociale, et si l’idée se défend de vouloir y obliger les fonctionnaires de manière à ce qu’ils transcendent symboliquement les différences et les divisions sociales, encore faut-il en justifier la pertinence.

Héritier de deux traditions de pensée qui s’accordent mal sur la façon de conjuguer l’unité politique et la diversité sociale, il est peut-être normal que le Québec se révèle particulièrement sensible à de telles questions. Mais pourquoi faut-il qu’elles se posent maintenant? Quelle est la nature et l’importance du problème que le projet de charte est voué à régler? Sachant qu’il n’existe pas de problèmes politiques « réels », s’imposant par la force d’une nécessité propre, inéluctable, et indépendante des jugements de faits et de valeurs qui divisent la société et traduisent ses rapports de force, le gouvernement a une responsabilité de démontrer les raisons concrètes qu’il y a selon lui d’agir. Trouver un équilibre entre la recherche de ce qui nous réunit et la reconnaissance de ce qui nous distingue est une opération délicate, exigeant une vertu de prudence à l’aune de laquelle il nous faut juger ceux qui nous gouvernent. Or, le piètre sens pédagogique du gouvernement péquiste faillit à cette exigence, et le projet paraît s’embourber dans d’insolubles contradictions. Alors qu’on laisse s’installer un climat de plus en plus toxique, vu de loin, le soupçon semble se confirmer qu’il n’y a là en fait qu’une sombre manœuvre visant à tirer profit de la polémique, comme si, ayant renoncé à faire du peuple québécois une nation capable d’assumer politiquement ses tensions constitutives, les péquistes s’étaient rabattus sur une gestion à la petite semaine des instincts grégaires de la majorité. Ce n’est pas un sens de l’universel, mais bien un particularisme frileux qui inspire la charte péquiste. Ce n’est pas l’esprit d’un projet civique rassembleur qui l’anime, mais le dessein méprisable de diviser pour régner.

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Palingénésie, car il y a là cendre – sur une exposition de Mathieu Gagnon

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Dans une exposition précédente – sur laquelle j’avais écrit une critique – Mathieu Gagnon nous avait fait découvrir son imaginaire un peu apocalyptique en entraînant le spectateur dans un futur dystopique et en lui présentant une réalisation possible du monde, conséquence des choix de notre société actuelle. Néanmoins, dans cette première série, Gagnon nous arrêtait au seuil de la visibilité pure, car il énonçait pour nous une prophétie qui jouait sur les signes en les laissant être ce qu’ils sont : des indicateurs interprétables plutôt que des vérités révélées. Symboliquement, nous étions lentement amenés au pas de la porte sans franchir la limite symbolique entre une potentialité éventuel et un délire dogmatique, d’où le « hall » ou l’antichambre dans lequel l’hôte accueille l’étranger. Cette nouvelle exposition, « Monuments d’abandon » qui eut lieu à la galerie Youn du 6 septembre au 5 octobre 2013 nous a fait en quelque sorte entrer dans cet univers fantasmé. Or, au-delà d’une certaine continuité dans la technique – dessins faits à partir d’un premier montage sur ordinateur – il y avait rupture dans plusieurs éléments narratifs entre la première exposition et la deuxième.

La série de dessins de Gagnon nous fait visiter des lieux sans personnages. L’édifice se veut une sorte de musée de notre temps, un « cabinet » de curiosités comme on le découvrira bien vite. Or, qu’est-ce qu’un musée, sinon un lieu actuel où un monde « virtuel », passé, un monde ayant-été-Là est détaché de son historicité propre pour être recontextualisé dans le nôtre (ou dans le leur, comme c’est le cas avec Gagnon). Dans Être et temps, Martin Heidegger définit ainsi l’historialité particulière du musée :

Des « antiquités » conservées au musée, des ustensiles domestiques par exemple, appartiennent à un « temps passé », et pourtant ils n’en sont pas moins sous-la-main dans le « présent ». Dans quelle mesure un tel ustensile est-il historial, alors qu’il n’est précisément pas encore passé? Est-ce seulement, par exemple, parce qu’il est devenu un objet d’intérêt historique, de l’étude archéologique et géographique régionale? […] Qu’est-ce qui est « passé »? Réponse : rien d’autre que le monde à l’intérieur duquel, appartenant à un complexe d’outils, elles faisaient encontre en tant qu’à-portée-de-la-main et étaient utilisées par un Dasein préoccupé, étant-au-monde. Le monde n’est plus. Mais l’intramondain qui appartenait à ce monde, lui, est encore sous-la-main. C’est en tant qu’outil appartenant à un monde que l’étant maintenant encore sous-la-main peut néanmoins appartenir au « passé ». Mais que signifie ce ne-plus-être du monde? Le monde n’est que selon la guise du Dasein existant, qui est facticement comme être-au-monde. (§73, p. 287 de la traduction d’Emmanuel Martineau, 1985 [1927].)

Voilà donc que le monde imaginé de Gagnon imagine le nôtre : ce monde déjà détruit (à l’avenir), dans l’aura-été-détruit de l’à-venir (modalité verbale impossible de l’imparfait du futur antérieur), ce monde-Là, on le voit en train de fantasmer le nôtre à travers lui-même, car il exprime l’intramonde de notre époque en étant ce qu’il est devenu : ruine, ou presque.

Mais ce monde « conservé » se dévoile à nous comme un monde mort. Détritus, déchets, poussières… ce qui reste de l’ancien monde dans le nouveau est un reste qui ne dit plus rien, ne signifie plus rien, n’indique plus rien sinon sa propre destruction, vaguement son antique présence, ou la présence d’une ancienne présence qui s’oblitère. Il y a là cendre : phrase énigmatique autrefois proférée par Jacques Derrida – dans Dissémination (p. 446) dans ce qui se voulait les remerciements d’usage à des amis – et qui l’aura marqué à un point tel qu’une fois énoncé, ce syntagme a continué à travailler en lui jusqu’à ce qu’il en dédit un petit livre (audible – sur cassettes audio… vétusté de la technologie nouvelle!) où il fait profiter, dans un dialogue entre une voix féminine et une voix masculine, l’inaudible différence du « la/là » (la cendre, ou là cendre). Il y a cendre : ce qui reste quand tout a disparu. Il y a la cendre : n’oubliez pas quelle est toujours là. Quoi? La cendre! Le premier indique par un déictique (métonymie) la présence d’une absence; le deuxième rappelle la présence d’une absence mais donne (par métaphore) la présence de ce qui ne se réduit pas à l’absence, ce qui de la présence est irréductible :

Si un lieu même s’encercle de feu (tombe en cendre finalement, tombe en tant que nom), il n’est plus. Reste la cendre. Il y a là cendre, traduis, la cendre n’est pas, elle n’est pas ce qui est. Elle reste de ce qui n’est pas, pour ne rappeler au fond friable d’elle que non-être ou imprésence. L’être sans présence n’a pas été et ne sera pas plus là où il y a la cendre et parlerait cette autre mémoire. Là, où cendre veut dire la différence entre ce qui reste et ce qui est, y arrive-t-elle, là? (Feu la cendre, 1999, p. 23)

Au fond, Derrida était beaucoup trop optimiste – et Gagnon aussi peut-être? Derrière l’imminence des appels continus à la destruction du monde, destruction espérée, fictionnée, fantasmée par l’histoire de la littérature occidentale, puis du cinéma, reste l’espoir d’un retour, d’une palingénésie des cendres. Mythe du phénix toujours à refaire. Gagnon nous dit peut-être ceci : il y aura toujours cendre – là. Tout n’est pas – tout ne sera pas – perdu.

Le « dernier » dessin de l’exposition de Mathieu Gagnon reprend, en la modifiant, une phrase un peu mystique, en voici le détail :

« Dans les cabinets curieux, non seulement possèderons-nous la science des plantes par leurs graines, mais aussi celle des animaux pourvu que soient conservés leurs ossements. Alors tu verras que chaque corps de cette Arche de Noé a la capacité de surgir de ses propres cendres par une nécromancie licite. » Pierre Borel, 1620-1671.

« Dans les cabinets curieux, non seulement possèderons-nous la science des plantes par leurs graines, mais aussi celle des animaux pourvu que soient conservés leurs ossements. Alors tu verras que chaque corps de cette Arche de Noé a la capacité de surgir de ses propres cendres par une nécromancie licite. » Pierre Borel, 1620-1671.

Il s’agit de la traduction d’une citation du médecin Pierre Borel, que Mathieu Gagnon avait retrouvé par l’entremise d’une traduction présente dans une nouvelle de H. P. Lovecraft. Je le sais parce que j’ai contribué, indirectement, à sa traduction en agissant comme intermédiaire entre lui et une tierce personne, lui aussi intermédiaire – nommons-le : François Gagnon – pour un traducteur de latin… En bref : que des intermédiaires pour une citation dont l’origine est incertaine, puisque Borel est souvent confondu avec un certain Borelly (les deux pouvaient latiniser leur nom en Borellus)[1]. Il s’agit d’une citation qui se vit et se survit entre les langues, dans l’interstice entre la parole et l’écrit, entre le savoir exotérique (public) et ésotérique (alchimique), entre la philosophie et la littérature, entre le dessin et sa critique. C’est une suite de reprises, de références, c’est-à-dire de ce qui constitue une culture, ou mieux, ce qui institue une certaine idée de la tradition comme itération du différent, sans point d’ancrage ni centre autoritaire. La citation n’a peut-être pas d’origine, elle n’a certainement pas de finalité positive.

Gagnon, avec ses dessins, interprète une parole venu d’ailleurs (du passé ou de l’avenir?) – il interprète au sens de l’interpretatio latine (avant l’invention du mot « traduction »), c’est-à-dire à la fois traduit et commente, il transmet. Avec ses dessins qui forment la paratextualité de la citation, il contribue peut-être à une vieille fable qui se donne comme la première parole de l’Hespérie (Heidegger), celle d’Anaximandre, transposée et commentée, récupérée et modifiée, depuis le VIe siècle avant J.-C. jusqu’à aujourd’hui :

ἐξ ὧν δὲ ἡ γένεσíς ἐστι τοῖς οὖσι, καὶ τὴν φθορὰν εἰς ταῦτα γίνεσθαι κατὰ τὸ χρεών· διδόναι γὰρ αὐτα δίκην καὶ τίσιν ἀλλήλοις τῆς ἀδικίας κατὰ τὴν τοῦ χρόνου τάξιν

… mais « ce d’où il y a, pour les êtres, génération, c’est en cela aussi qu’a lieu la destruction, selon ce qui doit être; car ils se rendent justice et réparation, les uns aux autres, de leur mutuelle injustice, selon l’assignation du Temps » …[2]

Celui qui fut le premier à faire de l’ἀρχή (le principe, la source, l’origine – voir le passage « ſpiritum illum archeumque rerum » dans la citation de Borel) un principe philosophique en lui attribuant le sens de l’infini (ἄπειρον), semble donc dire que la destruction est l’effet d’une justice sur la génération : il est juste que ce qui existe périsse, et le Temps est son arbitre immanent. Heidegger propose toutefois, pour la dernière partie de cette citation, la seule qu’il juge « authentique », ceci :

… tout au long du maintien [κατὰ τὸ χρεών]; ils laissent quant à eux avoir lieu accord donc aussi déférence de l’un pour l’autre (en l’assomption) du discord[3].

La traduction-commentaire de Heidegger a été ridiculisée par plus d’un philologue qui n’y ont vu aucune pertinence scientifique. Heidegger, qui avait sans doute prévu cette critique, s’explique :

Nous ne pouvons pas prouver scientifiquement cette traduction; nous ne devons pas, en vertu de quelque autorité, simplement lui faire foi. La portée de la preuve scientifique est trop courte. Et il n’y a pas de place, dans la pensée, pour une croyance. La traduction ne peut être que repensée dans la pensée de la parole. Or la pensée est le Poème de la vérité de l’être dans le dialogue historial des pensants.

C’est pourquoi la parole ne nous dira jamais rien, tant qu’on se bornera à l’expliquer à coup d’histoire et de philologie. Chose étrange, la parole ne nous parle que lorsque nous déposons le parler prétentieux de notre habituelle représentation, en méditant le désarroi du destin du monde. (p. 448)

Sans grande prétention, Mathieu Gagnon s’est organisé un petit cabinet de curiosités (in muſæis curioſorum), un musée, où il peut faire son travail alchimique sur les cendres de notre époque, c’est-à-dire ce reste qui restera. Les dessins de Gagnon sont, je pense, des traductions-commentaires du passé – par la transmission d’une parole antérieure – et de l’avenir – par l’anticipation prophétique d’un possible. Ils pensent le Temps présent, contre lui et avec lui, intempestivement. Ils participent d’une chaîne de paroles qui pensent la survivance comme ce qui reste, quand tout risque de disparaître. La palingénésie ici, ce qui fait retour, c’est aussi une pensée sur le retour, y compris faire retour vers ce qui vient.


[1] Pour l’histoire compliquée de cette citation, de son origine, ses commentaires et traductions, on pourra lire « La question de la palingénésie, de Paracelse à H. P. Lovecraft en passant par Joseph Du Chesne, Agrippa d’Aubigné et quelques autres », par Didier Kahn. À titre de conservation des restes, je donne la citation « originale » de Borel :

Neque ſolum de Plantis cognitis ſed & de incognitis ſcientiam habebimus per fructus, ſemina & fruſtula quæ maris inconſtantia ab incognitis deponit ripis, quæque in muſæis curioſorum aſſeruantur. Et quod magis mirum idem de animalibus fiet, habebis Arcam Noë in Muſæo. Sic, que videbis formas rerum omnium immortales eſſe, maximum reſurrectionis argumentum, & ſpiritum illum archeumque rerum ſibi corpus ſolitum iuxta ſcientiam ſuam & prædeſtinationem concinnare poſſe, magneticè materiam ab elementis attrahendo, cumque in aqua illa non habeat craſſa elementa, umbratile tantum ſibi corpus effingit.

On peut la retrouver aux pages 324 et 325 du Hiſtoriarum & Obſeruationum &c, 1656.

[2] Traduction de Marcel Conche, dans Anaximandre, Fragments et Témoignages, PUF, 1991, p. 157.

[3] « La parole d’Anaximandre », dans Les chemins qui ne mènent nulle part, trad. Wolfgang Brokmeier, Gallimard, 1962.

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Traduire les humanités: compte-rendu de la rencontre du 7 octobre 2013

Par René Lemieux, Montréal

Nous avions deux textes à lire, les Recommandations pour la traduction des textes des sciences humaines de M. H. Heim et A. Tymowski (disponible en ligne en français et dans sa version originale en anglais) et le deuxième chapitre du Rapport Assouline sur la condition du traducteur (aussi disponible en ligne), que nous avons d’abord pris comme des «symptômes». J’ai présenté le chantier de recherche «Traduire les humanités» et deux hypothèses de travail qui pourront nous suivre au cours des rencontres que nous aurons.

La question de départ provient d’une problématique que j’avais partagée avec Pier-Pascale Boulanger et qui m’était venue d’une lecture d’un article par Lawrence Venuti, «Traduire Derrida sur la traduction». Dans un passage, Venuti rappelle le type d’analyse trop empirique qui, bien souvent, ne dit rien de nouveau sur la traduction. Une de ces études a été menée par Sonia Colina, elle proposait de comparer des traductions faites par deux groupes d’étudiants, l’un en traduction, l’autre en langues, le but était de mesurer les occurrences de «transcodages injustifiés», donc en quelque sorte le niveau de compétence dans la langue pour produire une traduction. Le texte à traduire était le titre espagnol d’une recette «Pastel de queso con grosellas negras y jengibre». On pouvait retrouver une version problématique comme «Cheesecake with black currants and ginger» (plus courante chez les étudiants en langues), mais la forme correcte aurait dû être «Black currants and ginger cheesecake» (plus courante chez les étudiants en traduction). Venuti conclut:

L’étude avait l’intention de tester une hypothèse formulée par le théoricien de la traduction Gideon Toury, à savoir que «les étudiants en langue montreraient le plus d’occurrences de transcodage injustifié, alors que les professionnels en présenteraient moins» parce que ces derniers ont assimilé les normes professionnelles qui excluent ce genre de traduction. Le résultat – «le nombre de cas de transcodages inappropriés diminue proportionnellement par rapport à l’augmentation de l’expérience et/ou de la formation dans le domaine de la traduction» – était banal et entièrement prévisible, au point de remettre en question la nécessité d’une enquête complexe impliquant les départements et les étudiants de nombreuses universités américaines. [traduction libre]

On pourrait dire que le vice épistémologique de cette étude, telle que décrite par Venuti, se retrouve dans l’identité de l’hypothèse et des indicateurs: ce qui pourra nous dire ce qu’est «une bonne traduction», les indicateurs, ce sont les critères mêmes par lesquels on reconnaît une bonne traduction. Je m’étais alors demander s’il était possible de faire ce même type d’analyse (avec les mêmes résultats) avec la traduction des textes en sciences humaines et sociales, et dans ce cas, quels étudiants nous irions chercher pour les comparer aux étudiants en traduction.

Ce problème pourrait se formuler sous le nom de «professionnalisation de la traduction» discuté plus ou moins implicitement dans les textes à lire. Dans le Rapport Assouline, on souligne le danger d’une trop grande professionnalisation de la traduction (aux dépens d’une «culture générale» nécessaire pour le bon travail du traducteur), en mentionnant notamment que ce danger provient de ce qui se fait aux États-Unis. Dans les Recommandations, toutefois, elles-mêmes écrites aux États-Unis et destinées aux éditeurs américains, cette question semble résolue, puisque le «savoir» concernant les sciences humaines et sociales, certes présent, est toujours secondaire par rapport à la formation du traducteur professionnel. Que cette dichotomie dans les rapports au savoir et à la professionnalisation recoupe une différence géographique (Europe/Amérique) et, pour certains auteurs, notamment Michel Freitag, une diachronie historique (passage de la modernité à la postmodernité), est un élément qui devraient nous intéresser au cours de l’année.

À partir des deux textes à lire, j’ai essayé de suggérer que la «traduction des humanités» (ou des «sciences humaines et sociales») demeure un lieu problématique pour qualifier ou catégoriser des «types» de textes, et ce, parce que ce qui est en jeu, c’est le «savoir», et surtout la légitimité du «porteur» supposé du savoir. La traduction des humanités ne serait donc pas le nom d’une catégorie de textes, mais un mode, politique, du conflit des légitimités. La première hypothèse de travail pourrait se résumer à ceci: l’enjeu dans la traduction des humanités, c’est le statut du savoir en cause, et ce problème fait en sorte qu’on ne peut jamais être certain qui est légitimé à trancher sur ce qui fait une bonne traduction. Le lieu de la traduction des humanités, pour reprendre en la parodiant un peu l’expression de Claude Lefort, est un «lieu vide du savoir», non au sens qu’il est dépourvu de savoir, mais au contraire parce qu’il ne cesse pas d’être rempli par des prétendants au savoir. C’est en quelque sorte un espace démocratique ou une agora.

La deuxième hypothèse de travail a trait au rôle des humanités dans notre culture. Même si les deux textes à lire en parlaient assez peu, on peut constater un questionnement continu sur le rôle des humanités dans notre société, au sein même de l’institution qu’est l’université. Dans certains cas, ce qui est mis en cause est justement la professionnalisation et la surspécialisation (au détriment de la «culture générale», du «savoir commun» ou des «connaissances élémentaires», etc.), reliées plus ou moins directement aux débats sur la marchandisation de l’éducation, l’intrusion corporative dans les lieux du savoir ou la capitulation de la souveraineté universitaire… Sans entrer dans ce débat qui est déjà sursaturé, on pourra se demander dans les prochains mois en quoi la traduction peut contribuer à la réflexion. Gisèle Sapiro, dans une conférence à l’ENS (dont on peut lire un court extrait sur ce carnet), propose d’inclure la traduction dans les curriculums des sciences humaines (la proposition, toutefois, ne règle en rien le problème de la légitimité – au premier rang: qui enseignera la traduction aux sociologues, philosophes ou historiens?). Une autre suggestion pédagogique, non mentionnée lors de la rencontre, est formulée par Pierre Judet de La Combe: faire de la traduction une méthode d’enseignement des humanités (un court résumé est disponible sur ce carnet). Pour cette deuxième hypothèse de travail, je n’en suis encore qu’à des intuitions, mais elle relèverait de la traduction comme pédagogie des humanités (et pas seulement d’une pédagogie de la traduction).

 

Prochaine rencontre pour le groupe de lecture

La prochaine rencontre portera sur le livre La condition postmoderne de Jean-François Lyotard (Minuit, 1979) et sera animée par Pier-Pascale Boulanger. Elle aura lieu au même endroit le lundi 18 novembre 2013 à 14 heures.

 

Annonces

Le premier Atelier de chercheurs du chantier «Traduire les humanités» aura lieu le mercredi 30 octobre: voir ici pour les informations.

Le colloque annuel de l’Académie des lettres du Québec, «Traduire au Québec», aura lieu le vendredi 18 octobre: voir ici pour les informations.

Il y aura un Cycle de conférences facultaire «Philosophie et pratiques des humanités dans l’université montréalaise» à l’Université de Montréal, la prochaine rencontre aura lieu le jeudi 14 novembre: voir ici pour les informations.


 

L’image à la une est un graffiti de l’artiste «anonyme» Banksy lors de son passage à New York. Elle est un clin d’œil à une discussion sur les notions d’«auteur» et d’«autorité» lors de la rencontre, mais aussi au prochain texte que nous lirons, où Lyotard affirme que

c’est depuis Platon que la question de la légitimation de la science se trouve indissociablement connexe de celle de la légitimation du législateur. Dans cette perspective, le droit de décider de ce qui est vrai n’est pas indépendant du droit de décider de ce qui est juste, même si les énoncés soumis respectivement à l’une et l’autre autorité sont de nature différente. C’est qu’il y a jumelage entre le genre de langage qui s’appelle science et cet autre qui s’appelle éthique et politique: l’un et ‘autre procèdent d’une même perspective ou si l’on préfère d’un même «choix», et celui-ci s’appelle l’Occident (p. 20).

La citation de «Platon» a été effacée et remplacée par un «get a job», attribuée à Playdo…

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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La rencontre entre la géographie et le marxisme chez David Harvey

Critique du livre Le Capitalisme contre le droit à la ville. Néolibéralisme, urbanisation, résistances de David Harvey, Amsterdam, 2011.

Par Frédéric Mercure-Jolette | Université de Montréal

La géographie est une chose trop importante pour être laissée aux géographes. Mais elle est bien trop importante pour qu’on la laisse aux généraux, aux politiques, et aux dirigeants de grandes entreprises. […] Nous devons construire une géographie populaire, débarrassée des idées préconçues, mais à l’image des conflits et contradictions réelles, et capable d’établir de nouvelles passerelles de communication et de compréhension partagée.

David Harvey, Sur la situation de la géographie, 1984.

Le Capitalisme contre le droit à la ville

Plusieurs histoires courent concernant la popularité du marxisme dans les années 1960 et 1970, et cela, à peu près partout autour du globe. J’ai, par exemple, déjà trouvé une série de petits livres de Mao, Marx, Engels et Lénine, tous des Éditions Sociales, dans la rangée arrière, peu apparente, de la bibliothèque de mon père. Qu’est-ce qui explique la présence de ces bouquins, lui demandais-je? Bah, tu sais, à l’époque, l’UQAM était remplie d’interminables réunions de sous-sol où on s’échangeait ce genre de trucs, m’a-t-il répondu. Mon père a fait quelques sessions de droit à l’UQAM et ces petits livres semblent des vestiges d’un temps révolu. Paradoxalement, dans les années 1980 et 1990, l’émergence de la mondialisation et des fameux traités transnationaux de libre-échange s’est produite corollairement à un certain épuisement des théories marxistes dans les milieux académiques. La parole de Pierre Pettigrew, « Everybody loves trade!», lancée avec autant d’impudence que de désinvolture lors du Sommet des Amériques à Québec en 2001, résumait, pour plusieurs, l’air du temps.

Bien sûr, tous n’ont pas affiché le même enthousiasme. Plusieurs discours critiques marxisants existent toujours et le « néolibéralisme » – terme utilisé à la fois pour qualifier une vile idéologie axée sur le démantèlement de l’État-providence et l’individu « entreprise de soi », un type de régime économique caractérisé par l’augmentation des échanges et la financiarisation de l’économie ayant régné sans partage depuis la crise du pétrole, et un mouvement intellectuel datant des années 1930 œuvrant pour un renouveau du libéralisme avec à sa tête des économistes idéologues s’étant constitué en think tank – est sur toutes les lèvres et revêt un caractère essentiellement péjoratif. Malgré tout, de manière un peu surprenante, la géographie semble un des seuls champs d’études où le marxisme et la critique de l’économie politique se sont renouvelés au cours des trente dernières années. Peut-être est-ce tout simplement parce que, il y a trente ans, la géographie marxiste n’existait pas. C’est ce qu’affirmait notamment Yves Lacoste, en 1976, dans son virulent pamphlet, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre (François Maspero, p. 100) : « Aujourd’hui encore, on est bien obligé de constater que, s’il y a des marxistes parmi les géographes, il n’existe pas encore véritablement une géographie marxiste. Elle est sans doute sur le point d’apparaître. » À peu près au même moment où Lacoste écrivait ces lignes, David Harvey commençait à enseigner aux États-Unis au département de géographie de l’université John Hopkins et travaillait à bâtir une géographie marxiste. Il publia Limits to Capital en 1982 et The Urbanization of Capital en 1985, deux livres qui n’ont peut-être pas connu un grand rayonnement au moment de leur publication, mais qui forment malgré tout le point de départ d’une géographie marxiste, donnant ainsi raison à Lacoste.

Cela dit, en surface, Le capitalisme contre le droit à la ville peut apparaître comme un petit pamphlet relativement commun pourfendant le néolibéralisme et désirant dynamiser les nouveaux mouvements sociaux de contestation radicale. À première vue, ce bouquin n’a rien d’un livre de géographie. Harvey étudie l’évolution récente du mode de production capitaliste et montre l’importance des villes et du capital immobilier et foncier dans celui-ci. Il est très loin d’offrir un savoir cartographique, ce qui est habituellement attendu de la géographie. Il nous permet plutôt de problématiser le rôle de la production de l’espace dans le capitalisme et surtout les mouvements de « destruction créatrice » au cœur de celui-ci. Il nous oblige donc à revoir nos préjugés concernant la géographie. Celle-ci n’est pas une simple cartographie neutre et objective du monde physique. La géographie, pour Harvey comme pour Lacoste, vise à comprendre et documenter l’état et l’évolution de notre environnement matériel afin de nous permettre de nous orienter et d’agir dans celui-ci.

Le capitalisme contre le droit à la ville regroupe trois articles, le troisième étant le plus costaud. Harvey soutient que les crises qui ont affligé le système économique capitaliste dans les cent cinquante dernières années ont été précédées par des crises immobilières ou, autrement dit, par l’éclatement de bulles foncières. Harvey se focalise-t-il trop sur la crise de 2008? Fait-il une relecture de l’histoire économique en fonction d’un présent aveuglant? Probablement pas, car les idées d’Harvey concernant la place des villes et de l’immobilier dans l’histoire économique précèdent de beaucoup la crise de 2008; Harvey écrit sur ces questions depuis le début des années 1970. Il a même été l’un des premiers à traiter de justice sociale en termes d’aménagement spatial, et, du même coup, à critiquer la théorie de la justice de Rawls. N’en déplaise à certains éthiciens anglo-saxons, la philosophie de la ville n’est pas réellement un « nouveau champ » de la philosophie politique.

En s’inspirant principalement de Friedrich Engels et d’Henri Lefebvre, Harvey soutient, et c’est là la thèse centrale du bouquin : « Dès leur origine, les villes se sont bâties grâce aux concentrations géographiques de surproduit. L’urbanisation a donc toujours été, en un sens un phénomène de classe. […] Puisque l’urbanisation dépend de la mobilisation du surproduit, un lien interne apparaît entre le développement du capitalisme et l’urbanisation. » (p. 9-10) Selon lui, les villes constituent le terrain par excellence de la production et de l’absorption des surplus de capital, monopolisés par un petit nombre d’acteurs. Le développement des villes est inégal. Il se fait au profit d’une classe possédante qui désire augmenter son capital et au détriment d’une autre qui s’endette de plus en plus afin d’assurer son confort matériel. En gros, les crises se produisent de deux manières, soit la classe possédante n’est plus capable d’augmenter la valeur du foncier ou d’écouler ses stocks, soit la classe endettée n’est plus capable de payer ses dettes. Les crises économiques sont toujours reliées à la distribution et à l’utilisation des surplus et elles se soldent par une « destruction créatrice ». Les zones où le foncier stagne ou s’écroule sont détruites et rachetées à bas prix par des promoteurs spéculateurs qui, grâce à une refonte du régime de l’endettement, recommencent à faire de celui-ci un outil de profit.

Pour Harvey, la terre est une marchandise bien particulière : « Il s’agit d’un capital fictif créé en prévision et en attente de rentes futures. » (p. 49) Ainsi, un terrain sur lequel sera bâtie une tour à condos est un capital hautement spéculatif et non un capital immédiatement productif. Selon Harvey, la spéculation et le profit attachés à la propriété foncière sont au cœur de l’économie capitaliste et ont « des conséquences catastrophiques en termes de disparités de classe et de conditions de vie pour les populations défavorisées. » (p. 49) La croissance exorbitante de la valeur des logements se produit dans toutes les grandes villes, autant aux États-Unis qu’en Inde ou en Chine, et touche en premier les populations les plus pauvres et très souvent des groupes souffrant d’une discrimination raciale systématique. La gentrification est un phénomène qui ne connaît pas les frontières de l’État-nation.

Ainsi, l’accumulation, affirme Harvey, se produit par dépossession. L’expropriation et la destruction sont les moyens par excellence pour remédier autant au manque de productivité qu’aux surplus de productivité. Les exemples du baron Haussmann et de son admirateur, Robert Moses, sont paradigmatiques. Haussmann, avant-gardiste, est le premier à avoir orchestré une « rénovation » urbaine massive financée par la dette. En charcutant Paris, « Haussmann savait très bien que sa mission était de contribuer à résoudre par le biais de l’urbanisation le problème des surplus de capital et de travail » (p. 13). Un peu moins de cent ans plus tard, Robert Moses a utilisé une méthode semblable à New York, où il « passa le Bronx au hachoir » (p. 25). Au même moment, plus près de nous, plusieurs quartiers de Montréal étaient rasés. Le Faubourg à m’lasse, le Red Light et Goose Village, trois quartiers populaires au centre de la ville, ont fait respectivement place à la Tour de Radio-Canada, aux Habitations Jeanne-Mance et à l’Autostade, ce dernier étant aujourd’hui devenu un vaste parking. Si à première vue les projets de rénovation urbaine peuvent sembler améliorer la qualité de vie des habitants, Harvey est d’avis que, tant que la propriété foncière sera un enjeu de spéculation et de profit, la prophétie énoncée par Engels en 1872 demeurera vraie :

En réalité, la bourgeoisie n’a qu’une méthode pour résoudre la question du logement – ce qui veut dire la résoudre de telle façon que la solution engendre toujours à nouveau la question. Cette méthode porte un nom celui de « Haussmann ». […] le résultat est partout le même : les ruelles et les impasses les plus scandaleuses disparaissent et la bourgeoisie se glorifie hautement de cet immense succès – mais ruelles et impasses ressurgissent aussitôt ailleurs et souvent dans le voisinage immédiat. […] Les foyers d’épidémies, les caves les plus immondes, dans lesquels nuit après nuit le mode de production capitaliste enferme nos travailleurs, ne sont pas éliminés, mais seulement… déplacés! (cité p. 24)

Contre cette urbanisation capitaliste, il existe une multitude de mouvements de contestation. Or, Harvey soutient qu’il faut, minimalement, unifier les luttes : « Mais il leur faut encore se retrouver sur un objectif unique : acquérir un contrôle plus grand sur l’utilisation des surplus (sans parler des conditions de leur production). À notre époque, il doit s’agir d’une lutte mondiale contre le capitalisme financier. » (p. 32) La revendication commune, pour Harvey, est celle du droit à la ville, expression qu’il reprend d’Henri Lefebvre : « Revendiquer le droit à la ville tel que je l’entends ici, c’est prétendre à un pouvoir de façonnement fondamental et radical sur les processus d’urbanisation, c’est-à-dire sur la manière dont nos villes sont sans cesse transformées. » (p. 9) Il peut être surprenant de constater qu’Harvey renouvelle le vocabulaire juridique, plutôt que de le jeter dans le discrédit. Il affirme que ce slogan, le « droit à la ville », est « un signifiant vide plein de possibilités immanentes mais non transcendantes » (p. 91). « Tout dépend de qui va le remplir de sens. » (p. 42)[1] Harvey revendique un contrôle démocratique sur l’excédent de production (p. 29-30), c’est là, selon lui, l’enjeu fondamental des luttes anti-capitalistes. En outre, il oppose un peu rapidement la contribution démocratique des habitants au dirigisme bureaucratique de l’État providence, comme le faisait Lefebvre (p. 41). La vision de Lefebvre, soutient Harvey, est celle d’une ville ludique dans laquelle les habitants peuvent façonner l’espace en fonction de leurs désirs. Pour Lefebvre, cette ville existe toujours; dans les interstices de la ville capitaliste, les habitants se construisent des hétérotopies. Or, il faut, par des luttes radicales – pensons ici à des mouvements comme Reclaim the Street ou Occupy –, multiplier et agrandir les espaces hétérotopiques.

En conclusion, chez Harvey, la géographie – qui rencontre le marxisme – devient consciemment un outil de lutte, comme le voulait Lacoste, et elle accorde une importance déterminante aux luttes de classe, à la propriété foncière et à la spéculation financière dans son analyse et sa cartographie de l’espace. Elle vise ainsi à habiliter le citadin afin qu’il puisse résister à son exploitation et à sa dépossession. Et, inversement, le marxisme qui se frotte à la géographie, à la suite de Lefebvre, se tourne vers la production – et la consommation – de l’espace et s’intéresse davantage aux villes. « Pourquoi ne pas reconceptualiser la ville comme site de production de plus-value, plutôt que l’usine, demande Harvey? » (p. 86) En somme, Harvey soutient qu’il faut déplacer son attention « vers la production d’un développement géographique inégal comme point central de l’analyse théorique et de la lutte politique. » (p.92)

Ultimement, ce petit livre est limité, mais constitue une bonne introduction aux écrits d’Harvey. Il est aussi stimulant qu’insatisfaisant, car il pose beaucoup plus de questions qu’il n’offre de réponses. L’idée d’un contrôle démocratique de l’urbanisation reste bien abstraite… Disons que son rôle est principalement de faire connaître David Harvey et la géographie marxiste en général dans le monde francophone et ainsi d’ouvrir la critique du capitalisme aux problèmes de l’urbanisation et de la production de l’espace.


[1] Dans une entrevue avec la New Left Review en 2000, Harvey parle même d’une « conception socialiste des droits » : « La question qui se pose, affirme-t-il, c’est : dans quel monde vivrions-nous aujourd’hui si ces droits [les droits des travailleurs] avaient été pris au sérieux, au lieu d’être violés de façon flagrante dans presque tous les pays du monde? Si les marxistes abandonnent l’idée des droits, ils se privent de la possibilité de dénoncer cette contradiction. » Géographie et Capital, Paris, Syllepse, 2010, p. 100.

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Gisèle Sapiro sur la traduction

Par René Lemieux, Montréal

Dans une conférence, Gisèle Sapiro fait un compte-rendu de ses recherches sociologiques sur la traduction, cette dernière entendue notamment comme importations et exportations de biens symboliques[1]. Dans les trois dernières minutes de l’enregistrement, une question est posée à propos de la condition du traducteur aux États-Unis (la réponse commence à 99 min). Je retranscris une partie de la réponse, qui s’intéresse spécifiquement au problème de la professionnalisation (impossible) de la traduction en sciences humaines:

Je milite, en tout cas j’aimerais militer pour une réflexion collective sur les traductions des sciences humaines, parce que je pense que le problème est très différent de la traduction littéraire et il est trop facilement assimilé aux traductions littéraires. De fait, la condition des traducteurs de sciences humaines, elle est adossée, dans les organisations et les associations professionnelles, à celle des traducteurs littéraires, alors que les problèmes ne sont pas du tout les mêmes. Par exemple, il y a un problème de professionnalisation quasi impossible dans le secteur des sciences humaines parce que la professionnalisation, elle impliquerait une forme de capacité généraliste qui rend très difficile la spécialisation requise pour traduire les sciences humaines. Il y a des tensions comme ça. Moi, je serais pour développer une réflexion, même d’inscrire la traduction parmi les pratiques, dans les masters de différentes disciplines comme exercice intellectuel. Cela permettrait aussi la professionnalisation de certains dans la traduction, comme une des activités intellectuelles parmi d’autres, ce que la traduction a très longtemps été, avant sa professionnalisation assez récente.


Référence

Sapiro, Gisèle, «La place du français dans le marché de la traduction à l’heure de la mondialisation. Déclin ou renouveau?», conférence dans le cadre du Séminaire Créer et diffuser en Francophonie organisé par l’association Francophonie-ENS, 13 avril 2012, 103 min 42 s.


Note

[1] Pour les recherches de Gisèle Sapiro, voir les ouvrages collectifs qu’elle a dirigés: Translatio. Le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation, Paris, CNRS-éditions, 2008, et Traduire la littérature et les sciences humaines: conditions et obstacles, Paris, Éditions du Ministère de la Culture et de la Communication, 2012, sur lequel Sapiro a accordé un court entretien à «La Suite dans les idées» sur France Culture.

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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