Palingénésie, car il y a là cendre – sur une exposition de Mathieu Gagnon

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Dans une exposition précédente – sur laquelle j’avais écrit une critique – Mathieu Gagnon nous avait fait découvrir son imaginaire un peu apocalyptique en entraînant le spectateur dans un futur dystopique et en lui présentant une réalisation possible du monde, conséquence des choix de notre société actuelle. Néanmoins, dans cette première série, Gagnon nous arrêtait au seuil de la visibilité pure, car il énonçait pour nous une prophétie qui jouait sur les signes en les laissant être ce qu’ils sont : des indicateurs interprétables plutôt que des vérités révélées. Symboliquement, nous étions lentement amenés au pas de la porte sans franchir la limite symbolique entre une potentialité éventuel et un délire dogmatique, d’où le « hall » ou l’antichambre dans lequel l’hôte accueille l’étranger. Cette nouvelle exposition, « Monuments d’abandon » qui eut lieu à la galerie Youn du 6 septembre au 5 octobre 2013 nous a fait en quelque sorte entrer dans cet univers fantasmé. Or, au-delà d’une certaine continuité dans la technique – dessins faits à partir d’un premier montage sur ordinateur – il y avait rupture dans plusieurs éléments narratifs entre la première exposition et la deuxième.

La série de dessins de Gagnon nous fait visiter des lieux sans personnages. L’édifice se veut une sorte de musée de notre temps, un « cabinet » de curiosités comme on le découvrira bien vite. Or, qu’est-ce qu’un musée, sinon un lieu actuel où un monde « virtuel », passé, un monde ayant-été-Là est détaché de son historicité propre pour être recontextualisé dans le nôtre (ou dans le leur, comme c’est le cas avec Gagnon). Dans Être et temps, Martin Heidegger définit ainsi l’historialité particulière du musée :

Des « antiquités » conservées au musée, des ustensiles domestiques par exemple, appartiennent à un « temps passé », et pourtant ils n’en sont pas moins sous-la-main dans le « présent ». Dans quelle mesure un tel ustensile est-il historial, alors qu’il n’est précisément pas encore passé? Est-ce seulement, par exemple, parce qu’il est devenu un objet d’intérêt historique, de l’étude archéologique et géographique régionale? […] Qu’est-ce qui est « passé »? Réponse : rien d’autre que le monde à l’intérieur duquel, appartenant à un complexe d’outils, elles faisaient encontre en tant qu’à-portée-de-la-main et étaient utilisées par un Dasein préoccupé, étant-au-monde. Le monde n’est plus. Mais l’intramondain qui appartenait à ce monde, lui, est encore sous-la-main. C’est en tant qu’outil appartenant à un monde que l’étant maintenant encore sous-la-main peut néanmoins appartenir au « passé ». Mais que signifie ce ne-plus-être du monde? Le monde n’est que selon la guise du Dasein existant, qui est facticement comme être-au-monde. (§73, p. 287 de la traduction d’Emmanuel Martineau, 1985 [1927].)

Voilà donc que le monde imaginé de Gagnon imagine le nôtre : ce monde déjà détruit (à l’avenir), dans l’aura-été-détruit de l’à-venir (modalité verbale impossible de l’imparfait du futur antérieur), ce monde-Là, on le voit en train de fantasmer le nôtre à travers lui-même, car il exprime l’intramonde de notre époque en étant ce qu’il est devenu : ruine, ou presque.

Mais ce monde « conservé » se dévoile à nous comme un monde mort. Détritus, déchets, poussières… ce qui reste de l’ancien monde dans le nouveau est un reste qui ne dit plus rien, ne signifie plus rien, n’indique plus rien sinon sa propre destruction, vaguement son antique présence, ou la présence d’une ancienne présence qui s’oblitère. Il y a là cendre : phrase énigmatique autrefois proférée par Jacques Derrida – dans Dissémination (p. 446) dans ce qui se voulait les remerciements d’usage à des amis – et qui l’aura marqué à un point tel qu’une fois énoncé, ce syntagme a continué à travailler en lui jusqu’à ce qu’il en dédit un petit livre (audible – sur cassettes audio… vétusté de la technologie nouvelle!) où il fait profiter, dans un dialogue entre une voix féminine et une voix masculine, l’inaudible différence du « la/là » (la cendre, ou là cendre). Il y a cendre : ce qui reste quand tout a disparu. Il y a la cendre : n’oubliez pas quelle est toujours là. Quoi? La cendre! Le premier indique par un déictique (métonymie) la présence d’une absence; le deuxième rappelle la présence d’une absence mais donne (par métaphore) la présence de ce qui ne se réduit pas à l’absence, ce qui de la présence est irréductible :

Si un lieu même s’encercle de feu (tombe en cendre finalement, tombe en tant que nom), il n’est plus. Reste la cendre. Il y a là cendre, traduis, la cendre n’est pas, elle n’est pas ce qui est. Elle reste de ce qui n’est pas, pour ne rappeler au fond friable d’elle que non-être ou imprésence. L’être sans présence n’a pas été et ne sera pas plus là où il y a la cendre et parlerait cette autre mémoire. Là, où cendre veut dire la différence entre ce qui reste et ce qui est, y arrive-t-elle, là? (Feu la cendre, 1999, p. 23)

Au fond, Derrida était beaucoup trop optimiste – et Gagnon aussi peut-être? Derrière l’imminence des appels continus à la destruction du monde, destruction espérée, fictionnée, fantasmée par l’histoire de la littérature occidentale, puis du cinéma, reste l’espoir d’un retour, d’une palingénésie des cendres. Mythe du phénix toujours à refaire. Gagnon nous dit peut-être ceci : il y aura toujours cendre – là. Tout n’est pas – tout ne sera pas – perdu.

Le « dernier » dessin de l’exposition de Mathieu Gagnon reprend, en la modifiant, une phrase un peu mystique, en voici le détail :

« Dans les cabinets curieux, non seulement possèderons-nous la science des plantes par leurs graines, mais aussi celle des animaux pourvu que soient conservés leurs ossements. Alors tu verras que chaque corps de cette Arche de Noé a la capacité de surgir de ses propres cendres par une nécromancie licite. » Pierre Borel, 1620-1671.

« Dans les cabinets curieux, non seulement possèderons-nous la science des plantes par leurs graines, mais aussi celle des animaux pourvu que soient conservés leurs ossements. Alors tu verras que chaque corps de cette Arche de Noé a la capacité de surgir de ses propres cendres par une nécromancie licite. » Pierre Borel, 1620-1671.

Il s’agit de la traduction d’une citation du médecin Pierre Borel, que Mathieu Gagnon avait retrouvé par l’entremise d’une traduction présente dans une nouvelle de H. P. Lovecraft. Je le sais parce que j’ai contribué, indirectement, à sa traduction en agissant comme intermédiaire entre lui et une tierce personne, lui aussi intermédiaire – nommons-le : François Gagnon – pour un traducteur de latin… En bref : que des intermédiaires pour une citation dont l’origine est incertaine, puisque Borel est souvent confondu avec un certain Borelly (les deux pouvaient latiniser leur nom en Borellus)[1]. Il s’agit d’une citation qui se vit et se survit entre les langues, dans l’interstice entre la parole et l’écrit, entre le savoir exotérique (public) et ésotérique (alchimique), entre la philosophie et la littérature, entre le dessin et sa critique. C’est une suite de reprises, de références, c’est-à-dire de ce qui constitue une culture, ou mieux, ce qui institue une certaine idée de la tradition comme itération du différent, sans point d’ancrage ni centre autoritaire. La citation n’a peut-être pas d’origine, elle n’a certainement pas de finalité positive.

Gagnon, avec ses dessins, interprète une parole venu d’ailleurs (du passé ou de l’avenir?) – il interprète au sens de l’interpretatio latine (avant l’invention du mot « traduction »), c’est-à-dire à la fois traduit et commente, il transmet. Avec ses dessins qui forment la paratextualité de la citation, il contribue peut-être à une vieille fable qui se donne comme la première parole de l’Hespérie (Heidegger), celle d’Anaximandre, transposée et commentée, récupérée et modifiée, depuis le VIe siècle avant J.-C. jusqu’à aujourd’hui :

ἐξ ὧν δὲ ἡ γένεσíς ἐστι τοῖς οὖσι, καὶ τὴν φθορὰν εἰς ταῦτα γίνεσθαι κατὰ τὸ χρεών· διδόναι γὰρ αὐτα δίκην καὶ τίσιν ἀλλήλοις τῆς ἀδικίας κατὰ τὴν τοῦ χρόνου τάξιν

… mais « ce d’où il y a, pour les êtres, génération, c’est en cela aussi qu’a lieu la destruction, selon ce qui doit être; car ils se rendent justice et réparation, les uns aux autres, de leur mutuelle injustice, selon l’assignation du Temps » …[2]

Celui qui fut le premier à faire de l’ἀρχή (le principe, la source, l’origine – voir le passage « ſpiritum illum archeumque rerum » dans la citation de Borel) un principe philosophique en lui attribuant le sens de l’infini (ἄπειρον), semble donc dire que la destruction est l’effet d’une justice sur la génération : il est juste que ce qui existe périsse, et le Temps est son arbitre immanent. Heidegger propose toutefois, pour la dernière partie de cette citation, la seule qu’il juge « authentique », ceci :

… tout au long du maintien [κατὰ τὸ χρεών]; ils laissent quant à eux avoir lieu accord donc aussi déférence de l’un pour l’autre (en l’assomption) du discord[3].

La traduction-commentaire de Heidegger a été ridiculisée par plus d’un philologue qui n’y ont vu aucune pertinence scientifique. Heidegger, qui avait sans doute prévu cette critique, s’explique :

Nous ne pouvons pas prouver scientifiquement cette traduction; nous ne devons pas, en vertu de quelque autorité, simplement lui faire foi. La portée de la preuve scientifique est trop courte. Et il n’y a pas de place, dans la pensée, pour une croyance. La traduction ne peut être que repensée dans la pensée de la parole. Or la pensée est le Poème de la vérité de l’être dans le dialogue historial des pensants.

C’est pourquoi la parole ne nous dira jamais rien, tant qu’on se bornera à l’expliquer à coup d’histoire et de philologie. Chose étrange, la parole ne nous parle que lorsque nous déposons le parler prétentieux de notre habituelle représentation, en méditant le désarroi du destin du monde. (p. 448)

Sans grande prétention, Mathieu Gagnon s’est organisé un petit cabinet de curiosités (in muſæis curioſorum), un musée, où il peut faire son travail alchimique sur les cendres de notre époque, c’est-à-dire ce reste qui restera. Les dessins de Gagnon sont, je pense, des traductions-commentaires du passé – par la transmission d’une parole antérieure – et de l’avenir – par l’anticipation prophétique d’un possible. Ils pensent le Temps présent, contre lui et avec lui, intempestivement. Ils participent d’une chaîne de paroles qui pensent la survivance comme ce qui reste, quand tout risque de disparaître. La palingénésie ici, ce qui fait retour, c’est aussi une pensée sur le retour, y compris faire retour vers ce qui vient.


[1] Pour l’histoire compliquée de cette citation, de son origine, ses commentaires et traductions, on pourra lire « La question de la palingénésie, de Paracelse à H. P. Lovecraft en passant par Joseph Du Chesne, Agrippa d’Aubigné et quelques autres », par Didier Kahn. À titre de conservation des restes, je donne la citation « originale » de Borel :

Neque ſolum de Plantis cognitis ſed & de incognitis ſcientiam habebimus per fructus, ſemina & fruſtula quæ maris inconſtantia ab incognitis deponit ripis, quæque in muſæis curioſorum aſſeruantur. Et quod magis mirum idem de animalibus fiet, habebis Arcam Noë in Muſæo. Sic, que videbis formas rerum omnium immortales eſſe, maximum reſurrectionis argumentum, & ſpiritum illum archeumque rerum ſibi corpus ſolitum iuxta ſcientiam ſuam & prædeſtinationem concinnare poſſe, magneticè materiam ab elementis attrahendo, cumque in aqua illa non habeat craſſa elementa, umbratile tantum ſibi corpus effingit.

On peut la retrouver aux pages 324 et 325 du Hiſtoriarum & Obſeruationum &c, 1656.

[2] Traduction de Marcel Conche, dans Anaximandre, Fragments et Témoignages, PUF, 1991, p. 157.

[3] « La parole d’Anaximandre », dans Les chemins qui ne mènent nulle part, trad. Wolfgang Brokmeier, Gallimard, 1962.

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