L’histoire urbaine montréalaise: l’état des savoirs

Critique d’ouvrage collectif Histoire de Montréal et de sa région, dirigé par Dany Fougères, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012.

Par Frédéric Mercure-Jolette | Université de Montréal

Histoire de Montréal et de sa région

Depuis quelques années, les recherches en histoire urbaine à Montréal s’intensifient et se diversifient. Contenant 35 chapitres, plus de 30 contributeurs et près de 1600 pages, l’immense collectif dirigé par Dany Fougères, Histoire de Montréal et de sa région, offre un large portrait des recherches actuelles. La première caractéristique de cet ouvrage n’est ni le renouvellement ni la rupture qu’il produirait dans l’étude de l’histoire montréalaise, mais bien son inscription dans la continuité des recherches antérieures dont il se veut à la fois un panorama et un approfondissement.

Les thèmes et les périodisations organisant ce collectif correspondent aux tendances dominantes établies par Claire Poitras dans ses recherches sur l’histoire urbaine au Québec et au Canada[1]. Au début des années 2000, Poitras écrivait que l’histoire urbaine canadienne et québécoise s’intéressait surtout au processus de suburbanisation, à la question de l’ethnicité et des classes sociales, à la redéfinition des rapports hommes/femmes, à la question de la gouverne et du pouvoir et à la constitution d’une culture proprement urbaine. Ces cinq thèmes sont omniprésents dans le second tome. Cependant, la question des rapports hommes/femmes est plutôt secondaire, tandis que les mutations de l’économie montréalaise – entendons ici le passage de l’économie industrielle à l’économie du savoir – occupent une place centrale. De plus, Poitras affirmait que la période qui va de 1850 à 1950 est la plus étudiée en histoire urbaine québécoise. Histoire de Montréal et de sa région ne fait pas exception à cette règle, quoique l’on pourrait étirer cette période jusqu’aux années 1970. En effet, juste en regardant la table des matières, on remarque des disproportions : seulement trois chercheurs ont contribué à la première partie qui porte sur la période allant des origines à 1796. Roland Viau, par exemple, a écrit cinq des sept chapitres de cette section, ce qui montre la rareté des spécialistes de cette période. Les deux autres parties, plus proportionnelles, s’attardent successivement à la naissance de la métropole moderne entre 1796 et 1930 et à la multiplication des territoires allant de l’ouverture du pont Jacques-Cartier à nos jours.

L’insistance sur la période allant de 1850 à 1970 s’explique assez simplement : c’est à cette époque que se construit et se consolide la ville moderne telle que nous la connaissons. La modernisation à la fois sociale, politique, économique, technologique et culturelle est, durant cette période, particulièrement visible. « C’est le mouvement, écrit Fougères, son intensité et ses particularités qui révèlent le pouls et la vitalité d’une région. L’histoire de la région de Montréal est un récit du mouvement, dans le temps et dans l’espace. » (p. 12) Conséquemment, l’histoire urbaine montréalaise s’intéresse plus particulièrement aux moments où le paysage de la ville est en mouvement. En outre, Fougères souligne que « ce découpage du temps historique de Montréal et de sa région tient de notre approche à la jonction de la géographie historique et de l’histoire environnementale et se distingue donc d’une périodisation politique plus usuelle » (p. 15).

Ainsi, ce livre permet de réfléchir à la fertilité heuristique du point de vue urbain. Écrire l’histoire de la ville n’est pas la même chose que d’écrire l’histoire de l’État-nation. La ville est un objet aux frontières floues. Si le Québec et le Canada ont des frontières territoriales claires, on ne peut en dire autant de Montréal. Le territoire couvert par l’administration municipale montréalaise est certes bien défini, or, l’utilisation du terme Montréal est très ambiguë, car il réfère la plupart du temps à un territoire mal défini, soit la région de Montréal. De même, l’histoire urbaine est très rarement une histoire municipale : elle ne se restreint pas aux frontières institutionnelles et juridiques des municipalités, bien au contraire. En ce sens, il est intéressant de noter le nombre restreint de textes dans Histoire de Montréal et de sa région portant précisément sur l’administration municipale de la Ville de Montréal et on n’en trouvera aucun sur l’évolution de celle-ci au XXe siècle. Dany Fougères, qui signe trois articles sur le XIXe siècle montréalais, expose la naissance et la consolidation de l’administration municipale, de la Loi sur les chemins en 1796 qui institue pour la première fois une administration territoriale, à la création permanente de la corporation municipale en 1840. Laurence Bherer et Jean-Pierre Collin, quant à eux, consacrent un chapitre à relater l’histoire pleine de controverses de l’idée, plus vieille que l’on pourrait penser, d’un gouvernement insulaire et métropolitain.

En somme, l’histoire urbaine, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne s’écrit pas à partir d’un sujet aux frontières territoriales clairement établies. Le sujet ville ne semble pas se définir facilement. Le lecteur d’Histoire de Montréal et de sa région sera même parfois confondu : qu’est-ce que Montréal? La réponse n’est pas évidente. « De fait, il n’existe pas encore aujourd’hui de définition de la région montréalaise qui fasse consensus, affirme Fougères » (p. 13). Par exemple, Gilles Sénécal et Nathalie Vachon montrent que dans la deuxième moitié du XXe siècle le schéma urbain traditionnel fait de cercles concentriques allant de la ville-centre vers les banlieues-dortoirs périphériques s’est grandement complexifié. Montréal est devenu une région polycentrique dans laquelle les voix de navettage ne sont plus unidirectionnelles, car certains pôles d’activité économique et culturelle se sont constitués dans ce qui était auparavant considéré comme la périphérie. De même, Claire Poitras, qui étudie trois villes de banlieue planifiées, Brossard, Candiac et Lorraine, introduit de la complexité dans la conception traditionnelle et stéréotypée des banlieues en montrant qu’elles ne sont pas toutes aussi homogènes que l’on pourrait le penser.

L’histoire urbaine fait aussi généralement une place particulière à la perspective du quotidien. Plusieurs textes d’Histoire de Montréal et de sa région tentent de reconstruire ce que fut la vie quotidienne montréalaise du passé : Laurent Turcot s’intéresse à la rue et la sociabilité au XVIIIe siècle, Danielle Gauvreau aux identités sociales et à la vie familiale au tournant du XXe siècle et Magda Fahrni à la vie quotidienne durant la Deuxième Guerre mondiale. La perspective du quotidien se surajoute aussi fréquemment à la question sociale. La thématique de la pauvreté urbaine, de l’immigration, de la mobilisation sociale et de l’assistance sociale est très importante dans ce collectif. Martin Petitclerc signe un texte sur la constitution de la classe ouvrière au XIXe siècle; Jean-Marie Fecteau et Janice Harvey s’intéressent au réseau charitable de la même époque; Sylvie Taschereau étudie les années de la crise et les débats entourant la mise en place de politiques d’assistance sociales; Anick Germain, Damaris Rose et Myriam Richard étudient l’immigration dans les banlieues; Anne-Marie Séguin, Paula Negron-Paublette et Philippe Apparicio analysent l’évolution de la distribution géographique de la pauvreté et de la richesse dans la seconde moitié du XXe siècle; tandis que Laurence Bherer et Jean-Pierre Collin s’intéressent à l’institutionnalisation de la participation publique durant cette même période. Le collectif se termine avec trois textes portant sur l’émergence de la culture urbaine moderne, avec une focalisation particulière sur les années 1960, ces dernières étant considérées par Guy Bellavance et Christian Poirier comme un moment de basculement.

Le livre accorde aussi une place au problème du bilinguisme, sans toutefois faire de celui-ci l’enjeu ultime de l’histoire montréalaise. Deux textes traitent en détail de cette question : Yvan Lamonde analyse la cohabitation et les échanges entre les cultures francophone et anglophone au XIXe siècle, tandis que Normand Perron étudie le difficile partage de l’espace au XXe siècle et les luttes politiques qui ont entouré celui-ci. Par ailleurs, un seul texte traite précisément des institutions religieuses montréalaises, ce qui montre le peu d’intérêt que reçoit actuellement cette question en histoire urbaine montréalaise.

Le livre est donc organisé tout d’abord de manière chronologique et ensuite de manière thématique. Ainsi, il existe quelques recoupements entre les textes, surtout dans la seconde et la troisième partie. L’ouvrage est plutôt lourd, dans tous les sens du terme; il est, cependant, extrêmement instructif. Ce n’est pas exactement le genre de bouquin que l’on lit de carton à carton, quoique les textes sont pour la plupart très intéressants. Ce livre se lit plutôt d’une manière oblique. Le lecteur aura tendance à aller directement aux thèmes qui le passionnent davantage. Fait important, les textes sont ponctués de nombreuses images, ce qui rend la lecture beaucoup plus captivante. Plusieurs dessins et photos d’archives, de cartes historiques, de publicités d’époque et de tableaux de données démographiques sont contenus dans cet ouvrage, ce qui en rehausse grandement la valeur.

Finalement, ce livre, désirant synthétiser l’histoire de Montréal des origines à nos jours, est-il trop ambitieux? Pas vraiment, car l’objectif n’est pas d’épuiser l’histoire de Montréal, mais bien de montrer l’état des savoirs. Ainsi, il fait apparaître la ville comme un objet à la fois extrêmement fascinant, quoique toujours insaisissable. En ce sens, peut-être aurait-il fallu, pour le titre, mettre le terme « histoires » au pluriel.


[1] Cf. Claire Poitras, « L’histoire urbaine au Québec durant les années 1990 : de nouvelles tendances? », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 54, no 2, 2000, p. 219-245, et « L’histoire urbaine au Canada : l’espace, les citadins et les gouvernants », Revue d’histoire urbaine, vol. 32, no 1, 2003, p. 43-53.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s