La pensée politique comme mixte mal analysé – sur un ouvrage collectif en étude des idées politiques

Annonce du lancement de l’ouvrage collectif Ceci n’est pas une idée politique, D. Giroux et D. Karmis (dir.), PUL, 2013.

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Affiche du lancement de Ceci n'est pas une idée politique.

Affiche du lancement de Ceci n’est pas une idée politique.

Le vendredi 22 novembre aura lieu le lancement de l’ouvrage collectif Ceci n’est pas une idée politique, sous la direction de Dalie Giroux et Dimitrios Karmis, de 16 à 18 heures au Quai des Brumes (4481, rue Saint-Denis, Montréal). Il y aura un débat libre avec quelques contributeurs : Charles Blattberg, Francis Dupuis-Déri, Dalie Giroux, Sylvie Goupil, Dimitrios Karmis, Diane Lamoureux et Ricardo Peñafiel.

Publié aux Presses de l’Université Laval, cet ouvrage de près de 500 pages rassemble les contributions des auteurs nommés ci-dessus, en plus de celles de Ronald Beiner, Jean-Pierre Couture, Gilles Labelle, Charles Larmore, Jocelyn Maclure, Koula Mellos, Douglas Moggach, Lawrence Olivier, Jessica Olivier-Nault, Paul Saurette, Augustin Simard, Daniel Tanguay et Kathryn Trevenen, et débute avec une préface de James Tully.

Dès l’introduction, les directeurs de l’ouvrage, professeurs à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, annoncent le problème qui sera au cœur du livre, soit la définition de ce qu’on nomme parfois, avec quelque difficulté, la « pensée politique ». Un peu à la manière de Bergson, la pensée politique se présente comme un mixte mal analysé, c’est-à-dire un complexe affectif que l’intuition, à la fois comme sentiment premier et comme méthode précise, devra analyser par un travail de la différence. Giroux et Karmis ne se sont donc pas attardés à la question de l’idée (ou du concept), mais aux conditions de possibilité de l’émergence d’une étude des idées politique, qu’ils analysent notamment à partir de l’environnement académique.

Ceci n’est pas une idée politique, D. Giroux et D. Karmis (dir.), PUL, 2013.

Si l’étude des idées politiques est reconnue comme champ, son ancrage disciplinaire n’est pas toujours certain, comme en fait preuve son chevauchement entre les départements de philosophie et de science politique. Cette situation fait en sorte qu’elle est toujours potentiellement la cible de critiques des deux côtés : « […] notons que si la pertinence de l’étude des idées politiques dans les départements de science politique est souvent contestée parce qu’il s’agirait d’un domaine aux approches trop peu ‘scientifiques’, il en va parfois de même dans les départements de philosophie parce que la philosophie politique serait trop ‘normative’. » (p. 2, n. 3)

Dans la perspective des sciences sociales où la méthode se veut le garant de la scientificité, l’étude des idées politiques est toujours suspectée d’être inutile dans/pour l’économie de la recherche. On la verra alors comme faisant partie des « humanités » compris comme la réserve aujourd’hui non-monneyable du savoir : au pire elle sera perçue comme inutile et obsolète, au mieux comme utile « à long terme », c’est-à-dire « plus tard », « un jour », « peut-être ». L’usage et l’utilité – qui, avec son envers, l’« inutilité », demeure probablement l’opposition la plus urgente à être déconstruite – est à la fois la condition de possibilité institutionnel de l’étude des idées politiques (parce qu’il faudra bien y faire voir une « valeur »), et la question centrale de son organisation. Car c’est autour de l’usage de l’histoire que s’articule le débat sur le contextualisme avec, comme pôles, l’École de Cambridge (Skinner, Pocock, Dunn, etc.) et l’École de Chicago (Leo Strauss et ses disciples). À quoi ça sert, l’histoire des idées? C’est la question de départ entre partisans d’une Grande Tradition d’un côté (Strauss), et ceux d’une contextualisation de l’autre (Cambridge), mais les deux admettent l’utilité de faire retour vers les textes mêmes, et ce, pour notre époque[1]. La différence se trouvera dans la pragmatique de l’adresse de l’auteur et peut se résumer comme suit : Locke répondait-il à Hobbes ou à Filmer?

En plus de la distinction entre connaissance utile et inutile (ou entre utile maintenant et utile plus tard – définis comme recherche appliquée pour la première et recherche fondamentale pour la seconde), Giroux et Karmis distinguent trois composantes à ce mixte mal analysé : la « philosophie politique » (une pensée des systèmes : Hegel), la « théorie politique » (les lois d’observation des phénomènes politiques : Schumpeter) et l’« histoire des idées » (étude des contextes : Macpherson). Que faire alors de la « pensée politique », pratique intellectuelle « la plus obscure » selon les directeurs de l’ouvrage?

La pensée politique, si elle doit se définir à l’intérieur du champ délimité ici, ne semble pas posséder de caractéristiques qui lui soient propres. […] Son ubiquité (il y a de la pensée politique dans toutes les parties du champ) et son absence de spécificité (la pensée politique n’a pas de frontières claires en terme d’approches et de méthodes) peuvent-elles définir une pratique concrète de la vie intellectuelle qui s’appellerait pensée politique? Et si c’est le cas, quel est le propos de cette pratique? (p. 7)

Giroux et Karmis tenteront de répondre à ces questions par le détour d’une analogie entre la théâtralité et le discours savant sur le/la/les politique(s) : « […] la création d’une scène sur laquelle est disposé un sujet (le chercheur), un objet (ce que le sujet prend pour extérieur à lui-même) et un troisième ordre qui comprend les signes qui tiennent le lieu de cette objectivation en tant qu’ils créent des objets. » (ibid.) Contre cette conception où le pensé est distinct du pensant, séparation rendue possible grâce à l’ordre des signes, les directeurs proposeront de repenser la pensée politique :

Or, la pensée politique, activité sans propriétés exclusives, est directement en porte-à-faux avec cette entreprise scénique de l’objectivité, et elle se montre par là, dans la subversion de la mise en scène savante, comme un penser-politique. Contre une pensée du politique ou un penser au politique, la pensée politique exige, contre la suspension de l’attitude naturelle, de persister dans le monde. L’absence de hiatus entre le sujet connaissant et le réel qui se joue alors dans cette pratique est une posture de la contamination : le discours de la pensée politique est toujours déjà dans le monde dont il est question dans ce discours, il circule aussi bien dans les sujets que dans les objets de la philosophie politique, de la théorie politique, et de l’histoire des idées politiques (p. 8).

C’est selon cette réflexion que l’on pourra parler de la pensée politique comme mixte mal analysé, non pas comme résultant d’une analyse (finale) erronée, mais au contraire comme ce qui est déjà là, précédant l’analyse. Gilles Deleuze, grand commentateur de Bergson, dira ceci du problème du mixte mal analysé :

Nous ouvrir à l’inhumain et au surhumain (des durées inférieures ou supérieures à la nôtre), dépasser la condition humaine, tel est le sens de la philosophie, pour autant que notre condition nous condamne à vivre parmi les mixtes mal analysés, et à être nous-même un mixte mal analysé (Le bergsonisme, p. 19.).

Aller, par l’étude des idées, au-delà de l’idée politique et en deçà, voilà peut-être le sens de la « pensée politique » et l’invitation à ne pas confondre « œuvre » ou « texte » et « idée politique », d’où le titre étrange de l’ouvrage qui use négativement d’un déictique. Ceci n’est pas… : car ce qui est en jeu politiquement ne se pense pas sous l’espèce de la désignation arbitraire d’objets une fois représentés, mais par l’étude du complexe de leurs relations à chaque fois en dehors d’eux-mêmes – au-delà et en deçà.

L’ouvrage se compose de dix-huit chapitres répartis en quatre parties. La première, « Entre la pensée et l’écriture », comprend les contributions de Ronald Beiner, Daniel Tanguay, Gilles Labelle et Koula Mellos. Tous les quatre s’intéressent aux méthodes de lecture rapprochée (close reading). Beiner (traduit par Darren O’Toole) ouvre cette partie en proposant de voir la philosophie politique comme entreprise dialogique et en comparant l’approche textualiste de Strauss et l’approche contextualiste de Skinner à partir d’une lecture d’un chapitre du Contrat social de Rousseau. Alors que Tanguay analyse l’art d’écrire de Strauss comme un principe de lecture « strictement interne », Labelle présente la lecture de Strauss par Miguel Abensour pour qui la méthode straussienne, dans sa version forte, se veut pour la philosophie une protection contre sa part non-philosophique, ce qui conduit Abensour à s’intéresser à l’utopie. La possibilité de la fiction comme pensée politique est au cœur du dernier chapitre de cette partie, par Koula Mellos, qui s’intéresse au principe d’ironie dans le roman moderne, de Cervantès à Robbe-Grillet.

« Le texte et son dehors », deuxième partie de l’ouvrage, s’intéresse aux approches dites « contextualistes », s’opposant aux approches abordées dans la première partie. Alors que Jean-Pierre Couture présente des « théories de la médiation » (de Hans-Georg Gadamer à Pierre Bourdieu en passant par Randall Collins), Augustin Simard s’intéressera plus spécifiquement aux approches de la réception des idées avec un retour à l’« esthétique de la réception » (Jauss et Iser) et une présentation du travail de Claude Lefort sur Machiavel. Dans un texte commun, Lawrence Olivier et Jessica Olivier-Nault proposent une approche constructiviste en histoire des idées dans laquelle l’objet d’étude ne sera ni les œuvres, ni les auteurs, mais les « formations discursives » qui contribuent à la formation des représentations des idées politiques. Dans le chapitre suivant, Ricardo Peñafiel présente l’analyse du discours comme approche pour l’étude des idées. Le discours ici sera entendu comme l’espace en tension entre le texte et le contexte. Terminant cette partie, le chapitre de Dimitrios Karmis se veut une analyse comparative entre les herméneutiques de la différence, celle de Gadamer et celle de Skinner.

Dans la troisième partie, « La modernité en projet », on pourra lire les contributions de Douglas Moggach (traduit par Émilie Bernier), Jocelyn Maclure, Charles Larmore (traduit par Dominic Cliche, François Côté-Vaillancourt, Julien Primeau-Lafaille), Diane Lamoureux et Dalie Giroux. Ces textes ont en commun d’offrir des approches qui sont centrées sur les grands courants en idées politiques : l’idéalisme allemand pour Moggach, le libéralisme anglais et la philosophie analytique pour Maclure et Larmore, le féminisme pour Lamoureux, et l’approche généalogique chez Marx et Nietzsche lus par Foucault pour Giroux.

Dans la dernière partie, « Idées, culture et politique », qui comprend les études qui s’intéressent à la production contemporaine non traditionnelle des idées, Charles Blattberg (traduit par Alexandre Paquin-Pelletier) tente d’évaluer quatre philosophies politiques contemporaines (neutralisme, postmodernisme, pluralisme et patriotisme), alors que Paul Saurette et Kathryn Trevenen (traduits par Darren O’Toole) offrent une réflexion sur les affects et les émotions dans la pensée politique, notamment avec les travaux de William Connolly, Brian Massumi et Lawrence Grossberg. Sylvie Goupil propose une analyse sur la « constellation postmoderne » (Baudrillard, Maffesoli, Deleuze et Guattari) et Francis Dupuis-Déri conclut l’ouvrage avec un appel à un manifeste pour la libération des idées politiques, à partir duquel la pensée politique ne se pensera plus dans le cercle fermé des universitaires.

On peut féliciter la grande diversité des réflexions exposées dans l’ouvrage Ceci n’est pas une idée politique, entreprise trop peu courante dans les publications universitaires. Il manquerait toutefois une approche que je pense nécessaire pour appréhender l’histoire des idées. Et ce n’est pas la moindre, il s’agit de la traduction. Aucune contribution n’attaque de front la question de la traduction ou propose une approche qui pourrait permettre de penser une histoire des idées entre les cultures, approche qui serait pourtant essentielle pour comprendre la diffusion des idées. Cette omission n’est pas rare, c’est plutôt la norme en histoire des idées pour laquelle la traduction est tout au plus ancillaire par rapport aux « vrais » enjeux que sont les interprétations des idées – comme si les idées étaient extérieures à leur expression langagière (ou mieux, le langage serait extérieur aux idées). Pour ne donner qu’un exemple de cette secondarité de la traduction, notons que dans les 782 pages du livre Le travail de l’œuvre Machiavel de Claude Lefort (dont on peut lire dans Ceci n’est pas une idée politique qu’il est l’« ultime représentant » de la théorie de la réception), il y a tout au plus une quinzaine d’occurrences du mot « traduction », la plupart du temps soit comme métaphore du procès de l’interprétation, soit pour référer à une édition traduite. Bref : la question de la traduction peut être soulevée, mais aux conditions de son propre effacement.

Dans son livre cité plus haut, Jean-Guy Prévost fait rapidement une distinction (p. 7-8) entre l’approche historique et l’approche philosophique des idées politique qui ferait la différence entre une œuvre à portée philosophique (mais sans réelle diffusion) et une œuvre populaire (mais avec un contenu philosophique faible). Cette distinction, que Prévost compare à celle faite en esthétique et en épistémologie, peut s’appliquer à toute œuvre, car une œuvre possède toujours un aspect interne philosophique (que les approches textuelles peuvent analyser – le pôle de l’approche straussienne en est l’extrême réalisation) et un aspect externe historique (l’approche contextualiste de l’École de Cambridge, par exemple). Une nouvelle approche traductologique en histoire des idées – qui reste à faire – permettrait de repenser à nouveaux frais cette dichotomie. Sans reprendre entièrement cette distinction, elle devrait la préciser.

Les approches proposées dans l’ouvrage collectif – nécessaires pour penser une étude des idées politiques – se présentent néanmoins toutes comme une sémasiologie du texte – et les deux « pôles », pour reprendre la distinction de Prévost, que sont Chicago et Cambridge s’accordent tous deux sur ce point –, elles visent d’abord à délimiter l’intelligibilité du texte historique. La traduction permet pour sa part de redoubler la question de l’interprétation des textes en l’étendant vers une onomasiologie : elle ne poserait pas seulement la question de la manière d’interpréter un texte, mais aussi la manière d’exprimer cette interprétation dans un nouveau texte. Même si, de prime abord, la traduction semble absente de la réflexion en histoire des idées, celle-ci l’a pourtant utilisée massivement, mais de manière plus ou moins réflexive : disciple de Strauss, Allan Bloom a retraduit la République de Platon selon l’ordo mysterium du texte original, et l’École de Cambridge a investi la sphère éditoriale anglophone avec la collection bleue au Cambridge University Press[2]. Les deux « pôles » en étude des idées politiques, lorsqu’il s’agit d’utiliser pragmatiquement la traduction, se ressemblent sur cette question[3].

Ainsi, je pense que la question de la traduction devra un jour être pris en compte et servir de base analytique à une étude historique des idées, car le traducteur n’a pas seulement à interpréter le texte de départ, il doit en outre faire des choix de traduction qui influenceront les interprétations futures des textes, et cette faculté devrait servir de modèle pour penser l’acte performatif même de l’étude historique des idées politiques. S’il est possible d’admettre que la pensée politique est out there, tout autour de nous – donc peut-on supposer toujours-déjà dans la traduction –, il faut aussi du même coup admettre que l’étude en elle-même possède une part politique qui participe d’une réflexion sur les savoirs des humanités, et de la compréhension de ce mixte mal analysé qui est toujours-déjà en nous.


[1] Le petit livre De l’usage des idées politiques de Jean-Guy Prévost, publié en 1995 aux Presses de l’Université du Québec, et qui a servi de point de départ à un colloque à l’origine de Ceci n’est pas une idée politique, en donne une excellente vue d’ensemble.

[2] Jean-Guy Prévost mentionne rapidement la question de la traduction dans l’introduction à son livre (notamment avec Bloom) et écrit, à propos de Locke, que trois siècles après la première traduction en 1691 du deuxième Traité du sur le gouvernement civil, il se pourrait qu’une traduction complète du premier voit bientôt le jour (p. 7). Près de vingt après la publication de ce livre, à ma connaissance, cette traduction n’existe toujours pas. En fait, en faisant quelques recherches sur le web avec l’expression « Les deux Traités du gouvernement civil », on accède à une entrée de Wikipédia du même nom qui nous redirige immédiatement vers une deuxième entrée « Traité du gouvernement civil ». Dans la section « Liens externes » de cette page, on peut voir la référence au « Livre I du Traité du gouvernement civil », avec un hyperlien qui nous redirige vers… le second traité. Non seulement la traduction n’existe pas encore, mais l’original est même en train de disparaître. Robert Filmer, par ailleurs, n’a toujours pas été traduit lui non plus.

[3] Il serait par ailleurs fort intéressant d’appliquer les outils méthodologiques des écoles de Cambridge et Chicago à l’intérieur d’une analyse comparée de leurs retraductions. Une question majeure de la traduction des textes des sciences humaines et sociales est la référence intertextuelle, et le traducteur possède à cet égard un grand pouvoir, selon les décisions qu’il prend, quant à la compréhension qu’aura le lecteur du contexte de l’œuvre.

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