Archives mensuelles : décembre 2013

Les 10 articles de Trahir les plus lus en 2013

Comme pour l’an passé, on vous fait la liste des articles les plus lus pendant l’année 2013. Profitez-en pour lire ceux que vous avez manqués!

  1. Charlie et moi (n’allons plus) à la manif, par Marie-Ève Bélanger
  2. Pourquoi Beaudet fait de l’humour et Ygreck n’en fait pas: deux cas de caricature, par René Lemieux
  3. Pourquoi je manifeste malgré les coups de matraque, par Florence Godmaire-Duhaime
  4. La grève du zèle du SPVM, par Jean-François Marquis
  5. Je suis allé voir ma psy, par David Chabot
  6. Réponses aux trois questions sur le harcèlement, par Véronique Robert
  7. Qu’est-ce qu’une valeur?, par Simon Labrecque
  8. Verdict du procès Dulac: coupable de menaces, par Simon Labrecque
  9. Pourquoi Félix Guattari est-il nécessaire en 2013?, par Liane Mozère
  10. La société contre-attaque, par Blaise Guillotte
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Traductions du « noble mensonge » de Platon

Par René Lemieux, Montréal

Je publie ici une série de traductions du passage sur le «noble mensonge» chez Platon (Livre III de la République, 414b-c). Il s’agit d’une mise en réserve pour un usage ultérieur.

Le passage sur le «noble mensonge» précède le récit du mythe des trois races métalliques évoquant l’inégalité parmi les hommes et justifiant la distribution hiérarchique du pouvoir (jusqu’à 415e). J’ai précédé le passage d’un autre (382c-d), celui distinguant le bon du mauvais mensonge (j’ai souligné le terme pharmakon et ses traductions).

Dans les deux cas, c’est Socrate qui parle.


[382c] Τί δὲ δὴ τὸ ἐν τοῖς λόγοις [ψεῦδος]; πότε καὶ τῷ χρήσιμον, ὥστε μὴ ἄξιον εἶναι μίσους; ἆρ’ οὐ πρός τε τοὺς πολεμίους καὶ τῶν καλουμένων φίλων, ὅταν διὰ μανίαν ἤ τινα ἄνοιαν κακόν τι ἐπιχειρῶσιν πράττειν, τότε ἀποτροπῆς ἕνεκα ὡς φάρμακον χρήσιμον γίγνεται; καὶ ἐν αἷς νυνδὴ [382d] ἐλέγομεν ταῖς μυθολογίαις, διὰ τὸ μὴ εἰδέναι ὅπῃ τἀληθὲς ἔχει περὶ τῶν παλαιῶν, ἀφομοιοῦντες τῷ ἀληθεῖ τὸ ψεῦδος ὅτι μάλιστα, οὕτω χρήσιμον ποιοῦμεν;

[414b] Τίς ἂν οὖν ἡμῖν, ἦν δ’ ἐγώ, μηχανὴ γένοιτο τῶν ψευδῶν τῶν ἐν δέοντι γιγνομένων, ὧν δὴ νῦν ἐλέγομεν, γενναῖόν [414c] τι ἓν ψευδομένους πεῖσαι μάλιστα μὲν καὶ αὐτοὺς τοὺς ἄρχοντας, εἰ δὲ μή, τὴν ἄλλην πόλιν;

 

Traducteur: Allan Bloom (The Republic of Plato, 2nd Edition, Basic Books, 1968, 1991, pp. 60, 93)

[382c-d] « Now, what about the one in speeches? When and for whom is it also useful, so as not to deserve hatred? Isn’t it useful against enemies, and, as a preventive, like a drug, for so-called friends when from madness or some folly they attempt to do something bad? And, in the telling of the tales we were just now speaking about – those told because we don’t know where the truth about ancient things lies – likening the lie to the truth as best we can, don’t we also make it useful? »

[414b-c] « Could we, » I said, « somehow contrive one of those lies that come into being in case of need, of which we were just now speaking, some one noble lie to persuade, in the best case, even the rulers, but if not them, the rest of the city? »

 

Traducteur: Tom Griffith (Plato, The Republic, edited by G. R. F. Ferrari, Cambridge University Press, 2000, pp. 69, 107)

[382c-d] ‘What about verbal falsehood? When is it useful, and for whom? When does it not deserve hatred? Isn’t it useful against enemies, or to stop those who are supposed to be our friends, if as a result of madness or ignorance they are trying to do something wrong? Isn’t a lie useful in those circumstances, in the same way as medicine is useful? And in the myths we were discussing just now, as a result of our not knowing what the truth is concerning events long ago, do we make falsehood as much like the truth as possible, and in this way make it useful?’

[414b-c] ‘In that case,’ I said, ‘how can we contrive to use one of those necessary falsehoods we were talking about a little while back? We want one single, grand lie which will be believed by everybody – including the rulers, ideally, but failing that the rest of the city.’

 

Traducteur: Victor Cousin (La République, dans Œuvres de Platon, tome IX, 1846, pp. 118-119, 186)

[382c-d] Mais pour le mensonge dans les paroles, n’est-il pas des circonstances où il perd ce qu’il a d’odieux, parce qu’il devient utile? et n’a-t-il pas son utilité, lorsqu’on s’en sert, par exemple, contre des ennemis, ou même envers un ami que la fureur ou la démence porterait à quelque mauvaise action, le mensonge devenant alors un remède qu’on emploie pour le détourner de son dessein? Et encore dans les compositions poétiques dont nous venons de parler, lorsque dans notre ignorance de ce qui s’est réellement passé dans les temps anciens, nous donnons à nos fictions toute la vraisemblance possible, ne rendons-nous pas là le mensonge utile?

[414b-c] Maintenant comment inventer ces mensonges nécessaires qu’il serait bon, comme nous l’avons reconnu, de persuader, par une heureuse tromperie, surtout aux magistrats eux-mêmes, ou du moins aux autres citoyens?

 

Traducteur: Georges Leroux (La République dans Platon, Œuvres complètes, Flammarion, 2008, 2011, pp. 1544, 1577)

[382c-d] — Mais qu’en est-il du mensonge en paroles? Quand et à qui est-il assez utile pour ne plus mériter qu’on le haïsse? N’est-ce pas à l’égard des ennemis et de ceux qui comptent parmi nos amis, dans le cas où la folie ou quelque manque de jugement leur fait entreprendre quelque chose de mauvais? Le mensonge ne devient-il pas alors une sorte de remède utile, capable de les en détourner? Et pour la composition de ces histoires dont nous parlions tout à l’heure, quand du fait de notre ignorance des circonstances véridiques entourant les choses du passé, nous assimilons le plus possible le mensonge au réel, ne rendons-nous pas de cette manière le mensonge utile?

[414b-c] — Quel moyen serait alors à notre disposition, dis-je, dans le cas où se présente la nécessité de ces mensonges dont nous parlions tout à l’heure, pour persuader de la noblesse d’un certain mensonge d’abord les gouvernants eux-mêmes, et si ce n’est pas possible, le reste de la cité?

 

Traducteur: Alain Badiou (La République de Platon, Fayard, 2012, pp. 144-145, 195-196)

[382c-d] — Reste à traiter le cas du discours mensonger, cette copie inexacte du vrai mensonge. Il y a des circonstances où, à la différence du vrai mensonge, il échappe à la haine : par exemple, quand il s’adresse à des ennemis, ou à de prétendus amis que le délire ou quelque malentendu gravissime pousserait à nous trahir ou à nous faire un mauvais coup. Des paroles mensongères peuvent alors agir comme un remède pour modifier leurs intentions suspectes. Un autre exemple, dont nous parlions tout à l’heure, est celui des mythes. Comme s’agissant des temps très reculés, nous ignorons les vraies circonstances, nous pouvons inventer des légendes où ces circonstances sont aussi semblables que possible à leur vérité voilée, et par là même faire œuvre utile en mentant.

[414b-c] — N’y a-t-il pas, dans toute représentation politique, dit Socrate soudain plein de gravité, quelque chose comme un mensonge utile, un mensonge nécessaire, un mensonge vrai? […]

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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Re-penser la gauche comme profession de foi

Critique du livre Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques de Razmig Keucheyan, Montréal, Lux, 2010, 335 pages.

Par Simon Lavoie, Québec

Hémisphère gauche de Razmig Keucheyan

Ce livre-synthèse dresse une comparaison entre les théories révolutionnaires regroupées sous la bannière marxiste à la fin du XIXe-début XXe siècle, et les théories critiques en recrudescence depuis le milieu des années 1990. Parmi leurs principales lignes de distinction, nous trouvons l’origine des auteurs et protagonistes (déplacement progressif hors de l’Europe occidentale vers l’Asie et l’Amérique latine), la localisation académique (condensation massive dans les universités américaines), la distance avec tout mouvement de résistance concret (jadis le mouvement ouvrier), et l’absence concomitante de pensée stratégique dans les travaux récents (la séparation entre théorie et pratique, consécutive aux prises de pouvoir, aux consolidations des partis et aux durcissements doctrinaux perdure ainsi sous des traits, et pour des prétextes, différents).

Après une première partie (Contextes) consacrée principalement à un effort de périodisation des débuts du projet (de ce « quelque chose ») dont la chute du mur de Berlin a annoncé la fin, plus de 27 auteurs sont présentés avec détail (Théories). Leur posture oscille, selon la typologie de Keucheyan, de pessimiste à résistant, d’innovateur et experts à dirigeant (le cas, notamment, d’Alvaro Garcia Linera). Les anciens partisans de la pensée critique réconciliés avec le libéralisme économique (les convertis) et les défenseurs du réformisme ayant fait le trajet inverse pour épouser tardivement une orientation révolutionnaire (les radicalisés) ne sont pas représentés; les premiers faute de pertinence, les seconds, faute du nombre.

Du point de vue des nouvelles constructions du système et des sujets que l’on découvre dans ce panorama, l’exploitation économique, le rapport force de travail/capital ou autre proche équivalent cède fréquemment la place à d’autres points d’articulation jugés plus pertinents ou injustement négligés : ethnicité, orientation sexuelle, rapports sociaux de sexe, identité et reconnaissance, écologie, science et technique (ou technoscience). Semblablement, la focalisation sur l’État national comme dépositaire de la coercition tend à être remplacée, soit par une référence diffusionniste à la Foucault – les régimes de vérité ou de pouvoir-savoir – soit par une référence globalisante et supranationale, tel l’empire au sens de Negri et Hardt.

La tendance nette des nouvelles pensées critiques est au syncrétisme et à la réhabilitation de travaux anciennement marginalisés – tendance présentée comme symptomatique d’une pensée sublimant le poids des échecs historiques successifs des révolutions socialistes, comme si l’inclusion des anciens exclus de ce mouvement était gage de son rachat. À côté de cette tendance persiste un marxisme affiché et revendiqué (chez Robert Brenner, Giovanni Arrighi, E. P. Thompson, Fredric Jameson, David Harvey par exemple), ou transformé (à la sauce individualiste méthodologique chez Eric Olin Wright, et pour un temps, chez Jon Elster).

La principale qualité de cet ouvrage tient en son étendue, qui ne se traduit pas en superficialité. Il y a en effet peu de reproche à adresser aux présentations, en particulier celles d’auteurs qui ont bénéficié d’un grand rayonnement (tel Negri, Agamben, ou les innovants Žižek et Haraway). L’exercice de Keucheyan apporte une contribution à l’éclaircissement du statut problématique du socialisme comme critique et rejet du capitalisme. L’enjeu de sa renaissance relève d’un acte de foi. Le panorama historique des premières théories révolutionnaires présenté en première partie d’ouvrage mérite particulièrement le détour, étant donné la clarté que lui confère le recul, le passage du temps. L’actualité a apporté, depuis la parution de l’ouvrage, son lot d’occasions de doter les pensées critiques d’un ancrage au sein de mouvements de résistance concrets, fussent-ils temporaires. Serait-ce pour cette raison, certains arguments et propos d’importance relativement modeste, en termes de profondeur historique, mériteraient d’être revus et questionnés. Sans doute que la tenue prochaine d’un congrès de l’ampleur de Penser l’émancipation en février 2014 (du 19 au 22 à Paris-Ouest Nanterre), en offrira l’occasion.

Une première version de ce texte a été publiée en mai 2012 sur le site goodreads.com.

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L’université québécoise dans ses écuries: perspective de Gérard Beaudet

Critique du livre Les dessous du printemps étudiant. La relation trouble des Québécois à l’histoire, à l’éducation et au territoire, de Gérard Beaudet, Cap Saint-Ignace, Nota Bene, 2013.

Par Simon Lavoie, Québec

Les dessous du printemps étudiant, de Gérard Beaudet.

Urbaniste émérite et professeur titulaire de l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal, Gérard Beaudet écrit Les dessous du printemps étudiant pour remonter aux sources de mépris sans fard déversé sur les étudiants et professeurs au cours du conflit.

Son hypothèse centrale tient en une continuité historique de mentalité ou de culture que la Révolution tranquille a prétendu rompre sans y parvenir. Continuité d’une attitude de rejet et de révolte fiscale contre l’éducation opposée au travail manuel (ou travail de bras) compris comme véritable et seule école de la vie; attitude entretenue par l’Église en réaction aux premières lois sur l’éducation obligatoire dont l’Église anglicane était l’architecte; attitude réservant l’accès à l’éducation aux élites urbaines, et que l’appel des plans Nord (colonisation des Laurentides, barrage Manicouagan et Baie-James, mines et forêts de Val-d’Or, etc.) est venu ressourcer et conforter épisodiquement. Le premier chapitre détaille ce patrimoine de pensées (devenu un interdit de penser) dont la « Guerre des éteignoirs » (1840-1850) est un moment culminant.

Responsable des retards historiques persistants du Québec en matière de scolarisation, cet héritage d’opposition, faute d’avoir été explicité et confronté en pleine conscience, a empêché le décollage du projet dont les premières générations à fréquenter les universités et cégeps dans les années 1960 ont bénéficié, avant de condamner et mépriser son rappel par les étudiants d’aujourd’hui, revendiquant leur droit de le défendre et de s’en faire porteur à leur tour : le projet d’ériger l’éducation au-dessus du travail manuel, et de voir en elle et dans sa démocratisation un projet d’enrichissement collectif.

La substance de l’argument de Beaudet réside ici : la superficialité de l’engagement des Canadiens (français) dans la religion, attestée par sa désertion du culte, s’est répliquée dans leur rapport à la res publica, les conduisant à tenir la création d’appareils bureaucratiques comme la condition suffisante à faire vivre idées et projets en politique. L’approche procédurale, aculturelle et technocratique, veille au berceau des chantiers collectifs, d’où le fait que, passés leurs premiers mois, ils ne se rappellent plus à notre attention qu’au moment où leur déclin est avancé. En l’absence de capacité à faire entrer dans nos vies le sens durable des projets collectifs, le dévoiement négocié en cachette de leurs termes, conditions, et cadres de référence a libre cours, et la signification de l’engagement citoyen se ramène à la contestation ponctuelle, circonstancielle et dispersée.

Les ambitions généreuses contenues dans le rapport Parent, à l’origine du projet d’une éducation démocratisée et d’une culture humaniste, ont connu ce sort d’être prises prématurément pour acquis, puis oubliées et abandonnées au jeu du négoce à la pièce. Le consentement était préparé de longue main « aux coups de butoir des lucides », au « virage entrepreneurial » de l’université, analysé en détail (chapitre 2). « Le néolibéralisme constitu[ai]ent dans les circonstances [du Printemps] davantage le terreau qui permet la (re)floraison de cet atavisme que la cause première de l’éclosion d’une attitude nouvelle face à l’éducation » (67). Une formation universitaire est rentable pour l’individu. Non rentable, elle est une perte de temps. Le coût en incombe dans les deux cas uniquement à l’individu.

Érigé « en noblesse philosophique », cet « anti-intellectualisme » qui ressurgit du passé non avenu est encore alimenté par la féminisation du monde universitaire, d’écrire Beaudet. « [S]e pourrait-il que l’ascension massive des jeunes femmes à l’Université ait contribué, à leur corps défendant, à pérenniser l’indifférence, voire le mépris dont celle-ci est souvent victime? » (43)

Beaudet complète la démonstration en illustrant comment l’aménagement du territoire québécois a été plus clairement et plus rapidement en proie à cette mort prématurée que le projet d’université publique.

« [L]e passé, dont nous avons [voulu faire] table rase, continue de manipuler les acteurs de la scène sociale à leur insu. » (25) Nous pourrions souhaiter des formulations moins hardies, moins en proie aux critiques faciles de sa thèse que celle-ci, mais Beaudet marque des points, qui rendent sa contribution unique au-delà des constats largement partagés sur l’université-entreprise.

Reprenant l’étude comparative, et de première main, des Pays-Bas, de l’Indonésie, de la Papouasie-Nouvelle-Guinée et du Québec par Éric Schwimmer (1995), la métaphore est irrésistible. Elle consiste à envisager le retard de la scolarisation québécoise sur fond, non seulement de la dynamique de minorisation coloniale, mais qui plus est sur fond de superposition de l’ethnocentrisme dont elle est l’expression durcie et condensée, avec une métaphysique de supériorité de l’esprit (anglo-saxon, britannique) sur la matière et le corps (francophone, canadien). Mais ce serait l’objet d’une autre contribution que le montrer.

Il est aussi tentant d’esquisser un rapprochement entre la perspective de Beaudet et certaines hypothèses avancées d’anthropologie cognitive sur la genèse de l’intelligence spécifiquement morale et culturelle (fondée sur la collaboration et la prise de perspective sur soi, autrui et monde depuis des intentions partagées) (Tomasello, 2009); genèse différenciant la culture comme sui generis par rapport aux mondes physiques et biologiques, et signant l’unicité de la cognition humaine par rapport à d’autres attributs présents chez les autres mammifères sociaux tels la reconnaissance de hiérarchie par crainte d’agression physique. Nous avons ici une autre voie d’élargissement et d’approfondissement de la voie esquissée par Beaudet.

Finalement, il se pourrait que l’ouvrage nous éclaire sur l’échec d’application collective (par opposition à l’application à l’échelle du cénacle de spécialistes) d’un argument pragmatiste cher à Rorty (1999), selon lequel les évolutions perçues de la pensée ne résident pas tant dans la résolution, que dans l’abandon et le contournement pur et simple des questions irrésolues que nous pose le passé.

Beaudet nous confronte au contraire à l’actualité d’une tâche dont les Révolutionnaires tranquilles ont fait l’économie : le ménage des écuries.

Bibliographie

Rorty, Richard (1999). Conséquences du pragmatisme, Paris, Seuil.

Schwimmer, Éric (1995). Le syndrome des plaines d’Abraham, Montréal, Boréal. Mon commentaire de cet ouvrage est disponible sur goodreads.com.

Tomasello, Michael (2001). « Human Culture in Evolutionary Perspective », dans M. Gelfand, Chi-yue Chiu et Ying-yi Hong (dir.), Advances in Culture and Psychology, vol. 1, Oxford University Press, p. 5-51.

Une première version de ce texte a été publiée en mai 2013 sur le site goodreads.com.

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L’Université secrète: la perspective de Seymour

Critique du livre Une idée de l’université. Proposition d’un professeur militant, de Michel Seymour, Montréal, Boréal, 2013.

Par Simon Lavoie, Québec

Une idée de l’université de Michel Seymour.

Une idée de l’université résume les interventions de Michel Seymour, philosophe enseignant à l’Université de Montréal, au cours du conflit de 2012, et poursuit une carrière intellectuelle extra muros déjà généreuse. En cause, à travers et au-delà de la hausse des frais de scolarité : l’abandon d’un idéal de justice, et la transformation de l’université, d’institution à entreprise.

Un des éléments déclencheurs du mouvement d’opposition, une « source de tous [l]es problèmes », est l’« opacité » dont ces enjeux ont été entourés. La hausse et la transformation ont été décidées « derrière des portes closes », dans une « culture du secret », sans consultation publique ni souci de « rendre des comptes […] à la communauté universitaire et plus largement, à la population québécoise » dont les ressources sont en jeu; avant d’être présentées comme une fatalité à accepter, à observer de manière neutre et pragmatique. Les recteurs d’université dépeints en agents promoteurs du secret décisionnel logent au centre de la mire.

Administration et enseignement-recherche : chacun de ces mondes possède des buts et priorités différents. Le fossé creusé entre eux, et la domination grandissante de la part des administrateurs contribuent selon le philosophe au fait que la situation des universités est au premier chef celle d’un « mauvais financement », d’un « financement déboussolé » (141) : inflation des salaires et primes de dirigeants au service de visées clientélistes, publicitaires et immobilières (tentaculaires) déconnectées de problèmes de base plus essentiels.

Tentaculaires : partant de « réels besoins d’espace […] une course folle s’[est] engagée pour s’arracher mutuellement les ‘clientèles’ étudiantes »; « [l]’Université de Sherbrooke a un campus à Longueuil. L’Université du Québec à Trois-Rivières souhaite s’implanter à Drummondville. L’Université du Québec à Rimouski a un campus à Lévis […] » (155).

Déconnectées : (1) « face au gouvernement, [les recteurs] envisagent des projets grandioses tels que l’îlot Voyageur, le Complexe des sciences, les deux hôpitaux universitaires ou un deuxième campus à la gare de triage Outremont. D’autre part, face aux étudiants, ils tiennent un discours de misère et de sous-financement » (171-172). Et surtout (2), au-delà de l’écart tant « martelé » avec la moyenne canadienne, « à aucun moment du conflit [les recteurs] n’ont été capables de répondre à la question de savoir quels étaient le[s] besoins essentiels » des universités québécoises. « C’est l’un des aspects les plus remarquables du conflit. » (142)

L’argument du déboussolement des finances occupe une portion congrue du livre et de la réflexion (tout le chapitre 7). Le problème est présenté en imbrication aux conséquences d’un détournement des transferts fédéraux alloués à l’éducation postsecondaire vers des investissements directs. Détournement au profit d’autant de chaires de recherche du Canada, de bourses et de fondations canadiennes, et formant une stratégie de promotion du fédéralisme, d’empiètement dans les compétences du Québec en contre-offensive au dernier référendum. Cette thèse relie Une idée de l’université à L’intransigeance canadienne face au Québec (Seymour, 2001).

La première réaction des recteurs et directeurs a été de s’opposer à cette transformation, relate Seymour, d’exiger un rétablissement des transferts à leur niveau pré-1995. Mais circa le printemps 2012, toute velléité de cette sorte avait disparue et laissé place à l’acceptation sous omertà. « Il fallait […] faire comme si le gouvernement fédéral était innocent et tirer plutôt à boulets rouges sur les étudiants » (131). Ironie de ce changement de cap, à la lumière de données publiées par l’IRIS (citées page 132) : le niveau d’investissement fédéral depuis dix ans s’avère supérieur (moins économe par rapport) à celui des transferts préréférendaires. Côté transferts, le budget de fonctionnement des universités affiche certes un manque à gagner – de 600 millions $ – placé sur les étudiants, mais côté dépense « en recherche et dans les immobilisations, les chiffres s’inversent » (ibid.). « [L]’argent en moins dans les transferts en éducation postsecondaire est devenu de l’argent en plus dans les dépenses directes » (136).

Aux yeux de leurs partisans, la hausse et le rôle croissant des administrateurs se justifient par les besoins du marché, l’économie du savoir et les avancées technologiques posant des défis auxquels d’autres avancées technologiques peuvent seules répondre. « [L]a société est entrée progressivement dans une ère économique nouvelle dominée par des produits technologiquement avancés qui requièrent une innovation constante. » (63) Les connaissances adéquates requièrent une proximité nouvelle et toujours plus grande de leurs producteurs avec les lieux où cette constante se fait sentir, avec pour conséquence que la proximité physique devient proximité intellectuelle. Devenir partie prenante des entreprises revient, peu à peu pour l’université, à adopter leurs traits, à épouser « une conception entrepreneuriale d’elle-même » (ibid.).

Seymour admet pouvoir faire sienne cette analyse du contexte. « [J]e serais pour ma part disposé à [la] défendre. » (63) Elle rivalise ou s’étaie alternativement d’un certain nombre d’autres déclarées moins plausibles, dont : la majoration des frais et la mutation de l’université sont un rejet de la formation générale et critique en sciences sociales, comprises comme un irritant par les gouvernements d’obédience conservatrice, comme un choix ne comportant pas d’avantage (ibid). Sur fond d’un marché d’emploi défavorable, la hausse engendre la menace de l’endettement difficile voire impossible à consolider, et augmente la probabilité que les candidats aux sciences sociales partagent l’évaluation conservatrice. « Les étudiants qui paient des droits de scolarité élevés remettront en question un choix de formation qui risque de ne pas leur ‘rapporter’ grand-chose. » (62) Cette explication a une « certaine valeur », mais « ne permet pas de rendre compte du fait que la tendance à la hausse s’observe dans différentes sociétés […] qui, comme la France et le Québec, ne sont pas des sociétés conservatrices » (62-63), bien qu’elles élisent des « gouvernements conservateurs » dont « Nicolas Sarkozy et Jean Charest, pour ne mentionner que […] les plus connus » (ibid.).

L’université innovante est une chose, la « vision foncièrement individualiste, dominante en Amérique du Nord » (60) du consommateur-payeur en est une autre. Par opposition à une éducation collectivisée corps et biens, coûts et bénéfices, cette vision est celle du produit de luxe bénéficiant à la carrière individuelle, du droit de jouir du produit payé sans l’entrave du groupe; vision de « la liberté individuelle qui [a] été privilégiée dans les injonctions accordées aux étudiants qui voulaient reprendre leurs cours », dé-légitimant les associations étudiantes et forçant « les enseignants à enseigner peu importe les conditions » (198).

Que pouvait-on faire et penser dans les circonstances? La réponse d’Une idée de l’université tient principalement à défendre l’idéal de justice présumé abandonné au passage vers l’« université inc. », à plaider sa pertinence dans la recherche de solution de financement alternatives à la hausse (96-97) pour maintenir le gel, atteindre la gratuité, et rehausser l’implication des professeurs, chargés de cours et étudiants dans les prises de décision touchant l’université.

L’égalité des chances – de développer ses talents malgré l’inégalité des conditions socioéconomiques de naissance – tel que défendue par John Rawls et reprise ici repose de manière intrinsèque sur l’éducation. « Le milieu de l’éducation n’est pas accessoirement lié au principe de la juste égalité des chances. Il en forme la substance. » (37) L’université fait partie du milieu de l’éducation, elle incarne l’égalité des chances, « assure la transmission de la culture, donne accès à des emplois de qualité, constitue un service public essentiel et joue un rôle de premier plan dans le rôle économique d’un peuple » (54).

L’apport de l’éducation à la fructification des talents et au dépassement des conditions de naissance, et partant le bienfondé de son accessibilité relèvent d’une évidence que même les partisans de la hausse reconnaissent, estime Seymour. Leur raisonnement est que la hausse ne doit pas limiter l’accessibilité et ne la limite pas en réalité. Les frais d’éducation postsecondaire élevés au Canada et aux États-Unis, cités à l’appui, ont certes peu d’impact du fait que l’obtention d’un diplôme universitaire y est valorisée « de façon immodérée » (85). Les enseignants secondaires y seraient conduits, par voie de notes et d’évaluations, à donner de faux espoirs à des candidats mal préparés à l’université. Les enseignants universitaires sont à leur tour confrontés simultanément à ce manque à gagner du tri et « désherbage », et à l’impératif de maximiser le nombre d’inscrits et de diplômés; maximisation fournissant la justification à la raison d’être de leur département et partant, à leur éligibilité aux récompenses et renforcements de performance budgétaires. Ajoutant à cette tension, analyse Seymour, plus les étudiants ont payé – et se sont endettés – pour obtenir leur diplôme, plus ils se montrent enclins à dénoncer les exigences d’évaluation qui leur font obstacle. « Les professeurs finissent par céder à ces pressions, de sorte que, depuis dix ans, la moyenne des notes a été haussée dans presque toutes les universités. » (85)

Les frais majorés entraînent cette dynamique d’abaissement de niveau sans causer la sensibilité accrue aux exigences du marché tant vantée, estime Seymour; à preuve, dans un pays marqué lourdement par les hausses comme les États-Unis, l’accroissement du nombre d’étudiants diplômés sans emploi, et celui des dettes étudiantes en défaut de paiement (91-92). Si de tels problèmes ne suffisent pas à contredire l’argument d’une hausse sans impact sur l’accessibilité, donc sans impact sur l’égalité des chances, Seymour précise que l’inclusion d’une variable négligée change la donne : soit l’absence d’un équivalent des cégeps au Canada et plus largement dans le reste de l’Amérique du Nord. En ne prenant pas les cégeps en considération dans la mesure de la fréquentation d’établissements d’éducation postsecondaire, le Québec ressort perdant de la comparaison; tandis qu’en les incluant, il se situe « dans le peloton de tête » (89), en appui à la thèse des bas frais comme vecteur d’accessibilité, d’accroissement de l’égalité des chances.

Le retour à cet idéal de justice pour guider nos décisions pragmatiques doit inciter, selon le philosophe, à reconnecter les mondes – à rétablir les priorités de financement selon les besoins ressentis comme réels et préoccupants par les enseignants et les étudiants; besoins et priorités que les recteurs et autres intervenants pro-hausse auraient échoué à identifier et possiblement à ressentir : rétablissement d’un ratio étudiants/professeur acceptable, financement intégré aux études doctorales, financement des frais indirects de recherche, rénovations des infrastructures immobilières existantes (94, 135, 140), à quoi s’ajoutent accès à la culture générale et conscientisation aux enjeux politiques (85).

Le tournant entrepreneurial éloigne l’université elle-même de l’attente qu’elle contribue, à travers et au-delà du bien individuel, au bien collectif; attente portée par « la très vaste majorité des étudiants » ayant contesté la hausse (60) mais dont les résonances sociales sont entrées en question à l’occasion du conflit. En effet, de faire remarquer les partisans de la hausse, la population québécoise témoigne d’un « blocage culturel » envers l’université, surtout dans ses couches à revenu faible et modeste qui, s’estimant « dépourvu[e]s de capacité à s’instruire », dépeignent l’université avec méfiance « comme un milieu élitiste, loin des gens ordinaires » (106), d’où le maintien d’une fréquentation de l’université par les couches à revenu moyen-élevé. Le recentrement de perspective sur l’égalité des chances permettrait tout à la fois d’expliquer et, sur un terme historique indéfini, de défaire un tel blocage.

Expliquer : « Les prétendues blocages culturels que d’aucuns considèrent comme étant à l’origine d’une faible fréquentation universitaire sont en fait explicables à partir de différences socioéconomiques qui vont trop souvent de pair avec les milieux défavorisés [… avec des] inégalités de classe se reflétant dans des écoles où la formation scolaire n’est pas satisfaisante. » En clair, « la perception culturelle négative de l’université s’explique en grande partie par des inégalités socioéconomiques qui sont venues s’interposer au primaire et au secondaire » (107).

Défaire : Si « [l]es problèmes d’accès à une éducation de qualité au primaire, au secondaire et au collégial [engendrent ce] refus ‘culturel’ d’accéder à l’université », la réduction de ces problèmes par un accès accru les réduira et à terme, peut-être, les défera (106).

Discussion

Les apports de la réflexion de Seymour au mouvement d’opposition à la hausse apparaissent en rétrospective indéniables; en particulier, l’argument du mauvais financement a armé les associations étudiantes dans leurs négociations visant l’instauration d’un nouveau mécanisme d’imputabilité des universités. Si la critique du fédéralisme compte parmi les principaux points rendant sa contribution unique et distinctive, la plupart des changements dans l’institution et dans les discours dont il fait état réapparaît chez nombre d’intervenants (Beaudet, 2013; Baillargeon, 2013; Martin et Ouellet, 2011; Freitag, 1998; Readings, 2013). La proposition selon laquelle l’université s’adapte au marché, à la refonte des rapports sociaux à l’aulne de l’intérêt et de la responsabilité individuels, et à la marginalisation subséquente de la recherche, de la justification et de l’intelligibilité du bien commun est admise des deux côtés du débat; adaptation qui loge aussi à bien des égards au cœur du rejet des concepts collectifs (Lavoie, 2012; Sénéchal, Roberge, Vibert dir. 2012).

Seymour ne pèche pas par un déficit de prise en compte des concepts de cette famille. « [L]a très vaste majorité des étudiants non seulement veulent poursuivre des objectifs personnels de carrière, mais aussi […] ils se sentent appelés à jouer un rôle utile au sein de la société. » (60) Par surcroît, une université accessible, et à terme gratuite, a « un rôle utile au sein de la société », en favorisant l’égalité des chances notamment, « la transmission de la culture » et « [l’]accès à des emplois de qualité » (54). Pourtant ses concepts, à compréhension présupposée, s’avèrent étrangement limités. Le pari argumentatif selon lequel la formation du jugement défavorable à l’éducation postsecondaire et aux étudiants découle d’une distribution inégale des conditions d’éducation antérieure (106-107) repose sur cette équation simpliste : à conditions d’éducation primaire et secondaire égales, valorisation du diplôme postsecondaire (et universitaire spécifiquement) égale, équation qui nous désarme devant « l’anti-intellectualisme » qui « règne au Québec » (12), devant l’enthousiasme de ses représentants envers l’installation de l’utilisateur-payeur au commande de la coercition, et devant l’ampleur des différences notées – notamment lorsque, des États-Unis et du Canada au Québec, nous passons respectivement d’une valorisation « immodérée » (85) de l’accès au diplôme universitaire, à la méfiance et au blocage. Néanmoins, si l’université doit et peut continuer à se revendiquer d’une tâche de transmission culturelle, ce qui est mis en doute par ses transformations en cours, l’appel militant de Seymour, et le dépassement des limitations notées à l’instant, pourront y aider.

Bibliographie

Baillargeon, Normand (2013). Je ne suis pas une PME. Plaidoyer pour une université publique, Montréal, Poètes de brousse.

Beaudet, Gérard (2013). Les dessous du printemps. La relation trouble des Québécois à l’histoire, à l’éducation et au territoire, Cap Saint-Ignace, Nota Bene.

Freitag, Michel (1998). Le naufrage de l’université et autres essais d’épistémologie politique, Cap Saint-Ignace, Nota Bene.

Lavoie, Simon (2012). « La fin de la société comme totalité » dans J. Roberge, Y. Senechal, S. Vibert (dir.), La fin de la société. Débats contemporains autour d’un concept classique, Montréal, Athena, p. 67-87.

Martin, Éric, et Maxime Ouellet (2011). Université inc. Des mythes sur la hausse des frais de scolarité et l’économie du savoir, Montréal, Lux.

Readings, Bill (2013). Dans les ruines de l’université, Montréal, Lux.

Seymour, Michel (2001). Le pari de la démesure. L’intransigeance canadienne face au Québec, Montréal, Boréal.

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De la Weltanschauung du bon sauvage aux polémiques du MIT: Everett contra Chomsky

Par René Lemieux, Montréal


Langue amazonie from Paroles des Jours on Vimeo.Ce documentaire présente les recherches du linguiste Daniel Everett chez les Pirahã, peuple d’Amazonie. Le réseau Arte, producteur du documentaire, le présente ainsi: «Au cœur de la forêt amazonienne existe un mystérieux langage qu’aucun étranger n’a jamais appris. Jusqu’à aujourd’hui. Après trente ans de recherches, en vivant avec les Pirahã, un homme en a finalement déchiffré le code.» La courte notice se veut évidemment un teaser pour le futur spectateur. On apprendra plutôt, à l’écoute du documentaire, qu’Everett est en fait le deuxième étranger à apprendre la langue, puisqu’un premier missionnaire chrétien l’avait appris avant lui. Everett, arrivé en Amazonie avec sa famille pour convertir les Pirahã, se verra lui-même converti par la beauté et la simplicité de leur mode de vie: les Pirahã sont des gens heureux qui se contentent de peu de choses. Bref, on se trouve là avec le véritable «bon sauvage» de Rousseau, avant la perversion de la technique, de l’écriture ou de la politique (Lévi-Strauss).

Ce bonheur originel serait dû à la langue pirahã: on n’y trouve pas les temps verbaux du futur et du passé, ni les nombres, ni les adjectifs de couleurs. Mais surtout, la récursivité est impossible: il n’y a dans cette langue ni conjonction de coordination ou de subordination, ni pronoms relatifs. Les phrases sont extrêmement simples, généralement à l’indicatif présent. Les Pirahã ne possèdent donc ni mythe ni religion, ne produisent pas d’art, ne cultivent pas tradition, ni ne transmettent d’histoire: ils vivent au jour le jour, et c’est là la clé du bonheur. Cette description des mœurs pirahã amènera Everett à repenser le rôle social du langage: la langue est un outil (comme un autre), et les Pirahã possèdent une langue simple parce que leur mode de vie est simple.

Ce «déchiffrement du code», comme l’indiquait la présentation d’Arte, serait insignifiant si la conclusion de l’étude de la langue pirahã par Everett ne se voulait que l’apprentissage de la langue (ce que n’importe quel anthropologue arrive à faire s’il habite suffisamment longtemps dans la culture qu’il étudie). La véritable contribution d’Everett, celle qui provoquera une polémique avec la figure tutélaire de la linguistique contemporaine – Noam Chomsky –, c’est bien de voir la langue comme un outil technique comme un autre, alors qu’elle est aujourd’hui pensée par les chomskyens et les partisans d’une linguistique cognitiviste comme l’élément définitoire minimal pour l’humanité. L’espèce humaine est telle qu’elle est, séparée du règne animal, grâce à la faculté du langage qui est ancrée chez elle, dans ses gènes. La caractéristique minimale du langage humain chez Chomsky sera la «récursivité», c’est-à-dire la capacité théoriquement infinie de continuer une phrase en enchâssant en elle des syntagmes à partir de pronoms relatifs, de compléments, etc. Si le Pirahã ne possède pas cette caractéristique, de deux choses l’une, la théorie chomskyenne d’une origine biologique commune et universelle à la faculté du langage dans toutes les cultures se voit contredite, ou Everett est un charlatan au mieux, et un raciste au pire (puisqu’il sous-entend que les Pirahã sont des sous-hommes). C’est cette dernière option qui est mise de l’avant par les partisans de la grammaire universelle et Chomsky lui-même dans le documentaire.

Cette polémique pourrait se voir comme un nouvel élément dans le grand débat sur l’intraduisibilité entre les Weltanschauungen au moins depuis l’hypothèse anthropo-linguistique de Sapir-Whorf. Or, le débat a pris des proportions gigantesques dans le petit monde des linguistiques, en partie peut-être à cause de l’orgueil d’un Chomsky qui n’hésite pas à user de moyens pas toujours très louables contre son opposant. Un article par Tom Bartlett dans The Chronicle Review fait un très bon compte-rendu du débat, qui pourrait simplement se résumer à la décision de Chomsky et al., dans un article de 2002[1], de faire de la récursivité la caractéristique minimale, donc nécessaire, du langage humain. Cette décision prêtait le flanc à la critique: il ne s’agirait de trouver qu’un seul contre-exemple d’une langue qui ne possède pas la capacité de la récursivité pour réfuter la théorie, ce à quoi s’emploie Everett.

Au-delà du débat linguistique, fort intéressant par ailleurs, n’assistons-nous pas là à une énième répétition de la grande polémique postkantienne entre les traditions dites continentale (européenne) et analytique (américaine)? Cette polémique semble bien s’inscrire dans la grande opposition structurant le champ anthropologique de l’universalisme et du relativisme, polémique à laquelle Chomsky participe depuis longtemps[2]. Les termes et le ton du débat rappellent en tout cas une autre polémique fameuse, celle entre Jacques Derrida et John Searle: dans tous ces cas, on ressent un malaise à voir l’un nier l’existence même d’une rationalité dans la pensée de l’autre.

Un lecteur de l’article du Chronicle Review cité plus haut, le linguiste Daniel Harbour (qui a écrit un billet sur la question) commente ainsi la controverse: «Chomsky is concerned with our mental hardware. He’s never said that every language uses all the hardware. It’s like someone with an iphone who doesn’t exploit all its functions: their iphone still has the same hardware as everyone else’s.» Soit. Or, c’est aussi dire que l’absence de récursivité dans une langue n’arrivera jamais pas à nier la théorie chomskyenne. Malheureusement pour les partisans de Chomsky, les soi-disant «rationalistes» (ou «philosophes analytiques»), il existe un principe épistémologique énoncé par Popper: «Une théorie qui n’est réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique. Pour les théories, l’irréfutabilité n’est pas (comme on l’imagine souvent) vertu mais défaut[3]

Sans vouloir défendre à tout prix la théorie d’Everett – qui frise par moment le new-age et l’appel à la simplicité intellectuelle volontaire –, bourrée de préjugés ontologiques tirés de la métaphysique de la présence (pour employer les mots de Derrida: la parole préférable à l’écrit, la littéralité préférable à la métaphore, etc.), une certaine éthique de la discussion serait peut-être nécessaire dans ce débat. Et pourquoi pas remettre en question le rôle de la récursivité? N’y a-t-il pas d’autres formes de communication qui départagent le règne humain de celui de l’animal? (Si on tient vraiment à faire ce partage…) Par exemple, à ma connaissance, aucun primate communicant grâce aux signes gestuels n’est arrivé à interroger. Or pour cela, il faudrait aussi se mettre à lire des philosophes dits continentaux – Heidegger, par exemple –, ce qui semble encore proscris dans le «camp» de la philosophie analytique.


Notes

[1] HAUSER, Marc D., Noam CHOMSKY et W. Tecumseh FITCH, «The Faculty of Language: What Is It, Who Has It, and How Did It Evolve?», Science, vol. 298, novembre 2002. Disponible en ligne.

[2] Rappelons le grand débat Foucault-Chomsky de 1971 sur la nature humaine, maintenant disponible en entier sur YouTube, et celui de l’été dernier, un peu moins noble, entre Chomsky et Slavoj Žižek.

[3] POPPER, Karl, Conjectures et réfutations, trad. M.-I. et M. B. de. Launay, Paris, Éditions Payot, 1985, p. 64.

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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