Archives quotidiennes : 11 décembre 2013

De la Weltanschauung du bon sauvage aux polémiques du MIT: Everett contra Chomsky

Par René Lemieux, Montréal


Langue amazonie from Paroles des Jours on Vimeo.Ce documentaire présente les recherches du linguiste Daniel Everett chez les Pirahã, peuple d’Amazonie. Le réseau Arte, producteur du documentaire, le présente ainsi: «Au cœur de la forêt amazonienne existe un mystérieux langage qu’aucun étranger n’a jamais appris. Jusqu’à aujourd’hui. Après trente ans de recherches, en vivant avec les Pirahã, un homme en a finalement déchiffré le code.» La courte notice se veut évidemment un teaser pour le futur spectateur. On apprendra plutôt, à l’écoute du documentaire, qu’Everett est en fait le deuxième étranger à apprendre la langue, puisqu’un premier missionnaire chrétien l’avait appris avant lui. Everett, arrivé en Amazonie avec sa famille pour convertir les Pirahã, se verra lui-même converti par la beauté et la simplicité de leur mode de vie: les Pirahã sont des gens heureux qui se contentent de peu de choses. Bref, on se trouve là avec le véritable «bon sauvage» de Rousseau, avant la perversion de la technique, de l’écriture ou de la politique (Lévi-Strauss).

Ce bonheur originel serait dû à la langue pirahã: on n’y trouve pas les temps verbaux du futur et du passé, ni les nombres, ni les adjectifs de couleurs. Mais surtout, la récursivité est impossible: il n’y a dans cette langue ni conjonction de coordination ou de subordination, ni pronoms relatifs. Les phrases sont extrêmement simples, généralement à l’indicatif présent. Les Pirahã ne possèdent donc ni mythe ni religion, ne produisent pas d’art, ne cultivent pas tradition, ni ne transmettent d’histoire: ils vivent au jour le jour, et c’est là la clé du bonheur. Cette description des mœurs pirahã amènera Everett à repenser le rôle social du langage: la langue est un outil (comme un autre), et les Pirahã possèdent une langue simple parce que leur mode de vie est simple.

Ce «déchiffrement du code», comme l’indiquait la présentation d’Arte, serait insignifiant si la conclusion de l’étude de la langue pirahã par Everett ne se voulait que l’apprentissage de la langue (ce que n’importe quel anthropologue arrive à faire s’il habite suffisamment longtemps dans la culture qu’il étudie). La véritable contribution d’Everett, celle qui provoquera une polémique avec la figure tutélaire de la linguistique contemporaine – Noam Chomsky –, c’est bien de voir la langue comme un outil technique comme un autre, alors qu’elle est aujourd’hui pensée par les chomskyens et les partisans d’une linguistique cognitiviste comme l’élément définitoire minimal pour l’humanité. L’espèce humaine est telle qu’elle est, séparée du règne animal, grâce à la faculté du langage qui est ancrée chez elle, dans ses gènes. La caractéristique minimale du langage humain chez Chomsky sera la «récursivité», c’est-à-dire la capacité théoriquement infinie de continuer une phrase en enchâssant en elle des syntagmes à partir de pronoms relatifs, de compléments, etc. Si le Pirahã ne possède pas cette caractéristique, de deux choses l’une, la théorie chomskyenne d’une origine biologique commune et universelle à la faculté du langage dans toutes les cultures se voit contredite, ou Everett est un charlatan au mieux, et un raciste au pire (puisqu’il sous-entend que les Pirahã sont des sous-hommes). C’est cette dernière option qui est mise de l’avant par les partisans de la grammaire universelle et Chomsky lui-même dans le documentaire.

Cette polémique pourrait se voir comme un nouvel élément dans le grand débat sur l’intraduisibilité entre les Weltanschauungen au moins depuis l’hypothèse anthropo-linguistique de Sapir-Whorf. Or, le débat a pris des proportions gigantesques dans le petit monde des linguistiques, en partie peut-être à cause de l’orgueil d’un Chomsky qui n’hésite pas à user de moyens pas toujours très louables contre son opposant. Un article par Tom Bartlett dans The Chronicle Review fait un très bon compte-rendu du débat, qui pourrait simplement se résumer à la décision de Chomsky et al., dans un article de 2002[1], de faire de la récursivité la caractéristique minimale, donc nécessaire, du langage humain. Cette décision prêtait le flanc à la critique: il ne s’agirait de trouver qu’un seul contre-exemple d’une langue qui ne possède pas la capacité de la récursivité pour réfuter la théorie, ce à quoi s’emploie Everett.

Au-delà du débat linguistique, fort intéressant par ailleurs, n’assistons-nous pas là à une énième répétition de la grande polémique postkantienne entre les traditions dites continentale (européenne) et analytique (américaine)? Cette polémique semble bien s’inscrire dans la grande opposition structurant le champ anthropologique de l’universalisme et du relativisme, polémique à laquelle Chomsky participe depuis longtemps[2]. Les termes et le ton du débat rappellent en tout cas une autre polémique fameuse, celle entre Jacques Derrida et John Searle: dans tous ces cas, on ressent un malaise à voir l’un nier l’existence même d’une rationalité dans la pensée de l’autre.

Un lecteur de l’article du Chronicle Review cité plus haut, le linguiste Daniel Harbour (qui a écrit un billet sur la question) commente ainsi la controverse: «Chomsky is concerned with our mental hardware. He’s never said that every language uses all the hardware. It’s like someone with an iphone who doesn’t exploit all its functions: their iphone still has the same hardware as everyone else’s.» Soit. Or, c’est aussi dire que l’absence de récursivité dans une langue n’arrivera jamais pas à nier la théorie chomskyenne. Malheureusement pour les partisans de Chomsky, les soi-disant «rationalistes» (ou «philosophes analytiques»), il existe un principe épistémologique énoncé par Popper: «Une théorie qui n’est réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique. Pour les théories, l’irréfutabilité n’est pas (comme on l’imagine souvent) vertu mais défaut[3]

Sans vouloir défendre à tout prix la théorie d’Everett – qui frise par moment le new-age et l’appel à la simplicité intellectuelle volontaire –, bourrée de préjugés ontologiques tirés de la métaphysique de la présence (pour employer les mots de Derrida: la parole préférable à l’écrit, la littéralité préférable à la métaphore, etc.), une certaine éthique de la discussion serait peut-être nécessaire dans ce débat. Et pourquoi pas remettre en question le rôle de la récursivité? N’y a-t-il pas d’autres formes de communication qui départagent le règne humain de celui de l’animal? (Si on tient vraiment à faire ce partage…) Par exemple, à ma connaissance, aucun primate communicant grâce aux signes gestuels n’est arrivé à interroger. Or pour cela, il faudrait aussi se mettre à lire des philosophes dits continentaux – Heidegger, par exemple –, ce qui semble encore proscris dans le «camp» de la philosophie analytique.


Notes

[1] HAUSER, Marc D., Noam CHOMSKY et W. Tecumseh FITCH, «The Faculty of Language: What Is It, Who Has It, and How Did It Evolve?», Science, vol. 298, novembre 2002. Disponible en ligne.

[2] Rappelons le grand débat Foucault-Chomsky de 1971 sur la nature humaine, maintenant disponible en entier sur YouTube, et celui de l’été dernier, un peu moins noble, entre Chomsky et Slavoj Žižek.

[3] POPPER, Karl, Conjectures et réfutations, trad. M.-I. et M. B. de. Launay, Paris, Éditions Payot, 1985, p. 64.

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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