L’Université secrète: la perspective de Seymour

Critique du livre Une idée de l’université. Proposition d’un professeur militant, de Michel Seymour, Montréal, Boréal, 2013.

Par Simon Lavoie, Québec

Une idée de l’université de Michel Seymour.

Une idée de l’université résume les interventions de Michel Seymour, philosophe enseignant à l’Université de Montréal, au cours du conflit de 2012, et poursuit une carrière intellectuelle extra muros déjà généreuse. En cause, à travers et au-delà de la hausse des frais de scolarité : l’abandon d’un idéal de justice, et la transformation de l’université, d’institution à entreprise.

Un des éléments déclencheurs du mouvement d’opposition, une « source de tous [l]es problèmes », est l’« opacité » dont ces enjeux ont été entourés. La hausse et la transformation ont été décidées « derrière des portes closes », dans une « culture du secret », sans consultation publique ni souci de « rendre des comptes […] à la communauté universitaire et plus largement, à la population québécoise » dont les ressources sont en jeu; avant d’être présentées comme une fatalité à accepter, à observer de manière neutre et pragmatique. Les recteurs d’université dépeints en agents promoteurs du secret décisionnel logent au centre de la mire.

Administration et enseignement-recherche : chacun de ces mondes possède des buts et priorités différents. Le fossé creusé entre eux, et la domination grandissante de la part des administrateurs contribuent selon le philosophe au fait que la situation des universités est au premier chef celle d’un « mauvais financement », d’un « financement déboussolé » (141) : inflation des salaires et primes de dirigeants au service de visées clientélistes, publicitaires et immobilières (tentaculaires) déconnectées de problèmes de base plus essentiels.

Tentaculaires : partant de « réels besoins d’espace […] une course folle s’[est] engagée pour s’arracher mutuellement les ‘clientèles’ étudiantes »; « [l]’Université de Sherbrooke a un campus à Longueuil. L’Université du Québec à Trois-Rivières souhaite s’implanter à Drummondville. L’Université du Québec à Rimouski a un campus à Lévis […] » (155).

Déconnectées : (1) « face au gouvernement, [les recteurs] envisagent des projets grandioses tels que l’îlot Voyageur, le Complexe des sciences, les deux hôpitaux universitaires ou un deuxième campus à la gare de triage Outremont. D’autre part, face aux étudiants, ils tiennent un discours de misère et de sous-financement » (171-172). Et surtout (2), au-delà de l’écart tant « martelé » avec la moyenne canadienne, « à aucun moment du conflit [les recteurs] n’ont été capables de répondre à la question de savoir quels étaient le[s] besoins essentiels » des universités québécoises. « C’est l’un des aspects les plus remarquables du conflit. » (142)

L’argument du déboussolement des finances occupe une portion congrue du livre et de la réflexion (tout le chapitre 7). Le problème est présenté en imbrication aux conséquences d’un détournement des transferts fédéraux alloués à l’éducation postsecondaire vers des investissements directs. Détournement au profit d’autant de chaires de recherche du Canada, de bourses et de fondations canadiennes, et formant une stratégie de promotion du fédéralisme, d’empiètement dans les compétences du Québec en contre-offensive au dernier référendum. Cette thèse relie Une idée de l’université à L’intransigeance canadienne face au Québec (Seymour, 2001).

La première réaction des recteurs et directeurs a été de s’opposer à cette transformation, relate Seymour, d’exiger un rétablissement des transferts à leur niveau pré-1995. Mais circa le printemps 2012, toute velléité de cette sorte avait disparue et laissé place à l’acceptation sous omertà. « Il fallait […] faire comme si le gouvernement fédéral était innocent et tirer plutôt à boulets rouges sur les étudiants » (131). Ironie de ce changement de cap, à la lumière de données publiées par l’IRIS (citées page 132) : le niveau d’investissement fédéral depuis dix ans s’avère supérieur (moins économe par rapport) à celui des transferts préréférendaires. Côté transferts, le budget de fonctionnement des universités affiche certes un manque à gagner – de 600 millions $ – placé sur les étudiants, mais côté dépense « en recherche et dans les immobilisations, les chiffres s’inversent » (ibid.). « [L]’argent en moins dans les transferts en éducation postsecondaire est devenu de l’argent en plus dans les dépenses directes » (136).

Aux yeux de leurs partisans, la hausse et le rôle croissant des administrateurs se justifient par les besoins du marché, l’économie du savoir et les avancées technologiques posant des défis auxquels d’autres avancées technologiques peuvent seules répondre. « [L]a société est entrée progressivement dans une ère économique nouvelle dominée par des produits technologiquement avancés qui requièrent une innovation constante. » (63) Les connaissances adéquates requièrent une proximité nouvelle et toujours plus grande de leurs producteurs avec les lieux où cette constante se fait sentir, avec pour conséquence que la proximité physique devient proximité intellectuelle. Devenir partie prenante des entreprises revient, peu à peu pour l’université, à adopter leurs traits, à épouser « une conception entrepreneuriale d’elle-même » (ibid.).

Seymour admet pouvoir faire sienne cette analyse du contexte. « [J]e serais pour ma part disposé à [la] défendre. » (63) Elle rivalise ou s’étaie alternativement d’un certain nombre d’autres déclarées moins plausibles, dont : la majoration des frais et la mutation de l’université sont un rejet de la formation générale et critique en sciences sociales, comprises comme un irritant par les gouvernements d’obédience conservatrice, comme un choix ne comportant pas d’avantage (ibid). Sur fond d’un marché d’emploi défavorable, la hausse engendre la menace de l’endettement difficile voire impossible à consolider, et augmente la probabilité que les candidats aux sciences sociales partagent l’évaluation conservatrice. « Les étudiants qui paient des droits de scolarité élevés remettront en question un choix de formation qui risque de ne pas leur ‘rapporter’ grand-chose. » (62) Cette explication a une « certaine valeur », mais « ne permet pas de rendre compte du fait que la tendance à la hausse s’observe dans différentes sociétés […] qui, comme la France et le Québec, ne sont pas des sociétés conservatrices » (62-63), bien qu’elles élisent des « gouvernements conservateurs » dont « Nicolas Sarkozy et Jean Charest, pour ne mentionner que […] les plus connus » (ibid.).

L’université innovante est une chose, la « vision foncièrement individualiste, dominante en Amérique du Nord » (60) du consommateur-payeur en est une autre. Par opposition à une éducation collectivisée corps et biens, coûts et bénéfices, cette vision est celle du produit de luxe bénéficiant à la carrière individuelle, du droit de jouir du produit payé sans l’entrave du groupe; vision de « la liberté individuelle qui [a] été privilégiée dans les injonctions accordées aux étudiants qui voulaient reprendre leurs cours », dé-légitimant les associations étudiantes et forçant « les enseignants à enseigner peu importe les conditions » (198).

Que pouvait-on faire et penser dans les circonstances? La réponse d’Une idée de l’université tient principalement à défendre l’idéal de justice présumé abandonné au passage vers l’« université inc. », à plaider sa pertinence dans la recherche de solution de financement alternatives à la hausse (96-97) pour maintenir le gel, atteindre la gratuité, et rehausser l’implication des professeurs, chargés de cours et étudiants dans les prises de décision touchant l’université.

L’égalité des chances – de développer ses talents malgré l’inégalité des conditions socioéconomiques de naissance – tel que défendue par John Rawls et reprise ici repose de manière intrinsèque sur l’éducation. « Le milieu de l’éducation n’est pas accessoirement lié au principe de la juste égalité des chances. Il en forme la substance. » (37) L’université fait partie du milieu de l’éducation, elle incarne l’égalité des chances, « assure la transmission de la culture, donne accès à des emplois de qualité, constitue un service public essentiel et joue un rôle de premier plan dans le rôle économique d’un peuple » (54).

L’apport de l’éducation à la fructification des talents et au dépassement des conditions de naissance, et partant le bienfondé de son accessibilité relèvent d’une évidence que même les partisans de la hausse reconnaissent, estime Seymour. Leur raisonnement est que la hausse ne doit pas limiter l’accessibilité et ne la limite pas en réalité. Les frais d’éducation postsecondaire élevés au Canada et aux États-Unis, cités à l’appui, ont certes peu d’impact du fait que l’obtention d’un diplôme universitaire y est valorisée « de façon immodérée » (85). Les enseignants secondaires y seraient conduits, par voie de notes et d’évaluations, à donner de faux espoirs à des candidats mal préparés à l’université. Les enseignants universitaires sont à leur tour confrontés simultanément à ce manque à gagner du tri et « désherbage », et à l’impératif de maximiser le nombre d’inscrits et de diplômés; maximisation fournissant la justification à la raison d’être de leur département et partant, à leur éligibilité aux récompenses et renforcements de performance budgétaires. Ajoutant à cette tension, analyse Seymour, plus les étudiants ont payé – et se sont endettés – pour obtenir leur diplôme, plus ils se montrent enclins à dénoncer les exigences d’évaluation qui leur font obstacle. « Les professeurs finissent par céder à ces pressions, de sorte que, depuis dix ans, la moyenne des notes a été haussée dans presque toutes les universités. » (85)

Les frais majorés entraînent cette dynamique d’abaissement de niveau sans causer la sensibilité accrue aux exigences du marché tant vantée, estime Seymour; à preuve, dans un pays marqué lourdement par les hausses comme les États-Unis, l’accroissement du nombre d’étudiants diplômés sans emploi, et celui des dettes étudiantes en défaut de paiement (91-92). Si de tels problèmes ne suffisent pas à contredire l’argument d’une hausse sans impact sur l’accessibilité, donc sans impact sur l’égalité des chances, Seymour précise que l’inclusion d’une variable négligée change la donne : soit l’absence d’un équivalent des cégeps au Canada et plus largement dans le reste de l’Amérique du Nord. En ne prenant pas les cégeps en considération dans la mesure de la fréquentation d’établissements d’éducation postsecondaire, le Québec ressort perdant de la comparaison; tandis qu’en les incluant, il se situe « dans le peloton de tête » (89), en appui à la thèse des bas frais comme vecteur d’accessibilité, d’accroissement de l’égalité des chances.

Le retour à cet idéal de justice pour guider nos décisions pragmatiques doit inciter, selon le philosophe, à reconnecter les mondes – à rétablir les priorités de financement selon les besoins ressentis comme réels et préoccupants par les enseignants et les étudiants; besoins et priorités que les recteurs et autres intervenants pro-hausse auraient échoué à identifier et possiblement à ressentir : rétablissement d’un ratio étudiants/professeur acceptable, financement intégré aux études doctorales, financement des frais indirects de recherche, rénovations des infrastructures immobilières existantes (94, 135, 140), à quoi s’ajoutent accès à la culture générale et conscientisation aux enjeux politiques (85).

Le tournant entrepreneurial éloigne l’université elle-même de l’attente qu’elle contribue, à travers et au-delà du bien individuel, au bien collectif; attente portée par « la très vaste majorité des étudiants » ayant contesté la hausse (60) mais dont les résonances sociales sont entrées en question à l’occasion du conflit. En effet, de faire remarquer les partisans de la hausse, la population québécoise témoigne d’un « blocage culturel » envers l’université, surtout dans ses couches à revenu faible et modeste qui, s’estimant « dépourvu[e]s de capacité à s’instruire », dépeignent l’université avec méfiance « comme un milieu élitiste, loin des gens ordinaires » (106), d’où le maintien d’une fréquentation de l’université par les couches à revenu moyen-élevé. Le recentrement de perspective sur l’égalité des chances permettrait tout à la fois d’expliquer et, sur un terme historique indéfini, de défaire un tel blocage.

Expliquer : « Les prétendues blocages culturels que d’aucuns considèrent comme étant à l’origine d’une faible fréquentation universitaire sont en fait explicables à partir de différences socioéconomiques qui vont trop souvent de pair avec les milieux défavorisés [… avec des] inégalités de classe se reflétant dans des écoles où la formation scolaire n’est pas satisfaisante. » En clair, « la perception culturelle négative de l’université s’explique en grande partie par des inégalités socioéconomiques qui sont venues s’interposer au primaire et au secondaire » (107).

Défaire : Si « [l]es problèmes d’accès à une éducation de qualité au primaire, au secondaire et au collégial [engendrent ce] refus ‘culturel’ d’accéder à l’université », la réduction de ces problèmes par un accès accru les réduira et à terme, peut-être, les défera (106).

Discussion

Les apports de la réflexion de Seymour au mouvement d’opposition à la hausse apparaissent en rétrospective indéniables; en particulier, l’argument du mauvais financement a armé les associations étudiantes dans leurs négociations visant l’instauration d’un nouveau mécanisme d’imputabilité des universités. Si la critique du fédéralisme compte parmi les principaux points rendant sa contribution unique et distinctive, la plupart des changements dans l’institution et dans les discours dont il fait état réapparaît chez nombre d’intervenants (Beaudet, 2013; Baillargeon, 2013; Martin et Ouellet, 2011; Freitag, 1998; Readings, 2013). La proposition selon laquelle l’université s’adapte au marché, à la refonte des rapports sociaux à l’aulne de l’intérêt et de la responsabilité individuels, et à la marginalisation subséquente de la recherche, de la justification et de l’intelligibilité du bien commun est admise des deux côtés du débat; adaptation qui loge aussi à bien des égards au cœur du rejet des concepts collectifs (Lavoie, 2012; Sénéchal, Roberge, Vibert dir. 2012).

Seymour ne pèche pas par un déficit de prise en compte des concepts de cette famille. « [L]a très vaste majorité des étudiants non seulement veulent poursuivre des objectifs personnels de carrière, mais aussi […] ils se sentent appelés à jouer un rôle utile au sein de la société. » (60) Par surcroît, une université accessible, et à terme gratuite, a « un rôle utile au sein de la société », en favorisant l’égalité des chances notamment, « la transmission de la culture » et « [l’]accès à des emplois de qualité » (54). Pourtant ses concepts, à compréhension présupposée, s’avèrent étrangement limités. Le pari argumentatif selon lequel la formation du jugement défavorable à l’éducation postsecondaire et aux étudiants découle d’une distribution inégale des conditions d’éducation antérieure (106-107) repose sur cette équation simpliste : à conditions d’éducation primaire et secondaire égales, valorisation du diplôme postsecondaire (et universitaire spécifiquement) égale, équation qui nous désarme devant « l’anti-intellectualisme » qui « règne au Québec » (12), devant l’enthousiasme de ses représentants envers l’installation de l’utilisateur-payeur au commande de la coercition, et devant l’ampleur des différences notées – notamment lorsque, des États-Unis et du Canada au Québec, nous passons respectivement d’une valorisation « immodérée » (85) de l’accès au diplôme universitaire, à la méfiance et au blocage. Néanmoins, si l’université doit et peut continuer à se revendiquer d’une tâche de transmission culturelle, ce qui est mis en doute par ses transformations en cours, l’appel militant de Seymour, et le dépassement des limitations notées à l’instant, pourront y aider.

Bibliographie

Baillargeon, Normand (2013). Je ne suis pas une PME. Plaidoyer pour une université publique, Montréal, Poètes de brousse.

Beaudet, Gérard (2013). Les dessous du printemps. La relation trouble des Québécois à l’histoire, à l’éducation et au territoire, Cap Saint-Ignace, Nota Bene.

Freitag, Michel (1998). Le naufrage de l’université et autres essais d’épistémologie politique, Cap Saint-Ignace, Nota Bene.

Lavoie, Simon (2012). « La fin de la société comme totalité » dans J. Roberge, Y. Senechal, S. Vibert (dir.), La fin de la société. Débats contemporains autour d’un concept classique, Montréal, Athena, p. 67-87.

Martin, Éric, et Maxime Ouellet (2011). Université inc. Des mythes sur la hausse des frais de scolarité et l’économie du savoir, Montréal, Lux.

Readings, Bill (2013). Dans les ruines de l’université, Montréal, Lux.

Seymour, Michel (2001). Le pari de la démesure. L’intransigeance canadienne face au Québec, Montréal, Boréal.

1 commentaire

Classé dans Simon Lavoie

Une réponse à “L’Université secrète: la perspective de Seymour

  1. Monsieur Lavoie, pourquoi ne pas présenter dans un petit rectangle au début de l’article vos arguments en 10 lignes. Cela aiderait à mieux vous comprendre.

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