L’université québécoise dans ses écuries: perspective de Gérard Beaudet

Critique du livre Les dessous du printemps étudiant. La relation trouble des Québécois à l’histoire, à l’éducation et au territoire, de Gérard Beaudet, Cap Saint-Ignace, Nota Bene, 2013.

Par Simon Lavoie, Québec

Les dessous du printemps étudiant, de Gérard Beaudet.

Urbaniste émérite et professeur titulaire de l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal, Gérard Beaudet écrit Les dessous du printemps étudiant pour remonter aux sources de mépris sans fard déversé sur les étudiants et professeurs au cours du conflit.

Son hypothèse centrale tient en une continuité historique de mentalité ou de culture que la Révolution tranquille a prétendu rompre sans y parvenir. Continuité d’une attitude de rejet et de révolte fiscale contre l’éducation opposée au travail manuel (ou travail de bras) compris comme véritable et seule école de la vie; attitude entretenue par l’Église en réaction aux premières lois sur l’éducation obligatoire dont l’Église anglicane était l’architecte; attitude réservant l’accès à l’éducation aux élites urbaines, et que l’appel des plans Nord (colonisation des Laurentides, barrage Manicouagan et Baie-James, mines et forêts de Val-d’Or, etc.) est venu ressourcer et conforter épisodiquement. Le premier chapitre détaille ce patrimoine de pensées (devenu un interdit de penser) dont la « Guerre des éteignoirs » (1840-1850) est un moment culminant.

Responsable des retards historiques persistants du Québec en matière de scolarisation, cet héritage d’opposition, faute d’avoir été explicité et confronté en pleine conscience, a empêché le décollage du projet dont les premières générations à fréquenter les universités et cégeps dans les années 1960 ont bénéficié, avant de condamner et mépriser son rappel par les étudiants d’aujourd’hui, revendiquant leur droit de le défendre et de s’en faire porteur à leur tour : le projet d’ériger l’éducation au-dessus du travail manuel, et de voir en elle et dans sa démocratisation un projet d’enrichissement collectif.

La substance de l’argument de Beaudet réside ici : la superficialité de l’engagement des Canadiens (français) dans la religion, attestée par sa désertion du culte, s’est répliquée dans leur rapport à la res publica, les conduisant à tenir la création d’appareils bureaucratiques comme la condition suffisante à faire vivre idées et projets en politique. L’approche procédurale, aculturelle et technocratique, veille au berceau des chantiers collectifs, d’où le fait que, passés leurs premiers mois, ils ne se rappellent plus à notre attention qu’au moment où leur déclin est avancé. En l’absence de capacité à faire entrer dans nos vies le sens durable des projets collectifs, le dévoiement négocié en cachette de leurs termes, conditions, et cadres de référence a libre cours, et la signification de l’engagement citoyen se ramène à la contestation ponctuelle, circonstancielle et dispersée.

Les ambitions généreuses contenues dans le rapport Parent, à l’origine du projet d’une éducation démocratisée et d’une culture humaniste, ont connu ce sort d’être prises prématurément pour acquis, puis oubliées et abandonnées au jeu du négoce à la pièce. Le consentement était préparé de longue main « aux coups de butoir des lucides », au « virage entrepreneurial » de l’université, analysé en détail (chapitre 2). « Le néolibéralisme constitu[ai]ent dans les circonstances [du Printemps] davantage le terreau qui permet la (re)floraison de cet atavisme que la cause première de l’éclosion d’une attitude nouvelle face à l’éducation » (67). Une formation universitaire est rentable pour l’individu. Non rentable, elle est une perte de temps. Le coût en incombe dans les deux cas uniquement à l’individu.

Érigé « en noblesse philosophique », cet « anti-intellectualisme » qui ressurgit du passé non avenu est encore alimenté par la féminisation du monde universitaire, d’écrire Beaudet. « [S]e pourrait-il que l’ascension massive des jeunes femmes à l’Université ait contribué, à leur corps défendant, à pérenniser l’indifférence, voire le mépris dont celle-ci est souvent victime? » (43)

Beaudet complète la démonstration en illustrant comment l’aménagement du territoire québécois a été plus clairement et plus rapidement en proie à cette mort prématurée que le projet d’université publique.

« [L]e passé, dont nous avons [voulu faire] table rase, continue de manipuler les acteurs de la scène sociale à leur insu. » (25) Nous pourrions souhaiter des formulations moins hardies, moins en proie aux critiques faciles de sa thèse que celle-ci, mais Beaudet marque des points, qui rendent sa contribution unique au-delà des constats largement partagés sur l’université-entreprise.

Reprenant l’étude comparative, et de première main, des Pays-Bas, de l’Indonésie, de la Papouasie-Nouvelle-Guinée et du Québec par Éric Schwimmer (1995), la métaphore est irrésistible. Elle consiste à envisager le retard de la scolarisation québécoise sur fond, non seulement de la dynamique de minorisation coloniale, mais qui plus est sur fond de superposition de l’ethnocentrisme dont elle est l’expression durcie et condensée, avec une métaphysique de supériorité de l’esprit (anglo-saxon, britannique) sur la matière et le corps (francophone, canadien). Mais ce serait l’objet d’une autre contribution que le montrer.

Il est aussi tentant d’esquisser un rapprochement entre la perspective de Beaudet et certaines hypothèses avancées d’anthropologie cognitive sur la genèse de l’intelligence spécifiquement morale et culturelle (fondée sur la collaboration et la prise de perspective sur soi, autrui et monde depuis des intentions partagées) (Tomasello, 2009); genèse différenciant la culture comme sui generis par rapport aux mondes physiques et biologiques, et signant l’unicité de la cognition humaine par rapport à d’autres attributs présents chez les autres mammifères sociaux tels la reconnaissance de hiérarchie par crainte d’agression physique. Nous avons ici une autre voie d’élargissement et d’approfondissement de la voie esquissée par Beaudet.

Finalement, il se pourrait que l’ouvrage nous éclaire sur l’échec d’application collective (par opposition à l’application à l’échelle du cénacle de spécialistes) d’un argument pragmatiste cher à Rorty (1999), selon lequel les évolutions perçues de la pensée ne résident pas tant dans la résolution, que dans l’abandon et le contournement pur et simple des questions irrésolues que nous pose le passé.

Beaudet nous confronte au contraire à l’actualité d’une tâche dont les Révolutionnaires tranquilles ont fait l’économie : le ménage des écuries.

Bibliographie

Rorty, Richard (1999). Conséquences du pragmatisme, Paris, Seuil.

Schwimmer, Éric (1995). Le syndrome des plaines d’Abraham, Montréal, Boréal. Mon commentaire de cet ouvrage est disponible sur goodreads.com.

Tomasello, Michael (2001). « Human Culture in Evolutionary Perspective », dans M. Gelfand, Chi-yue Chiu et Ying-yi Hong (dir.), Advances in Culture and Psychology, vol. 1, Oxford University Press, p. 5-51.

Une première version de ce texte a été publiée en mai 2013 sur le site goodreads.com.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Simon Lavoie

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s