Re-penser la gauche comme profession de foi

Critique du livre Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques de Razmig Keucheyan, Montréal, Lux, 2010, 335 pages.

Par Simon Lavoie, Québec

Hémisphère gauche de Razmig Keucheyan

Ce livre-synthèse dresse une comparaison entre les théories révolutionnaires regroupées sous la bannière marxiste à la fin du XIXe-début XXe siècle, et les théories critiques en recrudescence depuis le milieu des années 1990. Parmi leurs principales lignes de distinction, nous trouvons l’origine des auteurs et protagonistes (déplacement progressif hors de l’Europe occidentale vers l’Asie et l’Amérique latine), la localisation académique (condensation massive dans les universités américaines), la distance avec tout mouvement de résistance concret (jadis le mouvement ouvrier), et l’absence concomitante de pensée stratégique dans les travaux récents (la séparation entre théorie et pratique, consécutive aux prises de pouvoir, aux consolidations des partis et aux durcissements doctrinaux perdure ainsi sous des traits, et pour des prétextes, différents).

Après une première partie (Contextes) consacrée principalement à un effort de périodisation des débuts du projet (de ce « quelque chose ») dont la chute du mur de Berlin a annoncé la fin, plus de 27 auteurs sont présentés avec détail (Théories). Leur posture oscille, selon la typologie de Keucheyan, de pessimiste à résistant, d’innovateur et experts à dirigeant (le cas, notamment, d’Alvaro Garcia Linera). Les anciens partisans de la pensée critique réconciliés avec le libéralisme économique (les convertis) et les défenseurs du réformisme ayant fait le trajet inverse pour épouser tardivement une orientation révolutionnaire (les radicalisés) ne sont pas représentés; les premiers faute de pertinence, les seconds, faute du nombre.

Du point de vue des nouvelles constructions du système et des sujets que l’on découvre dans ce panorama, l’exploitation économique, le rapport force de travail/capital ou autre proche équivalent cède fréquemment la place à d’autres points d’articulation jugés plus pertinents ou injustement négligés : ethnicité, orientation sexuelle, rapports sociaux de sexe, identité et reconnaissance, écologie, science et technique (ou technoscience). Semblablement, la focalisation sur l’État national comme dépositaire de la coercition tend à être remplacée, soit par une référence diffusionniste à la Foucault – les régimes de vérité ou de pouvoir-savoir – soit par une référence globalisante et supranationale, tel l’empire au sens de Negri et Hardt.

La tendance nette des nouvelles pensées critiques est au syncrétisme et à la réhabilitation de travaux anciennement marginalisés – tendance présentée comme symptomatique d’une pensée sublimant le poids des échecs historiques successifs des révolutions socialistes, comme si l’inclusion des anciens exclus de ce mouvement était gage de son rachat. À côté de cette tendance persiste un marxisme affiché et revendiqué (chez Robert Brenner, Giovanni Arrighi, E. P. Thompson, Fredric Jameson, David Harvey par exemple), ou transformé (à la sauce individualiste méthodologique chez Eric Olin Wright, et pour un temps, chez Jon Elster).

La principale qualité de cet ouvrage tient en son étendue, qui ne se traduit pas en superficialité. Il y a en effet peu de reproche à adresser aux présentations, en particulier celles d’auteurs qui ont bénéficié d’un grand rayonnement (tel Negri, Agamben, ou les innovants Žižek et Haraway). L’exercice de Keucheyan apporte une contribution à l’éclaircissement du statut problématique du socialisme comme critique et rejet du capitalisme. L’enjeu de sa renaissance relève d’un acte de foi. Le panorama historique des premières théories révolutionnaires présenté en première partie d’ouvrage mérite particulièrement le détour, étant donné la clarté que lui confère le recul, le passage du temps. L’actualité a apporté, depuis la parution de l’ouvrage, son lot d’occasions de doter les pensées critiques d’un ancrage au sein de mouvements de résistance concrets, fussent-ils temporaires. Serait-ce pour cette raison, certains arguments et propos d’importance relativement modeste, en termes de profondeur historique, mériteraient d’être revus et questionnés. Sans doute que la tenue prochaine d’un congrès de l’ampleur de Penser l’émancipation en février 2014 (du 19 au 22 à Paris-Ouest Nanterre), en offrira l’occasion.

Une première version de ce texte a été publiée en mai 2012 sur le site goodreads.com.

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