Traductions du « noble mensonge » de Platon

Par René Lemieux, Montréal

Je publie ici une série de traductions du passage sur le «noble mensonge» chez Platon (Livre III de la République, 414b-c). Il s’agit d’une mise en réserve pour un usage ultérieur.

Le passage sur le «noble mensonge» précède le récit du mythe des trois races métalliques évoquant l’inégalité parmi les hommes et justifiant la distribution hiérarchique du pouvoir (jusqu’à 415e). J’ai précédé le passage d’un autre (382c-d), celui distinguant le bon du mauvais mensonge (j’ai souligné le terme pharmakon et ses traductions).

Dans les deux cas, c’est Socrate qui parle.


[382c] Τί δὲ δὴ τὸ ἐν τοῖς λόγοις [ψεῦδος]; πότε καὶ τῷ χρήσιμον, ὥστε μὴ ἄξιον εἶναι μίσους; ἆρ’ οὐ πρός τε τοὺς πολεμίους καὶ τῶν καλουμένων φίλων, ὅταν διὰ μανίαν ἤ τινα ἄνοιαν κακόν τι ἐπιχειρῶσιν πράττειν, τότε ἀποτροπῆς ἕνεκα ὡς φάρμακον χρήσιμον γίγνεται; καὶ ἐν αἷς νυνδὴ [382d] ἐλέγομεν ταῖς μυθολογίαις, διὰ τὸ μὴ εἰδέναι ὅπῃ τἀληθὲς ἔχει περὶ τῶν παλαιῶν, ἀφομοιοῦντες τῷ ἀληθεῖ τὸ ψεῦδος ὅτι μάλιστα, οὕτω χρήσιμον ποιοῦμεν;

[414b] Τίς ἂν οὖν ἡμῖν, ἦν δ’ ἐγώ, μηχανὴ γένοιτο τῶν ψευδῶν τῶν ἐν δέοντι γιγνομένων, ὧν δὴ νῦν ἐλέγομεν, γενναῖόν [414c] τι ἓν ψευδομένους πεῖσαι μάλιστα μὲν καὶ αὐτοὺς τοὺς ἄρχοντας, εἰ δὲ μή, τὴν ἄλλην πόλιν;

 

Traducteur: Allan Bloom (The Republic of Plato, 2nd Edition, Basic Books, 1968, 1991, pp. 60, 93)

[382c-d] « Now, what about the one in speeches? When and for whom is it also useful, so as not to deserve hatred? Isn’t it useful against enemies, and, as a preventive, like a drug, for so-called friends when from madness or some folly they attempt to do something bad? And, in the telling of the tales we were just now speaking about – those told because we don’t know where the truth about ancient things lies – likening the lie to the truth as best we can, don’t we also make it useful? »

[414b-c] « Could we, » I said, « somehow contrive one of those lies that come into being in case of need, of which we were just now speaking, some one noble lie to persuade, in the best case, even the rulers, but if not them, the rest of the city? »

 

Traducteur: Tom Griffith (Plato, The Republic, edited by G. R. F. Ferrari, Cambridge University Press, 2000, pp. 69, 107)

[382c-d] ‘What about verbal falsehood? When is it useful, and for whom? When does it not deserve hatred? Isn’t it useful against enemies, or to stop those who are supposed to be our friends, if as a result of madness or ignorance they are trying to do something wrong? Isn’t a lie useful in those circumstances, in the same way as medicine is useful? And in the myths we were discussing just now, as a result of our not knowing what the truth is concerning events long ago, do we make falsehood as much like the truth as possible, and in this way make it useful?’

[414b-c] ‘In that case,’ I said, ‘how can we contrive to use one of those necessary falsehoods we were talking about a little while back? We want one single, grand lie which will be believed by everybody – including the rulers, ideally, but failing that the rest of the city.’

 

Traducteur: Victor Cousin (La République, dans Œuvres de Platon, tome IX, 1846, pp. 118-119, 186)

[382c-d] Mais pour le mensonge dans les paroles, n’est-il pas des circonstances où il perd ce qu’il a d’odieux, parce qu’il devient utile? et n’a-t-il pas son utilité, lorsqu’on s’en sert, par exemple, contre des ennemis, ou même envers un ami que la fureur ou la démence porterait à quelque mauvaise action, le mensonge devenant alors un remède qu’on emploie pour le détourner de son dessein? Et encore dans les compositions poétiques dont nous venons de parler, lorsque dans notre ignorance de ce qui s’est réellement passé dans les temps anciens, nous donnons à nos fictions toute la vraisemblance possible, ne rendons-nous pas là le mensonge utile?

[414b-c] Maintenant comment inventer ces mensonges nécessaires qu’il serait bon, comme nous l’avons reconnu, de persuader, par une heureuse tromperie, surtout aux magistrats eux-mêmes, ou du moins aux autres citoyens?

 

Traducteur: Georges Leroux (La République dans Platon, Œuvres complètes, Flammarion, 2008, 2011, pp. 1544, 1577)

[382c-d] — Mais qu’en est-il du mensonge en paroles? Quand et à qui est-il assez utile pour ne plus mériter qu’on le haïsse? N’est-ce pas à l’égard des ennemis et de ceux qui comptent parmi nos amis, dans le cas où la folie ou quelque manque de jugement leur fait entreprendre quelque chose de mauvais? Le mensonge ne devient-il pas alors une sorte de remède utile, capable de les en détourner? Et pour la composition de ces histoires dont nous parlions tout à l’heure, quand du fait de notre ignorance des circonstances véridiques entourant les choses du passé, nous assimilons le plus possible le mensonge au réel, ne rendons-nous pas de cette manière le mensonge utile?

[414b-c] — Quel moyen serait alors à notre disposition, dis-je, dans le cas où se présente la nécessité de ces mensonges dont nous parlions tout à l’heure, pour persuader de la noblesse d’un certain mensonge d’abord les gouvernants eux-mêmes, et si ce n’est pas possible, le reste de la cité?

 

Traducteur: Alain Badiou (La République de Platon, Fayard, 2012, pp. 144-145, 195-196)

[382c-d] — Reste à traiter le cas du discours mensonger, cette copie inexacte du vrai mensonge. Il y a des circonstances où, à la différence du vrai mensonge, il échappe à la haine : par exemple, quand il s’adresse à des ennemis, ou à de prétendus amis que le délire ou quelque malentendu gravissime pousserait à nous trahir ou à nous faire un mauvais coup. Des paroles mensongères peuvent alors agir comme un remède pour modifier leurs intentions suspectes. Un autre exemple, dont nous parlions tout à l’heure, est celui des mythes. Comme s’agissant des temps très reculés, nous ignorons les vraies circonstances, nous pouvons inventer des légendes où ces circonstances sont aussi semblables que possible à leur vérité voilée, et par là même faire œuvre utile en mentant.

[414b-c] — N’y a-t-il pas, dans toute représentation politique, dit Socrate soudain plein de gravité, quelque chose comme un mensonge utile, un mensonge nécessaire, un mensonge vrai? […]

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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