Mes mobiles, revus

Par Robert Hébert

Ineluctable modality of the visible : at least that if no more, thought through my eyes. Signatures of all things I am here to read, seaspawn and seawrack…

James Joyce, Ulysses, épisode « Proteus »

Alexander Calder, Rouge Triomphant, 1963, tôle, tiges et peinture, 110 x 230 x 180 po.

Alexander Calder, Rouge Triomphant, 1963, tôle, tiges et peinture, 110 x 230 x 180 po.

Au mois de novembre 1978 paraissait Mobiles du discours philosophique. Recherche sur le concept de réflexion (Hurtubise HMH), premier livre de la collection « Brèches » dirigée par Georges Leroux. Ouvrage qui dans ses articulations mêmes se voulait une Critique de la réflexion pure : côté processus, côté représentations (appelées fantasmes traditionnels). Disons-le tout de go, à chaque décennie suivante j’ai relu, déplacé des phrases, griffonné des notes, ajouté de nouvelles référence. J’ai surtout voulu reprendre ou réécrire le cinquième et dernier chapitre qui se voulait programmatique, chapitre dont l’écriture me paraissait précipitée, galvaudée. « Vision du corps anthropologique : théorétique minimale », sujet quasi-irréel, mais avec une arête dans la gorge ou (pour reprendre un fait divers dans le journal) un fœtus calcifié… L’occasion d’y revenir s’est présentée autour des années 1995-1998 alors que j’étais responsable des achats de livres pour le département via la bibliothèque; le champ de la philosophe européenne et anglo-américaine m’a semblé tout à coup saturé, même en son clivage continental, et personne ne tirait les conséquences radicales de cet état de fait. Mais j’ai laissé tomber l’idée, d’autres projets précis me tenaillaient… Aux quelques curieux de la chose, parfois rebutés, je dis toujours que le seul intérêt à soupeser-feuilleter Mobiles réside dans l’avant-propos, le « Discours d’une méthode » et l’épilogue. Dix-huit pages, c’est jugé, officiel. (Daniel Pennac romancier et pédagogue défend avec raison le droit de sauter des pages et de grappiller.) Le reste appartient aux ténébreuses vaillances de la jeunesse et à l’exorcisme naïf (ou abscons) de fantômes académiques. Peut-être fallait-il aussi s’accorder le crédit d’une écriture répétitive, en mouvements d’avancées et de reflux, et dans un « tempo d’hallucination », se donner un temps à venir en poursuivant le travail de la pensée quel qu’en soit le prix, s’arrachant à certains lieux communs avec une étrange confiance en soi –, bref se jeter à corps perdu comme dirait Doktor Hegel devenu fonctionnaire d’État, à moins que ce ne soit Herman Melville, le voisin des Appalaches au sud de la frontière.

On trouvera ici les deux derniers paragraphes ainsi que l’épilogue, revus. Rappelons que l’ouvrage contient six tableaux sur les « connotations réflexives » (histoire de la philosophie) et leurs champs sémantique ou thématique. Un mobile de Alexander Calder avec une quinzaine de pales devait paraître sur la page couverture : pour le regard de l’auteur et celui du visiteur. Enfin quelques années plus tard, j’entreprenais un virage vers la géographie et l’histoire (méconnues) du Nouveau Monde et je pratiquais l’art des recensions très longues; manières de re-créer un droit aux aventures dans le petit monde de la philosophie…

pro memoria

[161] Le discours philosophique module le besoin de l’époque mais sa nécessité ne peut se réfléchir que par le parachèvement de son manque, illimité, son inaptitude à saisir le réel. Comment une forme d’impouvoir peut-elle se reproduire sous le masque de la puissance? Décrivons les dernières figures de la modulation finie qui sont rattachée au concept de réflexion. Figure de la communication : tout corps réfléchissant se donne à lui-même le fantasme d’une contiguïté, d’une adéquation et d’une mesure avec autrui afin de se permettre une circulation libre d’idées nécessaires. Il communique par l’intermédiaire de ce fantasme universel, eudémonique; et si l’économie institutionnelle consolide l’idée d’un espace commun, c’est que la réflexion doit être au service du sens et d’une vérité auto-fondée. Figure de la solitude : tout agent philosophique élargit son désir de connaissances par une décision personnelle, il prend le risque de penser par soi-même. Traditionnellement, les résidus biographiques, les effets isolants et les tonalités affectives du cheminement expérimental n’appartiennent pas à l’ordre de la discursivité; ils ne sont pas non plus subsumables sous le concept de réflexion bien qu’ils en soient compulsivement constitutifs. Solitude (prévisible) du discoureur de fond : larvatus prodeo. Figure de la nouveauté : toute mise en œuvre doit lutter contre les universels figés et les positions d’intérêt de chaque génération. Issue de divers déséquilibres entre scission, crise, effort et aspiration, l’œuvre ajoute un temps de délai aux fins de la philosophie. Elle (se) produit sa différence créatrice pour ne plus reproduire. Le fantasme de nouveauté est bien réel mais prend place néanmoins dans l’éternel retour des éléments du langage humain. Figure de la mort : tout ce qui réfléchit les miroirs du monde et revient à son lieu d’émission incorpore le fantasme le plus raffiné de la mort. Car le mourir comme le penser implique une pratique de la régression ultime ou différée. Inversion du processus ontogénique de la vie et involution gratifiante vers l’intelligible, le voyage sémantique de la pensée via les écritures est pourtant déjà une forme de dénégation, forme de mortalité productive. Ces quatre figures de la modulation incarnée et finie viennent clore la théorie critique de la volonté de savoir en ce qu’elles délimitent la conscience de notre propre cheminement. Cheminement qui, se refusant à ne pas penser ce qui excède le savoir, sans pourtant le produire, aboutit au silence.

[162] « Tout penser est réflexivité » : cet énoncé méta-critique exige au moins une discursion qui doit se rendre elle-même possible – rien de plus ou peut-être ceci en trop depuis l’antiquité socrato-platonicienne. Les figures de la communication et de la solitude ainsi que celles de la nouveauté et de la mort sont inscrites dans le corps anthropologique comme les gestes inoubliables du phénomène philosophie. Banalité essentielle ainsi retrouvée. En dehors de ses moments d’arrêt thématiques, l’histoire phénoménale de la philosophie est traversée et dépassée par une même et autre réflexion, par ce moteur anonyme et par cette mobilité des fantasmes à la lumière (ou non) du corps réfléchissant démembré dans les archives philosophiques. Les prestations du savoir systématique, de l’agir libre et de l’être en tant que signifié par un vécu originaire apparaissent dans le temps et elles ne s’inventent que dans le vertige situé de la réflexion. Seule la vie vivante excède le savoir. Malgré un préjugé deux fois millénaire, l’histoire de la philosophie s’agrippe à une sorte de motologie fondamentale, plus fondamentale encore que l’onto-théologie et ses déconstructions contemporaines : en Occident, l’Être (avec majuscule) offre un motif, une fiction enquêtée, une question à la fois énergétique et résiduelle inscrite dans une modulation qui se veut décisive sans jamais être concluante. Histoire donc de l’émotion de l’être, nous le disons au sens cinématique-topographique. Et il y aurait maintenant, arrivé au terme du dernier chapitre, un regard autre et nouveau à jeter sur la question ontologique tel quel : que valent aujourd’hui les innombrables réponses à l’essaimage du sens de l’être? – sujet que nous avons dû ironiquement mettre entre parenthèses ou à l’ombre dans le discours de notre méthode.

Épilogue mais non pas conclusion. Nous avons traversé les signes philosophiques dans une ambivalence constante, ambivalence liée aux conditions mêmes de notre recherche : avoir vécu absolument le processus réflexif pour en écrire à distance les fantasmes traditionnels, dédoublement dont il sera toujours impossible entretemps de prouver le degré réel de pertinence. Métaphore d’une expérience qui aboutit à une sorte de ralentissement stupéfiant : celle d’enfoncer une porte ouverte (peut-être est-ce là la ruse du langage ou celle d’un imaginaire en acte) pour après-coup ne plus pouvoir réfléchir. De toute évidence nous devons reconnaître que la philosophie comme pratique culturelle nous a permis d’exposer une recherche qui serait avec raison inassignable ailleurs. Cause d’étonnement. Au bout du compte la philosophie est la forme en négatif de tout savoir positif possible, vide de toute information immédiatement contraignante –, brillante donc, qui réalise dans l’histoire le programme sans terme de la réflexion et la jouissance toujours critique de la méta-réflexivité. Par ailleurs, nous connaissons tout ce qui est construit dans ce mode de penser et cette volonté de savoir. Précisons : pour nous, le fait d’être construit ne pose pas de problème en soi. Au contraire. Mais le problème-limite se pose dans la détermination et la compréhension des matériaux issus de la réalité, des instruments de travail et du climat culturel dans lequel s’effectue l’architectonique de la volonté de savoir. Cette architectonique ne peut que se transmettre, se renforcer et se répéter par un héritage légendaire, didactique; en ce sens, nous avons délivré le bagage des présupposés, croyances et idées lié à la pratique culturelle de la philosophie. Vouloir comprendre la vie (ne fût-ce qu’un instant) ou transfigurer le monde, c’est se vendre à la métaphore de l’aller-retour et, puisque nous sommes toujours à l’intersection du langage et de la culture, c’est recommencer le déploiement du projet théorétique lui-même lié au destin de toutes les vies agissantes à chaque époque.

Comment terminer dans le climat culturel qui est le nôtre aujourd’hui si nous savons que l’on ne commence vraiment jamais? Ni proclamation tonitruante de la mort de Dieu ou de la mort de l’homme, car les rites du sacrifice, pour nécessaires qu’ils soient, ne sont jamais efficaces. Manquant d’un savoir-faire anatomique infiniment patient, nous avons raté la mort des dieux omniscients-omnipuissants et nous avons raté la mort du brave homme. Peut-être les avons-nous secrètement toujours aimés comme réponses immédiates au désir d’une transcendance et d’une totalité bienfaisantes. Voilà pourquoi ils reviennent ensemble dans la philosophie contemporaine sous les formes socio-instituées et lyrico-humanisantes les plus variées, organigrammes des plus savants et des plus délirants. Perspective du sens capitalisé par diverses théories, perspectives d’un fondement à être activé, débattu : tâches, buts moraux ou autres, idéaux – aires d‘énonciation reconnues, saturées. Mais ce n’est pas en changeant de concentrations lexicales que l’on change de fantasmes ou que l’on abolit dans le temps les fonctions auxiliaires du vouloir-savoir visant un savoir-pouvoir. À l’autre extrémité, ni renoncement tout-à-fait, renoncement dont on connaît les variations discursives contemporaines : le rire, le fantasme de la danse ou des cendres, le suicide retenu comme métaphore, les formes du rejet (révolte, vomi), l’apathie classique, le silence comme limite dicible – signes pour nous de l’intolérabilité de l’épreuve théorétique. Sensibilité du corpus philosophique occidental? Si ces conclusions (car se sont des conclusions atteintes par les procédés réflexifs qu’elles répudient après-coup) sont souvent issues d’une pratique dite subversive, le discours philosophique qui se spécialise à les exposer demeure généralement peu critique par rapport à l’idéologie globale de sa propre discursivité et à l’attrayante valeur marchande de ces fantasmes. Ni proclamation d’une mort de la philosophie mais ni recours aux positivismes professionnels où la philosophie, dans son rapport réflexif aux sciences pures qui se pratiquent et se pensent ailleurs, prétendrait en être l’extension verbeuse de leur rationalité ou la sanction critique. Pseudo-sécurité d’une tâche nouvelle. La lucidité absolue est invivable et sans renoncer tout-à-fait, nous avons procédé dans l’ambivalence constante à la théorie de notre propre détriment.

Que proposer alors? Peut-être la volonté de rendre compte d’une vision artisanale du corps anthropologique, vision fondée sur la capacité mesurée de traverser les signes philosophiques et de s’y reproduire par une passion de la négativité qui puisse s’exercer ultimement contre tout désir et contre tout langage institués comme pouvoir. Car il semble bien que dans notre type de culture désir et langage soient inimaginables en dehors d’une redemande de pouvoir. Les crises s’anticipent depuis toujours. Manœuvrant sans œuvre dans la dissymétrie du savoir et de la vie réelle, vivant tout processus comme un simple laps de temps dont l’écriture des résultats n’épargne pas les inquiétudes qui l’ont fait apparaître, assumer en chacun et écrire son propre voyage sémantique : voilà notre vision artisanale.

Par-delà le lyrisme d’une modulation elle-même déterminée, notre sémantique sauvage entreprise à partir du concept de réflexion nous aura ainsi conduits à évacuer la question immédiate du sens au profit d’une reconnaissance ironique de la formation du discours philosophique – là où le sens doit être tolérable.

Paris–Montréal–Chatou–Montréal
Septembre 1968 – novembre 1976

Ce texte est aussi disponible en format pdf sur le site web de la revue Trahir.

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