Traduire Henri Meschonnic, ou Traduire en résistance

Par Pier-Pascale Boulanger | Université Concordia

Ce texte est conjointement publié avec le Laboratoire de résistance sémiotique.

Ceux qui se sont prêtés à la lecture des essais d’Henri Meschonnic en auront tiré une leçon de persévérance. Et pour cause : les phrases fleuves, la parataxe, les enfilades de virgules et les pronoms aux référents ambigus font tous obstacle à une lecture fluide et facile. C’est que la pensée de Meschonnic résiste aux idées reçues sur la traduction et le langage en résistant d’abord à la langue. J’ai décidé de traduire vers l’anglais l’essai Éthique et politique du traduire qu’il a publié en 2007 parce que ses idées pourtant percutantes sur la traduction littéraire sont rarement citées dans la sphère traductologique américaine, où j’ai l’impression que la poétique du traduire commence avec Lawrence Venuti.

Très rapidement, je me heurte à la question de la lisibilité et au dilemme qu’elle soulève. Dois-je traduire Meschonnic contre lui-même en un « anglais correct », c’est-à-dire fluide, pour maximiser la réception, mais produire un contresens épistémologique de 175 pages? Ou dois-je rendre sa parole, aussi disruptive soit-elle, au risque d’agacer le lectorat cible et de mettre en péril la réception de son texte?

J’ai décidé de prendre le risque de traduire en résistance. La résistance, c’est une langue, ça? Non, en fait, c’est un discours. Ma stratégie de résistance était guidée par l’idée que traduire un livre traitant de traduction devait être un acte résolument performatif. C’était devoir mettre en pratique la théorie, mais ce pari a soulevé bien des questions sur la manière de lire – la mienne, celle de l’éditeur et celle du lectorat cible (fantasmé, bien sûr, puisqu’on se l’imagine). Ces différents prismes de lecture ont posé des problèmes d’écriture, où se sont jouées les questions éthiques et politiques mêmes dont traite l’essai et qui mettent en cause les automatismes de lecture et les conventions de traduction.

Selon Meschonnic, la traduction est révélatrice de la force du langage et des limites qui lui sont imposées au nom (ou au non) de la correction linguistique. À force de corriger, comme on corrige la vue, on finit par ne plus remarquer qu’on porte des lunettes, un prisme. Et c’est peut-être ce qui fait dire à Meschonnic que l’œil est sourd, « c’est l’oreille qui voit » (2007 : 62)[1]. Pour lui, les traducteurs ont tendance à ne pas écouter ce qu’un texte fait – sa manière de dire -, tout affairés à leur démarche herméneutique consistant à saisir la charge sémantique contenue dans les mots du texte. Cette manie, Meschonnic la dénonce vivement : « Tout ce qu’ils peuvent traduire, c’est ce que dit ou ce qu’a l’air de dire un énoncé, pas ce que fait, ce que vous fait, un système de discours » (2007 : 84). Bien sûr, il faut rendre le propos du texte, mais pas seulement, car celui-ci est porté et prend son sens par des valeurs qu’il faut découvrir dans chaque texte. Dans Éthique et politique du traduire, ces valeurs étaient la syntaxe heurtée, la répétition, les entorses grammaticales, le lexique paronymique, les néologismes, le sarcasme et les jeux de mots. L’écoute (l’attention prêtée aux manières de dire du texte) et l’éthique sont solidaires : « L’éthique, c’est ce qu’on fait de soi, et des autres. C’est un agir, et c’est faire de la valeur » (2007 : 19).

J’ai fait l’expérience de cette écoute transformatrice lorsque j’ai dû traduire le syntagme « sens du langage », qui pouvait se rendre par « meaning of language » ou « sense of language ». Si je m’étais fiée à l’aire sémantique des mots, j’aurais choisi la première solution. Or, à bien écouter ce que l’essai dit, j’ai constaté, de justesse, qu’il s’agissait de réunir en un mot – « sens » – deux réalités : la valeur sémantique du langage et la capacité du traducteur à entendre sa dimension sensorielle. Avoir le sens du langage comme on a le sens des couleurs, le sens du rythme ou le sens de l’orientation. Il y a une expérience du corps qui est en jeu et qui permet de capter l’intensité affective du discours. Encore faut-il oser rendre cette intensité, au risque de produire un texte qui sera mal vu ou mal entendu. C’est dans ce risque que réside la portée politique du traduire. Qu’il s’agisse d’un poème, d’un roman ou d’un essai, l’écoute et le risque sont les mêmes.

Comme je suis traductrice, mais aussi traductologue, j’ai consigné et analysé mes problèmes de traduction dans l’article « Traduire la théorie du traduire de Henri Meschonnic, ou traduire en résistance ». Il paraîtra bientôt dans Traduire-écrire : histoire, poétique(s), anthropologie. Arnaud Bernadet (dir.), ENS Éditions, collection « Signes », Presses de l’École Normale Supérieure de Lyon. J’y explique la stratégie que j’ai adoptée pour rendre ce que j’ai nommé la poétique de la résistance, cette écriture qui agit radicalement sur la langue pour faire à la fois la force et la difficulté de l’essai de Meschonnic. Mais je fais un détour par l’impératif de la fluidité, qui est érigée en étalon de lisibilité, et je montre son incompatibilité avec l’écriture résistante de Meschonnic.


[1] Toutes les citations renvoient à Éthique et politique du traduire d’Henri Meschonnic, Éditions Verdier, 2007.

Résumé de la communication prononcée lors du premier atelier de chercheurs du chantier de recherche « Traduire les humanités » (Laboratoire de résistance sémiotique), le 30 octobre 2013 à l’Université Concordia, à propos de sa traduction de l’essai Ethics and Politics of Translating d’Henri Meschonnic (John Benjamins Publishing Co., 2011).

Ce texte est aussi disponible en format pdf sur la revue Trahir.

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