La diversité des tactiques, ce n’est pas un slogan: quelques réflexions anarchistes

Par Marie-Ève Bélanger, Genève, Suisse

Vous pourriez, en prenant seulement votre voiture, vous rendre chez moi et me tuer sans débourser d’autres frais qu’un peu d’essence; cependant, si vous tenez absolument à dépenser mille dollars, je vous propose une autre solution : je vous descends d’un coup de revolver et ensuite je donnerai l’argent à ceux qui se battent pour une société libre où il n’y aura plus ni assassins ni présidents, ni mendiants ni sénateurs.

Réponse de Voltairine de Cleyre au sénateur Joseph R. Hawley qui avait offert une prime de 1000 dollars à quiconque tuerait un anarchiste

Il n’existe pas d’essence anarchiste, il existe un sens anarchiste à l’action; l’anarchie n’est pas une réponse, c’est un acte. L’action anarchiste n’est pas performée sans règle, elle est performée sans autorisation. Être anarchiste, c’est obéir aux règles que l’on s’est soi-même fixées, et la première chose que cela demande, ce n’est pas de la hauteur morale ou un idéalisme parfait, cela demande de pouvoir s’imaginer libre de choisir ses propres règles, ce qui exige un minimum d’émancipation. Mais comme personne ne peut s’émanciper seul, nous devons nous émanciper les unes les autres. Ça prendra le temps que ça prendra et ça adoptera une forme qu’il nous est impossible de déterminer à l’avance. Soyons exigeantes et généreux pour changer.

Je me démène sous tellement de couches de dominations que la plupart du temps, je n’arrive pas à lutter contre toutes à la fois. Je manque de cohérence; je m’avoue complètement incapable d’intégrité. Je résiste à la hauteur de mon courage qui, lui aussi, est souvent défaillant. Je pose des gestes que personne n’écrira jamais dans les livres d’histoire, j’agis sans espoir d’inspirer une révolution que j’appelle pourtant, et que je souhaite. Je suis prise dans un conflit utilitariste que je n’ai pas choisi. Mon dilemme moral persiste et me ronge : dois-je continuer d’agir? Mon engagement ambigu est-il une trahison? Dois-je laisser les purs se battre à ma place pour les acclamer comme sauveurs au matin de la victoire finale?

Puis, sans doute par miracle et toujours un peu au dernier moment, je réussis de justesse à me rappeler qui veut m’imposer une cohérence et pourquoi ils veulent le faire : pour me nommer, me classer, me ficher, me contrôler, m’assimiler, m’exclure, me priver de commun. C’est parfaitement exaspérant. Alors pour les faire bien chier, j’ai décidé de faire le contraire, c’est-à-dire d’inclure généreusement et d’aimer – par devoir – toutes celles et ceux qui agissent, de manière spontanée ou réfléchie, pour dénoncer un état ou à une situation d’oppression. Peu importe de quelle façon ou en quelle occasion, peu importe le nombre de fois qu’elles le feront ou la transcendance de leur action. Révéler sa puissance d’action est un élixir extrêmement puissant, et il est fort à parier que les gens qui l’ont expérimenté une fois chercheront à le reproduire. Et ainsi de suite, exponentiellement. Encourager l’action, respecter ses formes, apprendre librement, écouter avec empathie, aimer même quand on a peur, c’est aussi ça, se mettre nu devant le système et c’est radicalement et délicieusement subversif.

Mais c’est trop difficile. Moi je ne suis pas capable. Je me retrouve souvent seule, triste et épuisée, et j’ai envie d’être dans un lieu chaud, rose et doux et ne plus penser : fréquenter un salon de beauté, avaler un Xanax, acheter quelque chose. Mais ça n’aide pas non plus parce que, dans mes plus clairs moments de lucidité, je me rends compte à quel point je suis moi-même engluée dans les schémas de domination que je reproduis, que j’accepte, que je valide, que je transmets même, jour après jour après jour. Je ne peux pas y échapper, il n’y a pas de porte de sortie et le premier combat est désespérément loin d’être gagné. Mais même dans ces moments de désespoir, je me rends compte que je peux trouver refuge dans l’action. C’est sa qualité irréductible qui rend l’action anarchiste si essentielle, la ramener à un combat de rue, même si cela en fait aussi partie, ce n’est qu’une autre façon de la rendre inoffensive. J’ai déjà vu une photo d’aisselles poilues presque faire tomber le capitalisme. Soyons créatives.

Quand j’étais petite, il existait au Québec un parti politique qui s’appelait le Parti Rhinocéros. Lorsque j’ai questionné les gens autour de moi sur ce que c’était ils m’ont répondu : « une niaiserie ». Puis, le parti rhinocéros a disparu et je n’y ai pas repensé. Aujourd’hui, émerge le Parti Nul. Lorsque mes enfants me demanderont ce que c’est, ce sera l’occasion pour nous de discuter et de débattre sur des sujets aussi importants que la démocratie, la politique, le vote, le vivre-ensemble, les règles, la redistribution de la richesse et que sais-je encore. Que de chemin parcouru! Il est important de se rappeler qu’il faut occuper les espaces politiques de toutes les façons possibles. Si on veut parler comme les capitalistes alors on dira : cela ne compte pas. Mais camarades je vous le demande, quand donc leur avons-nous abandonné la mesure?

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