De la forainisation (à l’étrangéisation?)

Par Simon Labrecque

Le groupe de lecture qui s’est réuni au cours de l’année académique 2013-2014 dans le cadre du chantier de recherche Traduire les humanités, coordonné et dirigé par René Lemieux et Pier-Pascale Boulanger au sein du Laboratoire de résistance sémiotique, a produit un certain nombre de traductions de l’anglais vers le français d’articles du Handbook of Translation Studies. De mon point de vue de « traducteur amateur » ou « non formé », un des objectifs de cette production était de donner l’occasion à des chercheuses et chercheurs des humanités ou des sciences humaines et sociales d’éprouver certaines des difficultés et des joies vécues par les traductrices et traducteurs « professionnels » ou « formés » dans leur pratique, et vice versa. L’une des difficultés éventuellement joyeuses qui me semble commune à la pratique de la traduction et à la pratique de la recherche en sciences humaines et sociales, voire à toute pratique d’écriture, tient au poids du désir de trouver « le bon mot ». Cette pratique de la trouvaille relève, à mon sens, à la fois de la recherche au sein du « donné » et de l’expérimentation au cœur de l’« invention », si ce n’est que parce qu’on tente alors d’inventer du donnable en donnant dans l’inventivité.

Dans notre tentative de traduire l’article du Handbook intitulé « Domestication and Foreignization », écrit par Outi Paloposki, il a d’emblée fallu songer à une traduction satisfaisante ou adéquate du second concept du titre, le premier semblant appeler assez naturellement sa « traduction » – si c’en est une – par « domestication » en français. L’idée de « traduire » le second concept de la même façon s’est alors rapidement présentée : pourrions-nous – ou plutôt, pourquoi ne pas (forme archétypale de la question pratique lorsqu’une idée surgit avec force) – traduire « foreignization » par « forainisation »? Nous avons tenté le coup, mais avons cru bon de produire les lignes qui suivent en guise de « Note de traduction ». J’aimerais donner à lire cette note collective, puis formuler quelques remarques qui n’engagent que moi, et non le groupe dans son ensemble.

N.d.T : Nous avons choisi les néologismes « domestication » et « forainisation » pour exprimer en français les notions de domestication et de foreignization. On retrouve dans la littérature traductologique en français, par exemple, chez Henri Meschonnic ou chez Antoine Berman, l’ethnocentrisme, l’annexionnisme ou la naturalisation pour la première notion, le décentrement, le dépaysement ou la traduction « éthique » pour la deuxième, ou plus simplement la division des approches entre sourcières et ciblistes chez Jean-René Ladmiral (notions qui proviennent toutes de la classification par Schleiermacher, mentionnée dans le texte [de mener l’auteur vers le lecteur, ou le lecteur vers l’auteur, par la traduction]). Cependant, il nous a semblé que l’auteure ne cherchait pas à montrer une filiation entre la pensée traductologique française et la théorie de Lawrence Venuti, ce que rendre les notions par des termes déjà connus du public francophone aurait produit. En effet, le texte que nous lisons ici spécifie que ces notions sont vénutiennes, il nous fallait donc proposer soit un sens nouveau, soit un mot inédit, pour les interpréter, ce qui n’empêche pas le lecteur francophone d’y voir des correspondances avec des notions déjà présentes dans le discours traductologique en langue française.

Si le mot « domestication » existe déjà en français, pour désigner, comme en anglais par ailleurs, ce qui se rapporte à la maison ou au foyer, le sens anglais concernant l’État ou la nation est moins présent, mais tout à fait légitime en français puisque domus signifie originairement, en latin, le lieu de la maîtrise (dominatio) par le maître (dominus), ce qui s’entend toujours aujourd’hui par exemple avec le mot « domestique », celui ou celle qui est au service d’un maître. « Forainisation » est certes un néologisme moins conventionnel. Toutefois, il a été choisi parce que le mot foreignization possède lui-même une racine francophone puisqu’étymologiquement, foreign vient du français « forain », dérivé du latin foris, « situé à l’extérieur » (cf. « forum », le lieu à l’extérieur des murs de la ville).

Un des avantages aux termes choisis, et ce, contrairement aux termes « sourcier », « cibliste », et autres, c’est qu’ils peuvent aisément se décliner en adjectifs (« domestique » et « forain ») et en verbes (« domestiquer » et « forainiser »), tel que le texte traduit le demandait. Finalement, ces mots permettent la performance de ce qu’ils désignent : « domestication » se domestique en lui attribuant un nouveau sens et en rendant ce nouveau sens légitime en français, tout comme « forainisation » se forainise en donnant cette impression d’étrangeté que le mot de départ, foreignization, voulait signifier.

Drapeau rom adopté en 1971, avec au centre un chakra, une roue à 16 rayons.

Drapeau rom adopté en 1971, avec au centre un chakra, une roue à 16 rayons.

Le choix du terme « forainisation » pour traduire « foreignization » a ultimement été refusé par l’instance qui détient, dans le cadre de ce projet précis, le pouvoir d’accepter et de refuser les traductions. Le terme « étrangéisation » a été préféré, d’abord parce qu’il serait déjà utilisé – le dictionnaire de Microsoft Word ne le souligne pas en rouge, par exemple –, puis parce que le « chemin étymologique » évoqué dans la note (foris – forain – foreignforeignization – forainisation) serait trop complexe pour que les lecteurs et lectrices le suivent ou le fassent d’emblée, sans la note – qui devait toutefois être présente dans l’article. Par ailleurs, le mot « forain » rendrait inconfortable, du moins de l’autre côté de l’Atlantique, en raison de son association privilégiée avec « les gens du voyage » – catégorie juridique française se voulant d’abord descriptive d’un type d’activité économique, mais désignant le plus souvent dans le parler populaire les Roms, les Manouches et les Gitans dans une perspective de catégorisation ethnique.

La Century Wheel de Beauce Carnaval et ses 16 nacelles.

La Century Wheel de Beauce Carnaval et ses 16 nacelles.

Il semblerait donc que « forainisation » évoque une communauté étrangère (foraine, foreign) spécifique au dépend des autres, alors que le terme d’« étrangéisation » serait plus général, voire neutre. Selon les informations rendues disponibles par le Centre national de ressources textuelles et lexicales, le premier terme, « forain », aurait été historiquement « évincé » de la langue générale dans son premier usage (« extérieur, situé en dehors ») par « étrange » et « étranger », puis rapproché a posteriori de la famille du mot « foire » dans l’étymologie dite vulgaire. L’association de l’adjectif « forain » aux adjectifs « festif » et « carnavalesque » découlerait de ce rapprochement historiquement daté. Par le travail de la traduction, on découvre donc qu’il y a toute une géopolitique de l’économie marchande et symbolique à l’œuvre dans les connotations contemporaines (et territorialement différenciées – France/Québec) du terme « forain », qui demeure à analyser.

Le terme « étranger », pour sa part, provient du Latin extraneus, « du dehors », ou « en extra », via le vieux français estranger. Il est intéressant de noter qu’en anglais, on retrouve le terme « extraneous », qui désigne quelque chose de non lié (ou d’irrelevant) à un sujet traité, d’origine externe, ou de séparé de l’objet auquel il est attaché. La langue anglaise connaît également, dans l’usage courant, le verbe « to estrange », qui signifie aliéner, au sens de rendre étranger, de rejeter, de mettre à distance, voire au dehors.

À partir de ce dernier verbe, « to estrange », on peut tenter de relire le terme français « étranger » non pas comme un nom, ni comme un adjectif, mais bien comme un verbe : j’étrange, tu étranges, il étrange, nous étrangeons, vous étrangez, ils étrangent. Dans ce cas, cependant, le titre de l’article à traduire devrait à mon sens être « Domestication et étrangement », plutôt que « Domestication et étrangéisation », puisque la forme verbale du terme « étrangéisation » serait du type : j’étrangéise, tu étrangéises, etc. En lisant ces derniers termes, on s’attendrait, à rebours, à ce que le titre anglais d’origine ait été « Domestication and estrangeization » plutôt que « Domestication and estrangement ». En vérité, cependant, ce titre anglais d’origine est « Domestication and foreignization ».

À mon sens, ce n’est qu’en tentant de disséminer, sinon d’imposer, l’usage du terme « forainisation », même contre le terme « étrangéisation », qu’il deviendra peut-être possible de penser sérieusement, à partir des pratiques traductrices, ce qui se joue dans le réseau de connotations souvent péjoratives qui vivent et se reproduisent dans les environs du mot « forain » et dans son usage politiquement marqué pour désigner des communautés qui semblent entretenir des rapports aux territoires qui demeurent pour beaucoup étranges, ou plutôt : forains, par-delà ou en deçà des territorialisations forcées par les appareils d’État, qui cherchent à domestiquer.

4 Commentaires

Classé dans Simon Labrecque

4 réponses à “De la forainisation (à l’étrangéisation?)

  1. L’article (ou note de traduction) ci-haut m’a paru très intéressant. Je trouve forain et forainisation très approprié bien que je comprenne que des circonstances historiques et d’usage tendent à prohiber son usage. D’autre part, on peut se demander dans quelle mesure user de ce terme, justement, n’aiderait pas la cause de ceux qu’il marginalise.

    Dans un autre ordre d’idée, avant de lire l’article, je me questionnais sur la mise à l’écart et la justesse du terme anglais «feral». N’ayant pas lu le texte d’origine ayant fait l’objet de la traduction dont il est ici question, je ne saurais dire s’il est juste. Comme l’auteur anglophone original ne l’a pas utilisé, je suppose qu’il ne s’agit pas du concept mobilisé. Mais même après la lecture, je me questionne sur sa valeur, puisqu’il est à l’opposé, il me semble, du principe de domestication (bien qu’il implique ce premier principe au préalable). «Feral», qui n’a pas de traduction française exacte, mais que j’ai déjà vu francisé en «féral»/«férale», désigne: «(Especially of an animal) in a wild state, especially after escape from captivity or domestication» (Oxford Dictionary). — Peut-être ce terme saura faire progresser la réflexion du traducteur, ou pas.

    Simon Levesque

  2. SLabrecque

    Un article fait désormais suite à ces réflexions sur la notion de forainisation : http://alepreuve.com/#!/forainisation-faire-lepreuve-du-nom-passer-latlantique/

  3. André Senécal, traducteur agréé, rédacteur agréé

    J’ai apprécié la science de Messieurs Labrecque et Lemieux, mais il serait plus simple de rendre « domestication » et « foreignization » par « naturalisation » et « exotisation » en français. Ce sont normalement les équivalents que nous utilisons en Études langagières.

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