Archives mensuelles : août 2014

Archéologie, psychanalyse et militarisation

Extrait : Reza Negarestani, Cyclonopedia: Complicity with Anonymous Materials, Melbourne, re-press, 2008, p. 53-56; traduit par Simon Labrecque

Note introductive du traducteur : Ce texte est la traduction d’un passage du livre Cyclonopedia: Complicity with Anonymous Materials (Melbourne, re-press, 2008, p. 53-56). Les pages qui précèdent immédiatement cet extrait présentent une méditation sur « l’archéologie bactérienne » à partir de Lovecraft, des rats, et des notions d’espace lisse et d’espace troué. Les pages qui suivent immédiatement l’extrait se penchent sur le pétrole comme « narrateur tellurique » à partir du travail de Deleuze et Guattari sur Antonin Artaud, la visagéité et les trous noirs. La traduction est publiée avec l’aimable autorisation de re-press et de Reza Negarestani, qui ont généreusement transmis le diagramme présenté dans le texte, également traduit par nos soins. Il y a exactement un an, nous publiions une première traduction d’un texte du philosophe d’origine iranienne sur Trahir, alors que l’actualité était saturée de discussions sur l’usage d’armes chimiques en Syrie. L’extrait publié aujourd’hui a pour sa part déjà été mentionné sur ce blog dans un texte sur le concept d’incystance. Il concerne les rapports entre l’archéologie, la psychanalyse et la militarisation. Pour approfondir ce dernier thème, renvoyons à un texte antérieur de Negarestani sur « La militarisation de la paix » (partiellement repris dans Cyclonopedia), paru dans le premier numéro de Collapse en 2006, puis traduit en français sur le blog Anaximandrake.

Dans une marée de rats, la multitude des queues se change en tête de sonde de toute la meute mouvante : une révolution acéphale omnidirectionnelle, le Nouveau Désordre Verminal.

Tower_of_silence

Une tour du silence zoroastrienne près de la ville de Yazd en Iran.

Une meute de queues : des milliers d’insectes charognent une tombe quelque part dans un village zoroastrien près de la ville de Yazd; une guerre de vibrations. Ces machines d’exhumation lancent un silence non humain qu’il vaut mieux décrire comme un smog acoustique, un bruit moléculaire porteur de ravages sonores. Les sons sont la rage, propagée par des queues de rat.

La polytique du complexe ( )troueux défie les modèles existant d’accumulation du pouvoir corrélés à la logique du sol et à la politique du tout. Pour l’ordre mondial, les événements inconsistants autour du monde sont des échecs ou des revers pour les modèles politiques dominants. Selon la politique de la terre poromécanique, cependant, les inconsistances et les disparités régionales de par le globe constituent le corps de la polytique. L’émergence de deux entités (formation politique, militaire, économique, etc.) de deux lieux différents sur le sol est inconsistante, mais selon la logique du complexe du ( )trou, elles sont ultimement interconnectées et consistantes. En termes d’émergence, la consistance ou la connectivité ne devrait pas être mesurée à l’aune du sol ou du corps d’un solide comme tout, mais selon un modèle dégénéré de la complétude et une poromécanique de l’événement.

Les praticiens militaires et politiques ont depuis longtemps formulé l’asymétrie entre la consistance du sol et la consistance des entités poromécaniques ou de la terre poreuse comme une loi archéologique : Pour chaque inconsistance à la surface, il y a une consistance souterraine. La loi de la cause souterraine en archéologie porte en elle une ressemblance flagrante avec la suggestion de Freud-Jung à l’effet que pour chaque dépression psychosomatique, il existe un Complexe (une convolution et un nouage anormaux) sous la conscience. La raison de cette similarité repose dans le fait que, selon l’archéologie et la psychanalyse freudienne, la ligne d’émergence (fonction nématique) se dirige en fonction de la résistance à l’émergence, du dynamisme de l’émergence et du degré de porosité. Le cours de l’émergence dans n’importe quel matériau correspond à la formation de ce matériau; plus une ligne d’émergence devient agitée, plus le matériau hôte doit être convoluté et complexe. En termes de poromécanique et de complexe du ( )trou, l’orientation superficielle de l’archéologie et de la psychanalyse freudienne sont toutes deux trop complexes – immergées dans des dynamiques multiplexes de surfaces et leurs interactions avec l’émergence – pour être comprises. Les mythes de la platitude bornée (c.-à-d. de la superficialité) ou du totalitarisme attribués à la psychanalyse freudienne par des rivaux postmodernistes sont dans la plupart des cas les symptômes d’une mécompréhension du problèmes des surfaces et de l’émergence. Les entités superficielles (en tant qu’elles sont liées à des surfaces visibles, circonférentielles et ancrées) des théories freudiennes naissent seulement comme les produits finaux d’activités déliées impliquées dans l’émergence, qui sourdent de complexes souterrains de trous nichés et de surfaces. En d’autres mots, les entités supposément superficielles de la psychanalyse freudienne (Œdipe, l’homme au rats, etc.) délimitent en fait le vecteur d’émergence en termes de différentes surfaces. Parmi ces surfaces, seule la plus superficielle peut attester de son existence, car en termes d’émergence le plus superficiel ne peut s’enregistrer sans qu’une crypte ou qu’un complexe de terriers ait déjà été creusé du dedans par la ligne d’émergence. Dans le domaine de l’émergence, chaque surface – qu’elle soit faite de sol contraignant ou de porosités – appartient à et est mobilisée par les poromécaniques du complexe du ( )trou. Et dans le complexe du ( )trou, la profondeur existe en tant que l’ambiguïté ou le gradient entre intérieur et extérieur, solide et vide, un et zéro; ou en d’autres mots, comme troisième échelle ou comme une agentivité intermédiaire qui opère contre la logique unitaire ou binaire de l’intérieur et de l’extérieur, de la vigueur et du silence, de l’inclusion et de l’exclusion. Les trous développent définitivement une logique ternaire.

Cependant, pour l’archéologie comme pour la psychanalyse freudienne, le procès d’émergence et sa connexion immédiate avec la formation et le dynamisme des surfaces – nommément, le complexe du ( )trou – coïncide inévitablement avec la paranoïa. Pour chaque inconsistance à la surface, il y a une consistance souterraine; il y a chevauchement de deux consistances. L’une est la consistance qui appartient aux surfaces dynamiques des espaces troueux ou, simplement, des cavités, et l’autre est la consistance entre les surfaces des cavités (les trous) et la surface circonférentielle du solide (le sol ou la surface visible). Pour chaque cause avec une distribution verticale, il y a une cause avec une distribution horizontale ou inclinée, ou vice versa. L’effet est produit simultanément par deux causes qui ont deux logiques différentes. Pour s’enregistrer sur la surface circonférentielle ou le sol, la structure schizoïde ou la consistance du complexe du ( )trou doit être transmise au corps solide, où elle doit être consolidée. Les anomalies sur la surface-sol sont immanentes aux deux plans de la schizophrénie et de la paranoïa. Selon la loi archéologique des doctrines militaires contemporaines et de la psychanalyse freudienne, pour chaque inconsistance ou anomalie visible sur le sol, il y a une consistance schizoïde enterrée; pour atteindre la consistance schizoïde, une consistance paranoïaque ou un plan de paranoïa doit d’abord être traversé. (Voir Fig. 13)

Figure 13

Fig. 13 Les deux plans de la schizophrénie et de la paranoïa : consistance souterrain et inconsistance superficielle

La militarisation du monde contemporain, dans ses politiques comme dans ses approches concrètes, est architecturalement, visuellement et psychologiquement paradoxale (trop paranoïaque pour être schizoïde et trop schizoïde pour être paranoïaque), précisément parce que ses agents – comme dans la Guerre contre le terrorisme – se déplacent de la logique de la terre ancrée vers la terre poromécanique et la logique des agences-trou. Bien que donner un exemple risque de sous-estimer l’ampleur de la militarisation en rapport aux poromécaniques de la guerre, et à l’archéologie comme science de l’innovation militaire au vingt-et-unième siècle, énumérer un ou deux cas peut rendre ce procès plus clair :

  1. Dans les pays dotés de protocoles détaillés de sécurité nationale ou de niveaux d’alerte relativement élevés, où ne peuvent être conduites des opérations terrestres ou aériennes (activités hostiles, subversives, ou d’infiltration), l’émergence d’entités poromécaniques intriquées s’accroît et ne peut être évitée. Dans de tels pays, la distribution des immigrants illégaux ou de produits de contrebande comme les drogues et les armes autour des régions frontalières ne procède pas par schèmes d’activité à la surface, mais par la formation et l’architecture de trouages nichés sous le sol. Les activités ou les lignes de mouvements (les tactiques) ne peuvent être séparées de l’architecture de tels complexes du ( )trou. Selon les experts militaires ou les urbanistes avec une éducation militaire, les activités criminelles et hostiles ne peuvent plus être expliquées, analysées et retracées en termes de niveaux terrestre, aérien ou hydraulique. Ces activités se conforment seulement (dans un langage paranoïaque) aux structures d’amples espaces nématiques souterrains et à leurs lignes d’émergence constamment déplacées et vermiculées (des formations schizoïdes de surfaces). La distribution, l’escalade et la diffusion des complicités est identique aux différents aspects de la contrebande-trou. Pour les experts militaires, le marché de la terreur est simultanément celui des porosités de la terre. Les trous de ver transfrontaliers sous la frontière États-Unis–Mexique, les tunnels sous Gaza–Égypte, et tous les autres exemples de contrebande par trou, déconcertent les polarités de la mondialisation en surface et ses facettes politico-militaires. Les formations économiques et de pouvoir clandestines d’États-guérillas, de mouvement anti-État et d’États équivoquement Impérialistes se configurent selon les poromécaniques de la guerre.
  1. Uçhisar en Cappadoce (Turquie).

    Uçhisar en Cappadoce (Turquie).

    La Bataille de Tora Bora en Afghanistan a été extrémisée principalement par les forces de la coalition (spécialement les forces étatsuniennes, au point d’utiliser des bombes BLU-82 et un bombardement potentiellement à même de faire exploser un bunker nucléaire) sur la base d’informations rassemblées au sujet de vastes installations souterraines et de réseaux terroristes dans les montagnes Tora Bora. Les forces étatsuniennes et britanniques ont initié une frappe chirurgicale incluant des tactiques sophistiquées, un centre innovateur de commandement et de contrôle, et un usage inventif des appareils et des armes militaires. Les tactiques et toute la logique de la progression militaire à Tora Bora étaient précisément formulées pour « égaler » les montagnes caverneuses de la région, pour donner une réponse militaire appropriée à l’architecture troueuse des installations terroristes. En un mot, la formation militaire de toute la bataille était déterminée par la tortuosité supposée du complexe troueux dans les montagnes, et les techniques et les solutions construites pour les neutraliser et les éradiquer. La complexité des mouvements ou des dynamiques formatives des forces étatsuniennes et britanniques était compatible avec – voire, représentait une correspondance contre-géographique avec – la supposée complexité nichée des trous, tunnels et chambres souterraines. La Bataille de Tora Bora a été actualisée sur la base de la complexité des installations sous-surfaces de Tora Bora mais en l’absence de véritables trous et de toute complexité vermiculaire. Harnachées à la ligne logique paranoïaque dans les complexes troueux (du sol à la cavité) et déliées par une architecture schizoïde inexistante de trous nichés, les forces de la coalition menée par les États-Unis ont développé le premier exemple à part entière de Complexe Cappadocien : partout où les activités et les menaces hostiles sont inconsistantes et asymétriques, il doit y avoir une cause souterraine de trouage niché; conséquemment, l’on doit modeler des formations militaires spéciales pour contrer ces architectures convolutées et souterraines. – Tandis qu’à Tora Bora il n’y avait pas de nœud ou de complexe souterrain, dans le Cappadoce, sous chaque surface et dans chaque montagne ou colline, il y a un multiplexe de trous, de tanières et de passages.

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La figure de l’urbaniste en polémiste érudit: l’œuvre montréalaise de Jean-Claude Marsan

Critique du livre Montréal et son aménagement. Vivre la ville, de Jean-Claude Marsan, Presses de l’Université du Québec, 2012.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

Montréal et son aménagement. Vivre la ville, par Jean-Claude Marsan

Montréal et son aménagement est une collection de textes de Jean-Claude Marsan, urbaniste, architecte et professeur émérite de l’Université de Montréal. Ce livre, contenant à la fois des extraits de la thèse de doctorat de Marsan, publiée en 1974, des articles scientifiques et des textes d’opinion publiés dans des quotidiens québécois dont les plus récents datent du début des années 2000, offre un portrait accessible, concis et représentatif de l’œuvre écrite de l’auteur. Marsan est un des urbanistes les plus connus du paysage intellectuel et politique québécois. Cet ouvrage est ainsi tout désigné pour les lecteurs désirant s’introduire aux problèmes relatifs à l’urbanisme et à l’histoire de Montréal.

L’œuvre de Marsan est marquée par le contexte dans lequel celui-ci est formé, soit la fin des Trente Glorieuses. Dans Montréal et son aménagement, plusieurs textes dénoncent, accusent, ou même constatent l’échec de l’urbaniste technocratique à la solde des grands promoteurs qui a régné sans partage après la Deuxième Guerre. Or, malgré un passé trouble dont les résultats sont pour le moins insatisfaisants, Marsan ne perd pas confiance dans la planification urbaine, bien au contraire. Il fait plutôt la promotion d’une autre forme d’urbanisme, plus participatif et plus sensible au patrimoine et à la culture. D’un côté, il interpelle sa profession, afin que celle-ci se défasse de la vision technocratique et fonctionnaliste d’une ville planifiée d’une manière top-down. De l’autre, il affirme que la responsabilité des échecs de l’urbanisme moderniste ne revient pas entièrement aux urbanistes, loin de là. L’urbaniste est un facilitateur et ne peut se substituer entièrement aux forces sociales qui président à l’aménagement de l’espace; il ne peut que tenter de les orienter. L’échec de l’urbanisme d’après-guerre s’explique d’abord, pour Marsan, par un contexte socio-économique dans lequel certains promoteurs et propriétaires fonciers ont orienté indument le développement de Montréal. Il existe, chez Marsan, une proximité forte avec les mouvements sociaux de la fin des années 1960 et du début des années 1970.

Cela dit, Marsan ne s’est pas lancé dans de grandes analyses socio-politiques du pouvoir municipal comme d’autres ont pu le faire[1]. Son objectif fut plutôt d’exercer de la manière la plus probe possible la profession d’urbaniste. Or, faute d’avoir été placé dans des conditions favorables, chez Marsan, l’urbaniste devient fréquemment polémiste[2]. La lecture de l’œuvre de Marsan laisse penser que, dans les conditions actuelles, l’urbaniste ne peut exercer tout bonnement son métier dans une sphère réservée aux professionnels. Au contraire, tel que le demandait Kant dans sa réponse à la question « Qu’est-ce que les Lumières? », il doit faire un usage public de sa raison, c’est-à-dire prendre la parole dans l’espace public afin d’éveiller les citadins aux problèmes touchant l’aménagement de l’espace. Il doit remettre en question les illusions des technophiles et des idéologues de la croissance. Pour Marsan, il en va de la mission même de l’urbaniste : il doit faire de l’aménagement de l’espace urbain un enjeu de débat public, et non simplement tracer des plans de zonage, comme certains pourraient le penser. Comme le mentionne le collègue de Marsan, Gérard Beaudet : « Les décisions d’urbanisme appartiennent aux collectivités territoriales et sont l’objet de délibérations et de décisions qui relèvent du politique. »[3] Les textes de Marsan sont, en ce sens, autant de positions dans des débats plus larges. Montréal et son aménagement retrace le parcours d’une voix courageuse ayant pris part à plusieurs débats importants pour Montréal.

Les textes dans la troisième partie, intitulée « Urbanisme et aménagement », sont les plus polémiques. C’est dans cette section que le travail d’intellectuel public effectué par l’urbaniste Marsan est le plus clair. Il fait entendre sa voix dans des débats, anciens et récents, comme ceux des fusions municipales, de la construction de la nouvelle salle de l’OSM et des dépenses excédentaires dans le dossier de la construction de l’édifice de la Caisse de dépôt et placement. Il saisit ses occasions pour argumenter en faveur d’un renouvellement de l’urbanisme, position qu’il a tenue tout au long de sa carrière. Comme le mentionnent Lucie K. Morisset et Luc Noppen dans leur préface : « Il argue contre l’arrogance de l’ici-maintenant et des décisions à la va-vite jetées inconsidérément sur un substrat urbain dont on sait pourtant la temporalité bien plus longue que la nôtre. » (xi) Dans tout le livre, Marsan poursuit un questionnement qui l’a suivi toute sa vie : « Les changements d’ordre démographique, économique et philosophique nous font passer d’une idéologie de croissance à une idéologie de réappropriation. Comment, dans ce contexte, le cadre de vie de Montréalais évolue-t-il? » (228)

Les deux premières parties, intitulées « Situation et site géographique de Montréal » et « Patrimoine et caractère urbain montréalais », sont plus « scientifiques », on y retrouve notamment des extraits de Montréal en évolution, la thèse de doctorat de Marsan. Dans ces sections, il problématise la forme spécifique de Montréal ainsi que les processus physiques et politiques qui président à la mise en forme d’une ville. Un urbaniste, pour Marsan, doit éclairer le débat public en mettant en lumière ce qui est déjà là et en informant les citoyens. Marsan retrace donc l’histoire des modes d’établissement et du bâti à Montréal; cela, selon lui, nous permet de mieux réfléchir aux orientations à prendre pour le futur. La pensée urbanistique de Marsan, toujours en mouvement, est au point de jonction de trois niveaux : la forme préexistante (ce qui est déjà fait), la forme produite (ce qui se fait) et la forme souhaitée (ce qui devrait être fait). Aucun de ces trois moments de la réflexion n’est complètement indépendant : penser une ville, c’est penser son passé, son présent et son futur[4].

Par exemple, selon Marsan, le fleuve et le mont Royal sont des contraintes naturelles qui orientent l’avenir de la ville autant qu’elles en expliquent le passé. Le point de départ de la pensée urbanistique est le site géographique, et à Montréal, le fleuve et le mont Royal en sont les deux éléments essentiels. Tous les Montréalais ont interagi, interagissent et interagiront, d’une manière ou d’une autre, avec le fleuve et le mont Royal. Marsan accorde une importance déterminante à ces deux éléments dans sa réflexion sur Montréal. Tout d’abord, en ce qui a trait au mont Royal, il en retrace l’histoire, et se montre particulièrement admiratif devant le travail de Frederick Law Olstead, architecte paysagiste visionnaire qui, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, a œuvré à faire du mont Royal le parc public que l’on connaît aujourd’hui. Reprenant le flambeau, Marsan milite pour sa conservation, prenant notamment position contre la vente du 1420 Mont-Royal par l’Université de Montréal et pour la densification du campus actuel. Selon lui, il faut élargir et non rétrécir la vocation du mont Royal, soit celle d’être un paysage patrimonial et un espace récréatif pour tous. Pour ce qui est du fleuve, Marsan est d’avis que Montréal devrait y aller d’ingéniosité afin de réaménager ses berges. Le réaménagement du Vieux-Port fut un succès relatif. Il est temps d’aller plus loin. Il appuie donc cette idée, pour le moins audacieuse, de transformer la digue de la voie maritime en parc-plage pour le 375e de la ville.

Par ailleurs, Marsan a aussi beaucoup réfléchi à la notion de patrimoine. Par exemple, un des textes de Montréal et son aménagement porte exclusivement sur les églises de Montréal, il en dresse un portrait de la situation et émet des suggestions pour la conservation de celles-ci. Il accorde une importance particulière à l’église St. James, se faisant un ardent défenseur du dévoilement et de la mise en valeur de sa façade, ce qui fut réalisé en 2005. De plus, loin d’être naïf, prenant acte d’un changement de perspective dans le dernier tiers du siècle dernier, il se demande si nous assistons à un élargissement ou à une banalisation de la notion de patrimoine (163). La vigilance n’est jamais acquise.

Dans la perspective de Marsan, le travail de l’urbaniste n’est jamais achevé et nécessite un travail constant : « La meilleure assurance pour l’avenir réside, à notre avis, dans un investissement intellectuel serein et constant visant à assurer au patrimoine urbain sa légitimité et dans le développement à tous les niveaux de la société, d’une conscience critique susceptible d’orienter les interventions de sauvegarde et de mise en valeur. » (167)


 

[1] Voir les travaux de Jacques Léveillée et Pierre Hamel.

[2] Cela rappelle la perspective de Gérard Beaudet dans Le pays réel sacrifié. La mise en tutelle de l’urbanisme au Québec, Éditions Nota bene, 2000.

[3] Gérard Beaudet, Profession urbaniste, PUM, 2007, p. 60.

[4] Le titre du livre de Marsan, Montréal une esquisse du futur, publié en 1983, est, à ce propos, plutôt évocateur.

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Forainisation et rétrotraduction (en supplément)

Par René Lemieux, Montréal

Je me permets ici de donner quelques éléments contextuels à un texte publié sur Trahir par Simon Labrecque. Le problème que pose Labrecque est paradigmatique de celui posé par tout travail de retraduction, au sens d’un retour dans la langue d’origine de concepts forgés dans cette langue – on pourrait parler de « rétrotraduction », d’un retour à une origine supposée.

Les termes anglais « foreignization » et « domestication » ont été conçu par Lawrence Venuti au début des années 1990. Ils étaient pourtant bien connus des lecteurs francophones puisque des concepts assez similaires, mais pas encore normalisés, pouvaient avoir cours et faire compétition, notamment les termes « annexion, naturalisation, ethnocentrisme » pour le premier, « dépaysement » pour le second (chez Henri Meschonnic), ou encore « éthique, décentrement » pour le second terme (par exemple chez Antoine Berman). Lorsque nous travaillions à la traduction de l’article du Handbook of Translation Studies, une participante au chantier « Traduire les humanités » a suggéré une distinction devenue canonique en français, et qui provient de Jean-René Ladmiral : « traduction cibliste » pour le premier (au sens où elle cible la culture d’arrivée), « traduction sourcière » pour le second (au sens où elle prend sa source dans la culture de départ). Tous ces exemples sont bien connus en français et auraient permis au lecteur francophone de la traduction de comprendre aisément les concepts, et même de faire le lien entre le texte traduit et ses propres connaissances encyclopédiques de la traductologie telle qu’elle se fait en français. Deux problème se posaient alors : 1) le texte mentionne explicitement Venuti, et seulement lui – sauf pour la « source » de cette distinction chez l’herméneute théologien romantique Schleiermacher (donc, peut-on supposer, l’auteur du texte ne veut pas lier la distinction vénutienne, ou encore ne sait pas qu’une bonne partie de la réflexion de Venuti se fait en parallèle avec la traductologie française); 2) le sens de cette distinction conceptuelle vise à promouvoir une traduction éthique qui remette en question le type dominant de traduction dans notre société, qui est celui de la domestication. Retraduire pour que le lecteur francophone soit à l’aise avec les concepts aurait eu pour effet de domestiquer le texte, donc de trahir en quelque sorte son esprit, celui de proposer une manière de traduire nouvelle, celle de la « forainisation », justement.

Lorsque nous avions travaillé la traduction de ce texte, nous avions consulté la seule autre traduction disponible du texte, elle est en arabe. Le titre de la traduction est « التوطين والتغريب » [al-tuṭīn wal-taghrīb] : « التوطين » [al-tuṭīn] peut signifier « établissement, rétablissement, peuplement, acclimatation » et « التغريب » [al-taghrīb], de l’adjectif « الغربية » [al-ghrabīa] (situé à l’ouest), signifie « occidentalisation ». La décentralisation, l’étrangéisation ou la forainisation est conçue alors comme ce qui devient occidental. Ce petit exemple montre non seulement que les deux concepts vénutiens sont intimement reliés au sens qu’une culture se donne, mais qu’ils touchent surtout à ce cœur de la culture, à la fois ce sur quoi elle se base dans son identité (domestication ou, pourquoi pas, acclimatation), mais aussi aux directions (sens) de sa construction (par rapport à un autre « étranger », « forain » ou « occidental »).

Lee Wen, Dog Man Domesticate, Göteborg, Suède, performance de 2009.

Lee Wen, Dog Man Domesticate, Göteborg, Suède, performance de 2009.

Le problème soulevé par Labrecque est intéressant également en ceci qu’il pose le problème de la rétrotraduction de la traductologie. De prime abord, la traductologie demeure paradoxalement une discipline encore peu traduite. Une de ses difficultés est la valeur accordée évidemment à la langue (qui devient source et rempart pour la conceptualisation), mais aussi à l’aspect métalinguistique des mots employés (pour reprendre la distinction de la speech-acts theory, celle entre la mention et l’usage) : en traductologie, mais aussi ailleurs, on n’utilise pas seulement des mots, on les mentionne, c’est-à-dire qu’on leur donne un caractère excentré par rapport à l’usage dit « normal » des mots. Mentionner un mot, c’est parler de lui, plutôt que de l’utiliser pour parler des choses. Si on veut bien prendre sérieusement la rétrotraduction, c’est-à-dire de ne pas feindre une antériorité artificielle d’un quelconque « signifié transcendantal », on s’aperçoit qu’elle force la supplémentarisation du texte avec des explications – ou toujours plus de « signifiants » : notamment la note de bas de page. Il est intéressant de voir que le petit texte de Labrecque ait suscité un commentaire par Simon Levesque qui propose l’adjectif « féral » duquel pourrait se former « féralisation », c’est-à-dire un retour, pour un animal domestiqué, à la nature, au monde « sauvage » (qui ne va pas sans lien avec l’« étranger »). Le terme n’est peut-être pas tout à fait conforme à la foreignization de Venuti, mais il pourrait bien conceptualiser la rétrotraduction que forainisation performait, c’est-à-dire de dé-domestiquer un mot devenu peut-être trop commun dans la discipline. C’est aussi là que ce trouve la force de la rétrotraduction : promouvoir une écriture en supplément qui demande de repenser ces mots qu’on utilise peut-être trop couramment.

Supplément de supplément au risque de la suppléance, la traduction qui supplée l’original, lui-même un commentaire d’un auteur qui traduit peut-être des termes français se supplée d’une notation en bas de page qui demande un supplément explicatif dans un blogue, pour ensuite être suppléé par un commentaire, lui-même suppléé par le présent texte : le supplément, honni dans notre culture, permet aussi de continuer à penser en dehors d’une origine fixe, elle-même très souvent une fiction utile pour domestiquer et clore de ce qui se risquerait à la dissémination joyeuse et frivole. La note de bas de page, au cœur du texte de Labrecque, est particulièrement intéressante dans sa forme parce qu’elle est le lieu pour que le traducteur ou la traductrice, se faisant visible, explique le problème de la traduction du mot, mais aussi compense l’un ou l’autre des problèmes qu’il ou elle aurait entr’aperçus. La note de bas de page – mais aussi la préface ou même l’intervention directement dans le texte par des crochets – devient un ajout, un surplus, pour que le poids suppléé d’un côté de la balance arrive à atteindre un équilibre. Or ce « supplément » est toujours en surplus, et la logique économique d’un mot pour un mot n’apprécie pas cet en trop qui risque à tout moment d’entamer la simplicité d’un texte que l’on voudrait rapidement lu. Comme civilisation – car il s’agit d’un mode d’être civilisationnel –, il faut s’observer soi-même lisant une traduction pour comprendre comment notre culture n’arrive pas à prendre une traduction (un texte, ou même un mot ou une locution) pour ce qu’elle est, y compris un objet quasi-autonome qui mérite une investigation. On veut lire rapidement sans embarras. L’intervention du traducteur ou de la traductrice, c’est-à-dire le moment où il ou elle devient visible, redonne au texte lu son véritable caractère de supplémentarité qu’on préférerait ne pas sentir. « Ça sent la traduction », entend-t-on parfois, probablement parce que c’en est une. La forainisation, ou tout autre mot pour la désigner, est cette volonté de briser la trop grande confiance qu’une culture peut avoir d’elle-même pour la forcer à aller au-dehors – ou pourquoi pas de se libérer d’une domestication qui la rendrait apathique.

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