La figure de l’urbaniste en polémiste érudit: l’œuvre montréalaise de Jean-Claude Marsan

Critique du livre Montréal et son aménagement. Vivre la ville, de Jean-Claude Marsan, Presses de l’Université du Québec, 2012.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

Montréal et son aménagement. Vivre la ville, par Jean-Claude Marsan

Montréal et son aménagement est une collection de textes de Jean-Claude Marsan, urbaniste, architecte et professeur émérite de l’Université de Montréal. Ce livre, contenant à la fois des extraits de la thèse de doctorat de Marsan, publiée en 1974, des articles scientifiques et des textes d’opinion publiés dans des quotidiens québécois dont les plus récents datent du début des années 2000, offre un portrait accessible, concis et représentatif de l’œuvre écrite de l’auteur. Marsan est un des urbanistes les plus connus du paysage intellectuel et politique québécois. Cet ouvrage est ainsi tout désigné pour les lecteurs désirant s’introduire aux problèmes relatifs à l’urbanisme et à l’histoire de Montréal.

L’œuvre de Marsan est marquée par le contexte dans lequel celui-ci est formé, soit la fin des Trente Glorieuses. Dans Montréal et son aménagement, plusieurs textes dénoncent, accusent, ou même constatent l’échec de l’urbaniste technocratique à la solde des grands promoteurs qui a régné sans partage après la Deuxième Guerre. Or, malgré un passé trouble dont les résultats sont pour le moins insatisfaisants, Marsan ne perd pas confiance dans la planification urbaine, bien au contraire. Il fait plutôt la promotion d’une autre forme d’urbanisme, plus participatif et plus sensible au patrimoine et à la culture. D’un côté, il interpelle sa profession, afin que celle-ci se défasse de la vision technocratique et fonctionnaliste d’une ville planifiée d’une manière top-down. De l’autre, il affirme que la responsabilité des échecs de l’urbanisme moderniste ne revient pas entièrement aux urbanistes, loin de là. L’urbaniste est un facilitateur et ne peut se substituer entièrement aux forces sociales qui président à l’aménagement de l’espace; il ne peut que tenter de les orienter. L’échec de l’urbanisme d’après-guerre s’explique d’abord, pour Marsan, par un contexte socio-économique dans lequel certains promoteurs et propriétaires fonciers ont orienté indument le développement de Montréal. Il existe, chez Marsan, une proximité forte avec les mouvements sociaux de la fin des années 1960 et du début des années 1970.

Cela dit, Marsan ne s’est pas lancé dans de grandes analyses socio-politiques du pouvoir municipal comme d’autres ont pu le faire[1]. Son objectif fut plutôt d’exercer de la manière la plus probe possible la profession d’urbaniste. Or, faute d’avoir été placé dans des conditions favorables, chez Marsan, l’urbaniste devient fréquemment polémiste[2]. La lecture de l’œuvre de Marsan laisse penser que, dans les conditions actuelles, l’urbaniste ne peut exercer tout bonnement son métier dans une sphère réservée aux professionnels. Au contraire, tel que le demandait Kant dans sa réponse à la question « Qu’est-ce que les Lumières? », il doit faire un usage public de sa raison, c’est-à-dire prendre la parole dans l’espace public afin d’éveiller les citadins aux problèmes touchant l’aménagement de l’espace. Il doit remettre en question les illusions des technophiles et des idéologues de la croissance. Pour Marsan, il en va de la mission même de l’urbaniste : il doit faire de l’aménagement de l’espace urbain un enjeu de débat public, et non simplement tracer des plans de zonage, comme certains pourraient le penser. Comme le mentionne le collègue de Marsan, Gérard Beaudet : « Les décisions d’urbanisme appartiennent aux collectivités territoriales et sont l’objet de délibérations et de décisions qui relèvent du politique. »[3] Les textes de Marsan sont, en ce sens, autant de positions dans des débats plus larges. Montréal et son aménagement retrace le parcours d’une voix courageuse ayant pris part à plusieurs débats importants pour Montréal.

Les textes dans la troisième partie, intitulée « Urbanisme et aménagement », sont les plus polémiques. C’est dans cette section que le travail d’intellectuel public effectué par l’urbaniste Marsan est le plus clair. Il fait entendre sa voix dans des débats, anciens et récents, comme ceux des fusions municipales, de la construction de la nouvelle salle de l’OSM et des dépenses excédentaires dans le dossier de la construction de l’édifice de la Caisse de dépôt et placement. Il saisit ses occasions pour argumenter en faveur d’un renouvellement de l’urbanisme, position qu’il a tenue tout au long de sa carrière. Comme le mentionnent Lucie K. Morisset et Luc Noppen dans leur préface : « Il argue contre l’arrogance de l’ici-maintenant et des décisions à la va-vite jetées inconsidérément sur un substrat urbain dont on sait pourtant la temporalité bien plus longue que la nôtre. » (xi) Dans tout le livre, Marsan poursuit un questionnement qui l’a suivi toute sa vie : « Les changements d’ordre démographique, économique et philosophique nous font passer d’une idéologie de croissance à une idéologie de réappropriation. Comment, dans ce contexte, le cadre de vie de Montréalais évolue-t-il? » (228)

Les deux premières parties, intitulées « Situation et site géographique de Montréal » et « Patrimoine et caractère urbain montréalais », sont plus « scientifiques », on y retrouve notamment des extraits de Montréal en évolution, la thèse de doctorat de Marsan. Dans ces sections, il problématise la forme spécifique de Montréal ainsi que les processus physiques et politiques qui président à la mise en forme d’une ville. Un urbaniste, pour Marsan, doit éclairer le débat public en mettant en lumière ce qui est déjà là et en informant les citoyens. Marsan retrace donc l’histoire des modes d’établissement et du bâti à Montréal; cela, selon lui, nous permet de mieux réfléchir aux orientations à prendre pour le futur. La pensée urbanistique de Marsan, toujours en mouvement, est au point de jonction de trois niveaux : la forme préexistante (ce qui est déjà fait), la forme produite (ce qui se fait) et la forme souhaitée (ce qui devrait être fait). Aucun de ces trois moments de la réflexion n’est complètement indépendant : penser une ville, c’est penser son passé, son présent et son futur[4].

Par exemple, selon Marsan, le fleuve et le mont Royal sont des contraintes naturelles qui orientent l’avenir de la ville autant qu’elles en expliquent le passé. Le point de départ de la pensée urbanistique est le site géographique, et à Montréal, le fleuve et le mont Royal en sont les deux éléments essentiels. Tous les Montréalais ont interagi, interagissent et interagiront, d’une manière ou d’une autre, avec le fleuve et le mont Royal. Marsan accorde une importance déterminante à ces deux éléments dans sa réflexion sur Montréal. Tout d’abord, en ce qui a trait au mont Royal, il en retrace l’histoire, et se montre particulièrement admiratif devant le travail de Frederick Law Olstead, architecte paysagiste visionnaire qui, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, a œuvré à faire du mont Royal le parc public que l’on connaît aujourd’hui. Reprenant le flambeau, Marsan milite pour sa conservation, prenant notamment position contre la vente du 1420 Mont-Royal par l’Université de Montréal et pour la densification du campus actuel. Selon lui, il faut élargir et non rétrécir la vocation du mont Royal, soit celle d’être un paysage patrimonial et un espace récréatif pour tous. Pour ce qui est du fleuve, Marsan est d’avis que Montréal devrait y aller d’ingéniosité afin de réaménager ses berges. Le réaménagement du Vieux-Port fut un succès relatif. Il est temps d’aller plus loin. Il appuie donc cette idée, pour le moins audacieuse, de transformer la digue de la voie maritime en parc-plage pour le 375e de la ville.

Par ailleurs, Marsan a aussi beaucoup réfléchi à la notion de patrimoine. Par exemple, un des textes de Montréal et son aménagement porte exclusivement sur les églises de Montréal, il en dresse un portrait de la situation et émet des suggestions pour la conservation de celles-ci. Il accorde une importance particulière à l’église St. James, se faisant un ardent défenseur du dévoilement et de la mise en valeur de sa façade, ce qui fut réalisé en 2005. De plus, loin d’être naïf, prenant acte d’un changement de perspective dans le dernier tiers du siècle dernier, il se demande si nous assistons à un élargissement ou à une banalisation de la notion de patrimoine (163). La vigilance n’est jamais acquise.

Dans la perspective de Marsan, le travail de l’urbaniste n’est jamais achevé et nécessite un travail constant : « La meilleure assurance pour l’avenir réside, à notre avis, dans un investissement intellectuel serein et constant visant à assurer au patrimoine urbain sa légitimité et dans le développement à tous les niveaux de la société, d’une conscience critique susceptible d’orienter les interventions de sauvegarde et de mise en valeur. » (167)


 

[1] Voir les travaux de Jacques Léveillée et Pierre Hamel.

[2] Cela rappelle la perspective de Gérard Beaudet dans Le pays réel sacrifié. La mise en tutelle de l’urbanisme au Québec, Éditions Nota bene, 2000.

[3] Gérard Beaudet, Profession urbaniste, PUM, 2007, p. 60.

[4] Le titre du livre de Marsan, Montréal une esquisse du futur, publié en 1983, est, à ce propos, plutôt évocateur.

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