Archéologie, psychanalyse et militarisation

Extrait : Reza Negarestani, Cyclonopedia: Complicity with Anonymous Materials, Melbourne, re-press, 2008, p. 53-56; traduit par Simon Labrecque

Note introductive du traducteur : Ce texte est la traduction d’un passage du livre Cyclonopedia: Complicity with Anonymous Materials (Melbourne, re-press, 2008, p. 53-56). Les pages qui précèdent immédiatement cet extrait présentent une méditation sur « l’archéologie bactérienne » à partir de Lovecraft, des rats, et des notions d’espace lisse et d’espace troué. Les pages qui suivent immédiatement l’extrait se penchent sur le pétrole comme « narrateur tellurique » à partir du travail de Deleuze et Guattari sur Antonin Artaud, la visagéité et les trous noirs. La traduction est publiée avec l’aimable autorisation de re-press et de Reza Negarestani, qui ont généreusement transmis le diagramme présenté dans le texte, également traduit par nos soins. Il y a exactement un an, nous publiions une première traduction d’un texte du philosophe d’origine iranienne sur Trahir, alors que l’actualité était saturée de discussions sur l’usage d’armes chimiques en Syrie. L’extrait publié aujourd’hui a pour sa part déjà été mentionné sur ce blog dans un texte sur le concept d’incystance. Il concerne les rapports entre l’archéologie, la psychanalyse et la militarisation. Pour approfondir ce dernier thème, renvoyons à un texte antérieur de Negarestani sur « La militarisation de la paix » (partiellement repris dans Cyclonopedia), paru dans le premier numéro de Collapse en 2006, puis traduit en français sur le blog Anaximandrake.

Dans une marée de rats, la multitude des queues se change en tête de sonde de toute la meute mouvante : une révolution acéphale omnidirectionnelle, le Nouveau Désordre Verminal.

Tower_of_silence

Une tour du silence zoroastrienne près de la ville de Yazd en Iran.

Une meute de queues : des milliers d’insectes charognent une tombe quelque part dans un village zoroastrien près de la ville de Yazd; une guerre de vibrations. Ces machines d’exhumation lancent un silence non humain qu’il vaut mieux décrire comme un smog acoustique, un bruit moléculaire porteur de ravages sonores. Les sons sont la rage, propagée par des queues de rat.

La polytique du complexe ( )troueux défie les modèles existant d’accumulation du pouvoir corrélés à la logique du sol et à la politique du tout. Pour l’ordre mondial, les événements inconsistants autour du monde sont des échecs ou des revers pour les modèles politiques dominants. Selon la politique de la terre poromécanique, cependant, les inconsistances et les disparités régionales de par le globe constituent le corps de la polytique. L’émergence de deux entités (formation politique, militaire, économique, etc.) de deux lieux différents sur le sol est inconsistante, mais selon la logique du complexe du ( )trou, elles sont ultimement interconnectées et consistantes. En termes d’émergence, la consistance ou la connectivité ne devrait pas être mesurée à l’aune du sol ou du corps d’un solide comme tout, mais selon un modèle dégénéré de la complétude et une poromécanique de l’événement.

Les praticiens militaires et politiques ont depuis longtemps formulé l’asymétrie entre la consistance du sol et la consistance des entités poromécaniques ou de la terre poreuse comme une loi archéologique : Pour chaque inconsistance à la surface, il y a une consistance souterraine. La loi de la cause souterraine en archéologie porte en elle une ressemblance flagrante avec la suggestion de Freud-Jung à l’effet que pour chaque dépression psychosomatique, il existe un Complexe (une convolution et un nouage anormaux) sous la conscience. La raison de cette similarité repose dans le fait que, selon l’archéologie et la psychanalyse freudienne, la ligne d’émergence (fonction nématique) se dirige en fonction de la résistance à l’émergence, du dynamisme de l’émergence et du degré de porosité. Le cours de l’émergence dans n’importe quel matériau correspond à la formation de ce matériau; plus une ligne d’émergence devient agitée, plus le matériau hôte doit être convoluté et complexe. En termes de poromécanique et de complexe du ( )trou, l’orientation superficielle de l’archéologie et de la psychanalyse freudienne sont toutes deux trop complexes – immergées dans des dynamiques multiplexes de surfaces et leurs interactions avec l’émergence – pour être comprises. Les mythes de la platitude bornée (c.-à-d. de la superficialité) ou du totalitarisme attribués à la psychanalyse freudienne par des rivaux postmodernistes sont dans la plupart des cas les symptômes d’une mécompréhension du problèmes des surfaces et de l’émergence. Les entités superficielles (en tant qu’elles sont liées à des surfaces visibles, circonférentielles et ancrées) des théories freudiennes naissent seulement comme les produits finaux d’activités déliées impliquées dans l’émergence, qui sourdent de complexes souterrains de trous nichés et de surfaces. En d’autres mots, les entités supposément superficielles de la psychanalyse freudienne (Œdipe, l’homme au rats, etc.) délimitent en fait le vecteur d’émergence en termes de différentes surfaces. Parmi ces surfaces, seule la plus superficielle peut attester de son existence, car en termes d’émergence le plus superficiel ne peut s’enregistrer sans qu’une crypte ou qu’un complexe de terriers ait déjà été creusé du dedans par la ligne d’émergence. Dans le domaine de l’émergence, chaque surface – qu’elle soit faite de sol contraignant ou de porosités – appartient à et est mobilisée par les poromécaniques du complexe du ( )trou. Et dans le complexe du ( )trou, la profondeur existe en tant que l’ambiguïté ou le gradient entre intérieur et extérieur, solide et vide, un et zéro; ou en d’autres mots, comme troisième échelle ou comme une agentivité intermédiaire qui opère contre la logique unitaire ou binaire de l’intérieur et de l’extérieur, de la vigueur et du silence, de l’inclusion et de l’exclusion. Les trous développent définitivement une logique ternaire.

Cependant, pour l’archéologie comme pour la psychanalyse freudienne, le procès d’émergence et sa connexion immédiate avec la formation et le dynamisme des surfaces – nommément, le complexe du ( )trou – coïncide inévitablement avec la paranoïa. Pour chaque inconsistance à la surface, il y a une consistance souterraine; il y a chevauchement de deux consistances. L’une est la consistance qui appartient aux surfaces dynamiques des espaces troueux ou, simplement, des cavités, et l’autre est la consistance entre les surfaces des cavités (les trous) et la surface circonférentielle du solide (le sol ou la surface visible). Pour chaque cause avec une distribution verticale, il y a une cause avec une distribution horizontale ou inclinée, ou vice versa. L’effet est produit simultanément par deux causes qui ont deux logiques différentes. Pour s’enregistrer sur la surface circonférentielle ou le sol, la structure schizoïde ou la consistance du complexe du ( )trou doit être transmise au corps solide, où elle doit être consolidée. Les anomalies sur la surface-sol sont immanentes aux deux plans de la schizophrénie et de la paranoïa. Selon la loi archéologique des doctrines militaires contemporaines et de la psychanalyse freudienne, pour chaque inconsistance ou anomalie visible sur le sol, il y a une consistance schizoïde enterrée; pour atteindre la consistance schizoïde, une consistance paranoïaque ou un plan de paranoïa doit d’abord être traversé. (Voir Fig. 13)

Figure 13

Fig. 13 Les deux plans de la schizophrénie et de la paranoïa : consistance souterrain et inconsistance superficielle

La militarisation du monde contemporain, dans ses politiques comme dans ses approches concrètes, est architecturalement, visuellement et psychologiquement paradoxale (trop paranoïaque pour être schizoïde et trop schizoïde pour être paranoïaque), précisément parce que ses agents – comme dans la Guerre contre le terrorisme – se déplacent de la logique de la terre ancrée vers la terre poromécanique et la logique des agences-trou. Bien que donner un exemple risque de sous-estimer l’ampleur de la militarisation en rapport aux poromécaniques de la guerre, et à l’archéologie comme science de l’innovation militaire au vingt-et-unième siècle, énumérer un ou deux cas peut rendre ce procès plus clair :

  1. Dans les pays dotés de protocoles détaillés de sécurité nationale ou de niveaux d’alerte relativement élevés, où ne peuvent être conduites des opérations terrestres ou aériennes (activités hostiles, subversives, ou d’infiltration), l’émergence d’entités poromécaniques intriquées s’accroît et ne peut être évitée. Dans de tels pays, la distribution des immigrants illégaux ou de produits de contrebande comme les drogues et les armes autour des régions frontalières ne procède pas par schèmes d’activité à la surface, mais par la formation et l’architecture de trouages nichés sous le sol. Les activités ou les lignes de mouvements (les tactiques) ne peuvent être séparées de l’architecture de tels complexes du ( )trou. Selon les experts militaires ou les urbanistes avec une éducation militaire, les activités criminelles et hostiles ne peuvent plus être expliquées, analysées et retracées en termes de niveaux terrestre, aérien ou hydraulique. Ces activités se conforment seulement (dans un langage paranoïaque) aux structures d’amples espaces nématiques souterrains et à leurs lignes d’émergence constamment déplacées et vermiculées (des formations schizoïdes de surfaces). La distribution, l’escalade et la diffusion des complicités est identique aux différents aspects de la contrebande-trou. Pour les experts militaires, le marché de la terreur est simultanément celui des porosités de la terre. Les trous de ver transfrontaliers sous la frontière États-Unis–Mexique, les tunnels sous Gaza–Égypte, et tous les autres exemples de contrebande par trou, déconcertent les polarités de la mondialisation en surface et ses facettes politico-militaires. Les formations économiques et de pouvoir clandestines d’États-guérillas, de mouvement anti-État et d’États équivoquement Impérialistes se configurent selon les poromécaniques de la guerre.
  1. Uçhisar en Cappadoce (Turquie).

    Uçhisar en Cappadoce (Turquie).

    La Bataille de Tora Bora en Afghanistan a été extrémisée principalement par les forces de la coalition (spécialement les forces étatsuniennes, au point d’utiliser des bombes BLU-82 et un bombardement potentiellement à même de faire exploser un bunker nucléaire) sur la base d’informations rassemblées au sujet de vastes installations souterraines et de réseaux terroristes dans les montagnes Tora Bora. Les forces étatsuniennes et britanniques ont initié une frappe chirurgicale incluant des tactiques sophistiquées, un centre innovateur de commandement et de contrôle, et un usage inventif des appareils et des armes militaires. Les tactiques et toute la logique de la progression militaire à Tora Bora étaient précisément formulées pour « égaler » les montagnes caverneuses de la région, pour donner une réponse militaire appropriée à l’architecture troueuse des installations terroristes. En un mot, la formation militaire de toute la bataille était déterminée par la tortuosité supposée du complexe troueux dans les montagnes, et les techniques et les solutions construites pour les neutraliser et les éradiquer. La complexité des mouvements ou des dynamiques formatives des forces étatsuniennes et britanniques était compatible avec – voire, représentait une correspondance contre-géographique avec – la supposée complexité nichée des trous, tunnels et chambres souterraines. La Bataille de Tora Bora a été actualisée sur la base de la complexité des installations sous-surfaces de Tora Bora mais en l’absence de véritables trous et de toute complexité vermiculaire. Harnachées à la ligne logique paranoïaque dans les complexes troueux (du sol à la cavité) et déliées par une architecture schizoïde inexistante de trous nichés, les forces de la coalition menée par les États-Unis ont développé le premier exemple à part entière de Complexe Cappadocien : partout où les activités et les menaces hostiles sont inconsistantes et asymétriques, il doit y avoir une cause souterraine de trouage niché; conséquemment, l’on doit modeler des formations militaires spéciales pour contrer ces architectures convolutées et souterraines. – Tandis qu’à Tora Bora il n’y avait pas de nœud ou de complexe souterrain, dans le Cappadoce, sous chaque surface et dans chaque montagne ou colline, il y a un multiplexe de trous, de tanières et de passages.

1 commentaire

Classé dans Reza Negarestani, Simon Labrecque

Une réponse à “Archéologie, psychanalyse et militarisation

  1. Connaissez-vous l’e-musée de l’objet ? Cela devrait vous intéresser… Voici l’adresse : http://objetsdefamille.wordpress.com

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